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Gérald Dederen, artiste plasticien ou sculpteur du rythme des matières

Élu tout récemment membre de l’Académie royale de Belgique, dans la Classe des Arts, artiste plasticien et professeur de sculpture à l’Académie de Watermael-Boistfort depuis 1985, Gérald Dederen est surtout connu et reconnu pour ses sculptures monumentales sur bois, mais d’autres matières font également partie de ses audaces artistiques comme l’étain, le graphite et les épingles. Après trente ans d’un parcours artistique réussi, jalonné d’expositions en Belgique et à l’étranger, avec des œuvres présentes dans de nombreuses collections privées et publiques, Gérald Dederen hante également par ses sculptures le Musée d’Ixelles, la Banque Nationale de Belgique, l’Université de Mons et le Musée en Plein Air du Sart-Tilman à Liège. À Bruxelles, on lui doit une de ses sculptures en bois d’iroko, située près de l’entrée de l’Espace Culturel Léopold Senghor à Etterbeek, ainsi qu’une autre en bois de bubinga, intitulée ‘Autoportrait’, dans le jardin de sculptures de l’UCL à Woluwe-Saint-Lambert. On peut, du reste, se faire une bonne idée de ses œuvres en consultant son site : www.geralddederen.be.

C’est dans son antre, le lieu de ses créations, que nous avons été invité pour cet entretien. Du grand atelier tout en dédale et en surprises de Gérald Dederen, on ressort comme régénéré, on ressent quelque chose comme les bienfaits d’une cure marine qui vous emplit d’embruns et d’idées de voyages pour longtemps. Et l’extrême gentillesse de l’artiste tout en retenue, teinté d’une timidité qui confine à la discrétion et à la modestie, n’y est pas pour rien car il s’efface devant ce qu’il faut bien appeler son œuvre qui respire en effet la méditation. Ici, bien entendu, ce sont paradoxalement les espaces, y compris vides et interstitiels, qui, sculptés en mille matériaux, vous attirent à eux et procurent de l’énergie et de la magie, par étain et épingles en construction interposés, ou encore par bois et graphite en déclinaison. Il faut dire que l’artiste a entamé une descente au centre de la matière et qu’il y a fait merveille en en laissant s’exhiber les vibrations les plus intimes, les rythmes indiscrets et enfouis. Comme si, toujours, le sculpteur avait métamorphosé un art de l’espace – la sculpture – en un art du temps – sa sculpture. Mais un art du temps archaïque, d’une temporalité sourde, qui n’a plus rien de la chronologie, de celle qui institue notre passé et notre futur, que les sculptures et œuvres font apparaître. C’est une rythmique élémentaire de la matière. Celle qui la constitue en un lieu que Gérald Dederen invente et trouve tout à la fois. Le résultat vous transporte au cœur d’une sorte d’ADN imaginaire en mouvement immobile fabriqué tantôt en réseau d’étain fondu arborescent, tantôt en mécano d’épingles elles-mêmes reliées les unes aux autres par le dit alliage. Le tout avec une simplicité ou plus justement, une élémentaire complexité d’une richesse inouïe qui efface le labeur de l’artiste au profit d’un nouvel espace-temps, peut-être celui-là même de notre imagination originaire, en cela espace-temps dont la plasticité vivante le tisse inédit, riche et enchevêtré, plein et vide de concert. Bref, un bien attachant et singulier artiste plasticien, sculpteur du rythme des matières !


Des poutres métalliques, des morceaux d’étain, des épingles, des rondelles de bois, du fusain in situ, du graphite et, entre autres, de l’encre de Chine. Toutes ces matières que vous utilisez sont morcelées, découpées, désossées, désarticulées, tranchées en fragments, comme le bois, ou démultipliées, comme les épingles, et semble-t-il élevées en des rythmes nouveaux susceptibles de créer une sorte de monde irréel. Ainsi, si la sculpture est d’habitude considérée comme un art de l’espace, vous semblez créer, au contraire, comme les rythmes des matériaux qui semblent transformer la sculpture en un art du temps ! Comme si l’espace implosait et explosait tout à la fois dans une sorte de cosmos et de tempo primitifs ! Est-ce une approche qui vous convient ?


Oui, car c’est par rapport à des matériaux assez simples, comme le bois, que j’ai commencé à travailler en sortant de La Cambre en 1981. Matière que j’ai arrêté de travailler depuis cinq ou six ans. À l’époque, c’était une technique lente, qui ne pouvait pas s’inscrire dans le cycle annuel de cours, et qui a culminé avec des pièces d’1,80 mètre et d’un poids dépassant la tonne. Et comme je m’étais aperçu que je refaisais les mêmes et parce que l’état créatif le demandait, je suis passé à d’autres matériaux toujours assez simples qui finalement m’entouraient. Oui, c’est la réflexion sur un phénomène de temps qui s’est alors imposée à moi. Comme avec Jean Arp, un sculpteur important pour moi, dont l’œuvre s’apparente au phénomène d’une plante : un élément en amène un autre où il n’y a rien de préconçu ou de prévu. Au départ d’un premier geste, il en entraîne un autre et ainsi de suite.

Une sorte d’autogenèse en définitive ?

Oui, c’est cela ! Et comme vous le dites, il y a ce phénomène de temps qui apparaît avec le phénomène d’accumulation qui va permettre une existence plastique du matériau et une présence dans l’espace, provenant de cette répétition somme toute temporelle.

Vous dites d’ailleurs dans un autre entretien que vous voulez arriver à une exploitation de toutes les possibilités plastiques du matériau ! Comme une sorte de désarticulation d’une structure simple mais qui, dans cette accumulation et cette répétition, crée justement quelque chose de nouveau, d’inédit et d’imprévu : un rythme dans l’espace.

Oui. Et avec un phénomène de neutralité de ma part qui est d’essayer de laisser respirer le matériau par une sorte de systématisme, en fait une forme d’obsession, en l’occurrence créatrice, avec toutes les accumulations et répétitions que l’on retrouve avec chaque matière que je travaille. Oui, une sorte de rythme qui se répète en quelque sorte. Comme vous le disiez, le rythme des matériaux ou un temps interne à la matière, ses battements et ses pulsations, qui échappent au temps linéaire. Oui, en définitive, une sorte de modulation de l’espace et de vibration de la matière.

Mais alors, à un certain moment, le matériau ne vous satisfait plus et vous en changez ou bien peut-il encore continuer à vous surprendre ?

Oui, le regard vis-à-vis de lui évolue, et sa compréhension aussi, avec mon évolution personnelle et avec les expérimentations des possibilités du matériau. D’ailleurs, nous allons le voir dans l’atelier, de nouveaux matériaux apparaissent, de plus en plus simples.

Oui mais, en tant que ‘spectateur’, on a l’impression que le traitement des différentes matières est similaire et recouvre un geste créateur qui arrive à une structure élémentaire créant une certaine monotonie.

Oui, il y a une attitude semblable au niveau des différents médiums. J’ai un vocabulaire et un alphabet.

En définitive, un langage de plasticien ! Mais, dans le fond et soyons un peu curieux, comment le choix se porte-t-il sur tel ou tel matériau ? L’étain, les épingles ou par exemple le bois.

Ce sont un peu des phénomènes de hasard. Pour le bois, je le travaillais dans un hangar à l’extérieur et en hiver ce n’était plus possible. Alors, j’ai fait de plus petites pièces. Et, en tant qu’enseignant, on me demandait de souder l’étain. Je m’y suis exercé. J’ai pris des épingles que je possédais et j’ai commencé à les souder ! Et puis est venu ce travail d’épingles, que j’ai poursuivi et multiplié. Et chemin faisant, soudant avec de l’étain, je me suis demandé pourquoi ne pas essayer de créer quelque chose avec simplement la soudure d’étain. En pratique, le fil d’étain se fond et cela crée une goutte, ce qui me permettait de souder les épingles. Mais, j’ai alors accumulé des gouttes d’étain, des gouttes sur gouttes. Ce qui a créé finalement ce phénomène d’accumulation de gouttes et abouti à des volumes constitués par des sortes de rhizomes, de liens et de jeux entre pleins et vides.

Comme la plante qui pousse et se disperse en créant un nouvel espace qui acquiert un statut par le réseau ?

Oui, c’est cela. Un espace entouré. Des espaces solides. Et, en parallèle, il y a toujours eu finalement, dans l’attitude de travail et pour chaque matériau, des moments spécifiques qui manifestent une recherche graphique en dessin. Par exemple, pour le bois, je faisais des fusains par des coups de longueur de poignet, de droite à gauche, afin de ne pas être influencé par l’écriture. Ce qui me permettait en superposant les couches de laisser apparaître réellement la résonnance du fusain lui-même, et non pas un dessin de quelque chose. Puis de même avec la mine de plomb, l’encre de Chine et le graphite. Dans mes derniers travaux, ce dernier est utilisé pour modeler la feuille de papier par des pressions qui lui confèrent une trame et du volume. Mais, surtout et pour tous les matériaux, ce n’est pas pour représenter quelque chose ! Il s’agit d’une neutralisation. Je ne sais pas très exactement ce que j’attends ni ce qui va apparaître mais je sais ce que je ne veux pas.

Vous ne savez donc pas à l’avance à quoi vous attendre et vous vous laissez surprendre par le matériau mais en même temps vous savez ce que vous ne voulez pas. Comme l’inversion du sens de l’écriture afin d’éviter la représentation, la ressemblance ?

Oui, surtout pour éviter de ne pas tromper le médium dans ses capacités plastiques.

En tant que professeur, comment parvenez-vous à montrer la voie pour que l’élève crée sa propre technique ?

Le principe est d’abord d’apprendre les techniques et de les faire pratiquer. Mais la problématique est davantage, devant les possibilités d’intentions, de faire remarquer les cohérences, justement par rapport à l’intention de l’élève. Et par là de lui faire inventer une technique.

Vous leur proposez du reste de travailler avec des matériaux auxquels on ne s’attend pas, comme de la corde !

Oui, des choses assez communes ! Car chaque matériau a ses capacités propres qui sont énormes. Plus on va dans les matériaux communs, plus il y a de possibilités d’exploitations de plasticité.

En trente ans de travail, pensez-vous toujours chercher quelque chose que vous n’avez pas encore trouvé ? Ou bien vous en approchez-vous davantage ? Continuez-vous à être surpris ?

Oui, à chaque fois, je pars d’une intuition mais forcément, avec le temps, ce n’est pas de la même manière. Car il y a une conscience de l’historique et d’un chemin parcouru. Donc, je n’en emprunte plus certains. Enfin, j’essaye, en simplifiant les choses. Oui, une certaine maturité apparaît ! Mais la surprise est toujours là. Ce n’est que dans le faire que l’on peut s’apercevoir des capacités, et des impossibilités aussi.

Plutôt l’œuvre à faire que l’œuvre faite ?

Oui, bien entendu ! Et ce sont des étapes pour passer à la suivante. Mon attitude fait que je n’intellectualise pas trop. Je viens de quelque chose de très manuel et je suis dans un phénomène de pratique.

D’ailleurs, lorsque vous avez reçu les insignes d’académicien, le Président, avec un certain humour, ne vous a pas demandé de parler – les sculpteurs ne parlent pas – car les œuvres parlent d’elles-mêmes ! Mais le langage a-t-il quand même à voir avec votre travail ?

C’est une attitude un peu romantique car même au niveau des cours que je donne, je demande aux élèves de verbaliser et d’écrire, d’essayer de trouver des mots, même des mots-images, à propos de leur réalisation. Il est clair que ces mots aident aussi à la lecture du chemin.

Propos recueillis par Robert Alexander

Vous trouverez plusieurs œuvres de Gérald Dederen sur son site www.geralddederen.be avec aussi des articles de presse bien éclairants, et notons également que la toute prochaine exposition aura lieu à Liège, galerie Quai 4, quai Churchill 4 à 4020 Liège, à partir du 12 septembre et ce jusqu’au 11 octobre 2014.

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