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Tenir à l'idéal social, de la théorie à la pratique. Entretien avec Paul Magnette

Durant ces dernières années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu'il tirait de l'élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s'est accrue de la confiance unanime. Peut-être... nous n'avons pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seuls ceux qui ont vécu cette époque de confiance universelle savent que tout, depuis, n'est que décadence et obscurcissement.
Stefan ZWEIG, Le monde d'hier. Souvenirs d'un européen
(ouvrage posthume, 1944, traduction française, Paris, Belfond, 1982, p. 234)


Les apparences sont trompeuses – « l'habit ne fait pas le moine!  » – et la sagesse bon enfant de cet adage séculaire vient bien à propos quand il s'agit d'évoquer Paul Magnette.

Visage et dégaine d'éternel jeune premier, élégance naturelle, sourire et style, tout, chez lui, renvoie de prime abord au cinéma ou à la création artistique. Erreur de « casting » car c'est à l'Académie royale, certes dans une classe très « branchée », dans la capitale du Pays noir, Charleroi et à la tête d'un des grands partis historiques de notre pays qu'il a décidé de s'investir avec sa force de conviction et sa gourmandise d'action.

Paul Magnette fait partie de ces personnalités qui déroutent, qui étonnent, en ne suivant pas les chemins balisés. Elles vont là où on ne les attend pas. Cette prédilection pour l'indépendance et la liberté aiguille son parcours que n'entravent ni les difficultés, ni les risques. Cette absence de complaisance pour la facilité force l'estime.

Docteur en sciences politiques en 1999, à vingt-huit ans, professeur à l'ULB dès l'année suivante, professeur invité à Lausanne, Florence, Bordeaux, Pise et à l'Institut d’Études politiques de Paris où il décroche un enseignement pérenne, il quitte le monde académique, en 2007, pour venir, comme médiateur, à la rescousse de Charleroi, « sa »ville au passé minier et industriel glorieux et meurtrie, alors, par des affaires moins reluisantes.

Rien dans son cursus universitaire ne le laissait présager : Paul Magnette jouissait de la reconnaissance de ses pairs en Belgique et à l'étranger (1). Depuis sa thèse consacrée à la Citoyenneté européenne (2) et au travers d'une bibliographie impressionnante (3), il s'est imposé comme un des grands spécialistes des questions européennes, notamment de la constitutionalisation de l'UE et des théories de la démocratie. Ce bagage scientifique, il l'utilise dans ses analyses de notre vie politique. Il ne renonce d'ailleurs jamais à la rigueur de son premier métier qu' il ressource et affine par l'expérience de terrain, devenue très rapidement plurielle. En cinq ans, entre 2007 et 2012, il sera successivement Ministre wallon de la Santé, de l'Action sociale et de l’Égalité des chances et Ministre fédéral du climat et de l'énergie où il rétablit le rapport de force entre les autorités publiques et la société de distribution électrique Electrabel. En 2012, il devient Bourgmestre de Charleroi, fonction qu'il occupe en parallèle avec la présidence du PS depuis janvier 2013.

Rencontre avec un homme d'une intelligence bouillonnante jamais en repos et d'une culture impressionnante. Il a gardé de sa formation de politologue et de son enseignement de l'histoire de la pensée politique une inclination pour le débat d'idées qu'il nourrit encore aujourd'hui de lectures régulières d'ouvrages de sociologie et d'essais. Animé d'une volonté d'agir, de faire bouger les choses, pour une société plus juste, plus égalitaire, il mène une réflexion et un combat intéressant, à la fois dans la fidélité à l'héritage historique du socialisme, sans s'y enfermer pour autant, esquissant de nouvelles pistes de travail pour une « Europe qui rassemble et protège », pour une société plus juste, plus solidaire, et pour faire de l'écologie politique autrement.

Venant l'interviewer pour l'Académie, c'est à l'universitaire théoricien de la chose politique, que j'entends m'adresser et ses réponses s'inscriront dans ce périmètre. Paul Magnette a joué le jeu avec honnêteté. Tout au long de l'entretien, j'ai apprécié sa sincérité, son esprit de synthèse qui va à l'essentiel, son sens de l'humour et de l'humain. Je l'ai trouvé pareil à ce qu'il était à l'université, comme directeur de l'Institut d’Études européennes ou « postdoc » rêvant déjà d'un environnement facultaire décloisonné, ouvert au monde et mieux arrimé aux attentes des jeunes aussi. Un intellectuel engagé dans l'arène politique, attaché à ses valeurs et à la méthodologie critique – ni langue de bois, ni démagogue – dont les coups de cœur et de gueule, expression d'une même envie de parler vrai, sont attachants.


Paul Magnette, comment s'est forgée votre passion pour la science politique ?


Durant mes études secondaires, se profile l'envie de devenir journaliste et de suivre les cours de la fameuse École de journalisme de Lille. Comme il s'agissait d'un cursus de troisième cycle, il fallait une formation de base préalable et je décide de la faire à l'ULB et en sciences politiques. Je me pique au jeu ! Je poursuivrai jusqu'au doctorat dans cette discipline et n'irai jamais à Lille. Mon éducation dans un milieu familial où l'on parlait de politique a sans doute lui aussi pesé sur l'orientation de mes premières curiosités intellectuelles, qui sont toujours miennes aujourd'hui.

En 2007, vous passez de la théorie à la pratique politique. Comment gérez-vous l'articulation entre les deux  ;? Quel a été l'aiguillon de ce basculement ?

Le fruit du hasard avant tout ! Une crise politique gangrenait la ville de Charleroi, ma ville de résidence de longue date. Le Parti socialiste dont j'étais membre m'a approché pour me confier un rôle de médiation visant à sortir de l'impasse. L'aiguillon a d'abord été local. Les choses sont allées très vite ensuite, à la suite des élections législatives et mon entrée dans le gouvernement wallon.

Mon rôle politique a pour conséquences, j'en ai pris conscience, que mes analyses ne sont plus perçues comme impartiales. Je me réfère au concept de neutralité axiologique de Max Weber. Si la neutralité complète est impossible, il faut donc l'objectiver, en étant clair sur ses convictions. C'est en tout cas mon fil conducteur dans la sphère publique, en privé ou dans un espace de libre savoir comme l'Académie, je peux m'accorder une plus grande liberté d'expression.

Théorie et pratique se nourrissent l'une de l'autre. Lorsque j'étais étudiant ou jeune chercheur, je n'avais pas un avis très favorable sur notre démocratie de compromis qui se payait à mes yeux d'un coût démocratique trop lourd. J'étais partisan d'une polarisation plus accrue de la politique belge. L'exercice du pouvoir m'a amené à mettre de l'eau dans mon vin et à considérer le compromis comme une forme très élaborée de civilité politique et comme une force. Dans l'art de bâtir, l'architecte doit tenir compte de la nature du terrain, et de toutes une série d'éléments qui modifient et enrichissent son projet initial. Il en va de même en politique qui demande un même sens de la composition. Ses praticiens savent qu'ils ne sont pas seuls dans une terra déserta, qu'il faut tenir compte du principe de réalité. Et que si le compromis a induit un pas de côté par rapport à l'intention première, il n'en sera que plus juste !

Que regrettez-vous le plus de votre vie académique ?

Je regrette d'abord et avant tout l'enseignement que j'ai dû lâcher depuis cette année académique. Je ne fais plus de recherche stricto sensu mais je continue à lire beaucoup, je ne veux pas me couper de l'histoire des idées. Je lis toujours, deux essais de sciences sociales environ, par mois. J'espère encore écrire. J'écris différemment : mon dernier bouquin, consacré au nationalisme (4) s'apparente à un ouvrage scientifique sur le fond mais pas sur la forme. Sans doute devrions-nous réfléchir, dans nos milieux académiques, à notre mode de communication et au carcan des notes en bas de page et des longues annotations d'érudition, gardien du temple du label « scientifique ».

En 2012, vous devenez bourgmestre de Charleroi, mandat qui vous tient à cœur pour l'exercer aujourd'hui en parallèle avec la présidence du PS. Un choix qui n'est certainement pas dicté par l'attrait de la facilité !

C'est ma ville, si pas de naissance, celle de mes études et de ma vie familiale et amicale. Je me suis senti profondément meurtri devant le spectacle de ce qu'elle était devenue. Lorsque j'ai été pressenti pour m'y engager, l'idée de m'immerger dans le socialisme municipal a stimulé mon enthousiasme. Jaurès et Tocqueville, deux maîtres dans ma formation politique, ont l'un et l'autre accordé de l'importance à la question communale, considérée par le second comme l'école de la démocratie. Un lieu fascinant pour apprendre la politique !

Sachant combien le service public a contribué au progrès social, j'appréciais aussi de m'impliquer dans un travail de restauration de cette idée de bien public dans la ville.

Je mentirais si je prétendais que ce n'est pas difficile. Mais je suis porté aussi par ce que j'y découvre de positif, et notamment une science de l'action publique locale. John Dewey a mis en lumière pour les États-Unis l'obsolescence de la division entre théorie et pratique et l'apport du pragmatisme. À mon tour de me laisser surprendre par l'inventivité des fonctionnaires carolorégiens, qui ont su tirer de belles choses à partir de leur expérience. Un pragmatisme à valoriser !

Le défi est bien là : arriver à porter le changement, avec les acteurs locaux, et fort de la grande prise que me donne ma fonction, et ce malgré l'inertie (qui existe aussi).

La globalisation et l'européanisation nous obligent-elles à changer de paradigme ? Peut-on aborder le XXIe siècle avec des outils de gouvernance d'hier ou d'avant-hier ? Être socialiste aujourd'hui prend quelle résonance quoi pour vous ?

Une fidélité aux valeurs qui appellent à l'état de droit, à la démocratie politique et la justice sociale, à la laïcité, des principes fondamentaux forgés avant la naissance du socialisme par des idéologues libéraux et qu'ont voulu porter plus loin des gens issus de ce terreau-là et qui ont posé les bases du socialisme. Je pense à Jaurès en France qui a compris la nécessité des organisations collectives, des coopératives, des syndicats. L'idée que la citoyenneté ne peut être réduite à l'intérêt individuel est une conviction profondément ancrée en moi.

Je l'illustre par un exemple tiré de mon expérience fédérale. Le débat sur les énergies renouvelables ne revient pas à savoir où implanter des éoliennes mais bien à poser la question de qui est propriétaire et où iront les dividendes. Logique purement privée avec constitution de rentes ou domaine public et pouvoir décisionnel des Régions. La ville de Couvin, par exemple, a créé une coopérative pour gérer ses éoliennes.

Je crois que certains instruments du passé – tels que la socialisation des biens collectifs, la mutualisation, le syndicalisme – ne sont pas du tout obsolètes et qu'ils restent pertinents aujourd'hui. Je vois l'avenir du socialisme dans ce retour à la doctrine et dans la quête de solutions concrètes aux problèmes actuels, dans le pragmatisme.

Bernstein a défini le socialisme comme le libéralisme organisé. Il faut donc à la fois garder conscience des racines historiques qui nous rapprochent et accepter aussi la rivalité avec le libéralisme, une polarisation nécessaire si l'on veut éviter le rejet du politique par les citoyens et une cassure majeure et définitive entre les élites et le peuple.

Notre mode de gouvernance et notre pratique me semblent toujours bons aux plans national, régional et local. Depuis le Plan Marshall en Région wallonne, nous avons une vraie stratégie de redéploiement économique. Il faudrait y travailler également à Bruxelles.

Au niveau fédéral, les socialistes restent attachés au modèle de protection sociale.

Nous sommes confrontés à un autre grand défi, celui de l'Europe : pas seulement pour avoir « plus d'Europe » mais une Europe politique, à laquelle il faut d'urgence rendre un contenu de protection et de justice sociale.

Le socialisme européen est à construire?

L’Europe est la bonne échelle pour apprivoiser la mondialisation. En relisant Vandervelde, nous mesurons à quel point son message s'applique au socialisme européen à construire.

Au-delà des 6 grandes réformes que le PS belge préconise pour changer l'Europe (5), notre impératif majeur, face à la perte de confiance des milieux populaires à l'égard de l'UE, c'est de montrer que le problème n'est pas l'Europe mais bien ce qu'on en a fait. La gauche a un autre projet européen. S'atteler à cette entreprise de « conviction building » voilà notre urgence première !

Nous devons travailler ensemble entre tous les partis socialistes de l'UE, sur un socle commun, quelques fondamentaux (service public, sécurité sociale, libertés personnelles comme le droit à l'avortement...) qui forment notre univers politique, notre spécificité.

Notre diversité n'est pas un frein. Après tout le parti démocrate américain repose lui aussi sur des composantes diversifiées – le contraste entre les démocrates de la Côte Ouest et les mouvements du Sud par ex. – mais en même temps sur une identité commune. L’Europe doit avancer dans ce sens.

Vous avez consacré votre thèse de doctorat à la citoyenneté européenne. Celle-ci a-t-elle changé dans l'Europe qui évolue, et l'euroscepticisme qui gagne du terrain ?

Non, l'essentiel est toujours d'à-propos. Il y a une citoyenneté horizontale à savoir qu'un italien vivant en Belgique par exemple se sent intégré ici, aidé en cela par le droit européen, qui lui donne accès à des droits électoraux et économiques et à des professions. La Grèce antique avait déjà inventé des formes très élaborées de fédéralisme, dans un contexte de plus ou moins grande autonomie : l'« isopoliteia » qui reconnaissait l'interpénétration des citoyennetés des villes partenaires gardant chacune leur souveraineté et la « sympoliteia » où les citoyens acquéraient, en plus de leur citoyenneté originelle, une citoyenneté-coupole, comme c'est le cas aux USA aujourd'hui.

Dans l’U.E., les frontières entre citoyennetés nationales se sont érodées. La citoyenneté européenne relève davantage du concept d'isopoliteia, avec la libre circulation. Nous n'avons pas actuellement de conscience politique partagée. L'objet européen doit se politiser. Je suis convaincu que ce processus se fera mais il faut du temps, comme en témoigne l'histoire américaine. La figure du président s'y est profilée entre la Guerre de Sécession et le New Deal, et des instruments ont contribué à son évolution : la radio pour Roosevelt et la télévision pour Kennedy. Un jour nous connaîtrons une vie politique européenne, avec une polarisation entre progressistes et conservateurs et une campagne électorale autour de quelques leaders qui auront émergé à ce niveau. Ce modèle qui accompagne nos histoires nationales depuis des décennies s'imposera « naturellement ».

Votre mandat ministériel fédéral couvrait la Recherche. Quel jugement portez-vous sur ce secteur que vous avez connu aussi de l'intérieur dans votre carrière universitaire ?

Mon angle de vue comme ministre fédéral était limité même s’il reste quelques belles pépites scientifiques à cet échelon de pouvoir.

J'y ai affermi mon sentiment que les autorités politiques doivent avoir l'humilité de venir en support aux acteurs de la recherche et ne pas aller au-delà. Qu'il s'agisse de la Station Princesse Élisabeth ou des Musées, laissons aux chercheurs ou aux conservateurs et historiens d'art la pleine liberté de l'initiative, le politique doit se mettre en retrait et soutenir !

Le Plan Marshall inventé et porté par ma formation politique, vise la régénération industrielle de la Wallonie par l'innovation et la recherche. C'est un point de fierté pour moi d'appartenir à une force politique qui a inscrit l'attachement à la recherche dans son identité politique. Depuis Spitaels, tous mes prédécesseurs à la présidence du PS sont passés par un doctorat et une expérience de la recherche.

Vous voilà devenu académicien, fait rare pour un « politique » en fonction. Une preuve de plus de vos mérites (les « vertus et les talents », seules sources légitimes de distinction sociale pour les révolutionnaires français de 1789 (6)) et de votre parcours express. Qu'en pensez-vous ?

Plus qu'un titre, c'est pour moi un moment où l'on peut s'extraire du quotidien pour une réflexion détachée de l'immédiat et des enjeux stratégiques. C'est une vraie fête de l'esprit que de dialoguer entre représentants de disciplines et de secteurs différents de la société. On pense à Auguste Comte, aux Encyclopédistes aussi qui prônaient le décloisonnement des savoirs. C'est la même volonté qui m'habitait à l'Institut d’Études européennes de l'ULB, faire de l'interdisciplinarité pour décloisonner les références épistémologiques et travailler ensemble , entre juristes, politologues, économistes et historiens. Évoquant cette partie de ma vie universitaire, je voudrais rendre hommage au professeur Éric Remacle, qui vient de nous quitter, avec lequel j'ai reçu le Prix Francqui en 2000, pour nos publications et travaux dans cet esprit de recherche interdisciplinaire européenne (7).

Maud Sorède, mai 2013.

(1) Lauréat des Prix Francqui (avec Éric Remacle, en 2000), Émile Bernheim (2001), Jean Rey (2000) et Prix Alumni BAEF (2004). Paul Magnette a été membre de l'« European Constitutional Law Network », de l'Observatoire de la vie démocratique en Europe (IEP-Paris), de la Société de législation comparée (Paris).
(2) MAGNETTE, Paul, La citoyenneté européenne, Droits, politiques, institutions, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 1999.
(3) Paul Magnette est l'auteur d'une dizaine de livres scientifiques et éditeur d'une quinzaine d'ouvrages collectifs, sans compter ses nombreux articles et conférences.
(4) MAGNETTE, Paul, Grandeur et misère de l'idée nationale, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2011.
(5) Les « Six-pack de gauche » promouvant le juste échange, un salaire minimum, un financement de la dette par la Banque centrale européenne, la suppression des paradis fiscaux, une politique industrielle et la taxation des transactions financières.
(6) Cf. Art. VI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.
(7) MAGNETTE, Paul, REMACLE, Éric, Le nouveau modèle européen, Bruxelles, Éditions de l'université de Bruxelles, 2000.

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