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Jacques Reisse. Un chercheur en toute liberté

Membre de l’Académie royale de Belgique, Docteur Honoris Causa de l’Université de Grenoble, Professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, ancien Membre du Conseil scientifique et stratégique du Collège de France, Membre émérite de l’Académie royale de Belgique parmi d’autres titres, Jacques Reisse pourrait se contenter de contempler un parcours de recherche en chimie justement reconnu. S’il n’en est rien, c’est que, chercheur, il le reste en toute liberté. Qu’est-ce à dire ? Que la liberté, pour lui, signifie le libre examen, le refus de tout dogme, l’indépendance d’esprit. Cette indépendance se traduit notamment dans le choix de ses domaines de recherche comme il s’en explique dans l’entretien qui suit. Cinq domaines marquent les étapes de son parcours : l’étude de la structure tridimensionnelle des molécules et donc ce que l’on nomme la stéréochimie, l’étude des interactions intermoléculaires en solution, la résonance magnétique nucléaire, la sonochimie c’est à dire l’effet des ultra-sons sur les réactions chimiques et plus récemment certaines questions relatives à l’origine de la vie. De ces recherches, ses publications font foi, depuis ses nombreux articles de spécialiste, publiées tout au long de sa carrière, jusqu’à ses livres plus récents qui s’adressent à un large public, en particulier La longue histoire de la matière, Une complexité croissante, paru aux Presses Universitaires de France ou Alfred Russel Wallace, plus darwiniste que Darwin mais politiquement moins correct publié en 2013 par l’Académie royale de Belgique.


Jacques Reisse, chimiste de formation vous avez orienté vos recherches autour de la chimie physique de systèmes organiques en phase liquide. Voulez-vous bien nous retracer votre itinéraire et les motivations qui vous ont accompagné ?


À la fin des années 50, à l’Université libre de Bruxelles, j’avais achevé mes études par un doctorat en sciences (orientation chimie). Mes recherches portaient sur la « chimie organique physique », autrement dit sur l’application de méthodes physiques à l’étude de la structure des molécules organiques, molécules dans lesquelles il y a toujours du carbone associé à d’autres éléments parmi lesquels de l’hydrogène. À la fin des études secondaires, j’avais été attiré par les études de philologie classique mais progressivement je m’étais orienté vers les études scientifiques. La biologie me tentait mais un des mes professeurs m’avait conseillé de faire d’abord des études de chimie pour ensuite m’orienter vers la biochimie. Je suis devenu chimiste et pas biochimiste mais j’ai toujours gardé un grand intérêt pour la biologie Durant ma carrière, je me suis intéressé à des domaines très divers et si je le signale, c’est pour souligner que ce serait très difficile aujourd’hui en raison de la contrainte du “publish or perish” qui oblige les chercheurs à une hyper-spécialisation pour éviter tout ralentissement dans leur rythme de publication. Il faut le regretter : ne plus pouvoir passer d’une domaine de recherche à un autre recherche est un appauvrissement parce que lorsqu’on a évolué au sein d’une discipline, on entre de façon originale dans une autre.

Il me semble que votre activité est au bout du compte double : majoritairement de chercheur, elle est aussi de passeur, jusqu’à la divulgation de vos recherches auprès d’un large public. Commençons par la recherche proprement dite. Le concept, à nos yeux assez obscur, d’homochiralité rend-il compte d’un aspect de celle-ci ?

Les molécules comme tout objet sont soit chirales soit achirales. L’exemple le plus simple d’objet chiral est la main qui n’est pas identique (au sens de superposable) à son image dans un miroir. L’image d’une main droite est une main gauche ! En revanche, une sphère est superposable à son image matérialisée : elle est achirale. Les molécules organiques constitutives des êtres vivants sont souvent chirales et, fait intéressant, elles n’existent alors que sous une seule des deux formes, images l’une de l’autre (ce que les chimistes nomment des énantiomères). On dit alors qu’elles sont homochirales.

On associe donc la vie à l’homochiralité et la question de l’origine de la vie ne peut faire l’impasse sur la question de l’origine de cette homochiralité. Au début du XIXe siècle, une molécule organique était définie comme une molécule extraite d’un être vivant et cette vieille définition traîne toujours. On sait aujourd’hui que les molécules organiques sont présentes dans certains nuages interstellaires, dans certaines météorites et dans des comètes. Qui plus est, la matière organique présente dans certaines météorites existe sous forme d’un mélange d’énantiomères en déséquilibre, un excès de molécules d’une certaine chiralité sur l’autre. D’où vient la cause asymétrisante cosmique susceptible d’expliquer ce déséquilibre ? Tel est l’un des sujets qui m’intéresse pour le moment.

Dans votre livre La longue histoire de la matière, Une complexité croissante depuis des milliards d’années, vous discutez du passage, la transition de la matière, du non-vivant à la vie. Et dans l’Introduction à l’ouvrage collectif Comment définir la vie ?, vous parlez du « flou de cette transition ». En même temps, vous soulignez le besoin d’une définition de la vie pour les recherches en « exobiologie » (la vie hors de notre planète) et de « vie artificielle » (liée à la robotisation). Quels éléments vous paraissent essentiels pour expliquer l’émergence de la vie ?

On sait que la Terre s’est formée il y a environ 4,5 milliards d’années et la vie, sous forme microbienne, existe au moins depuis 3,5 milliards. S’intéresser à l’origine de la vie, c’est porter son intérêt sur ce qui s’est passé entre ces deux dates. Nous n’avons pas de fossiles, nous sommes donc dans une situation scientifique étrange : tenter de faire de la science sans disposer d’observables. Toutes les dérives sont possibles ! D’où la nécessité, pour se lancer dans cette recherche, d’un background scientifique antérieur. Pour moi et dans la vision matérialiste qui est la mienne, le passage du non-vivant au vivant a dû être un processus progressif à la manière de l’évolution biologique. Le passage du non-vivant au vivant doit être vu, selon moi, comme le passage du blanc au noir en passant par toutes les nuances de gris. Considérer l’origine de la vie comme un évènement soudain relève du créationisme. Pour traiter d’une telle question, la logique du tiers exclu ne peut s’appliquer, il faut utiliser d’autres logiques comme la logique floue. S’interroger sur la montée en complexité de la matière demande une approche multidisciplinaire, mais une spécialisation est en même temps obligatoire. Concernant l’un des volets de cette montée en complexité, la question de l’origine de la vie se scinde en multiples sous-questions : origine de l’homochiralité, origine de la membrane cellulaire, origine du code génétique, de la catalyse enzymatique, etc. On doit s’intéresser à chacun de ces différents problèmes et l’approche multidisciplinaire, la collaboration s’imposent comme une nécessité.

L’évolution est indispensable à la compréhension de la vie, comme de la matière. Cela vous a amené à écrire à propos d’Alfred Russel Wallace « plus darwiniste que Darwin mais politiquement moins correct » : pourquoi ?

À l’occasion d’un livre écrit avec Dominique Lambert sur la « rencontre improbable » entre Charles Darwin et Georges Lemaître, qui traite de l’évolution de la vie et de l’évolution de l’univers, j’ai “rencontré” Wallace qui a joué un rôle important dans la formulation de la théorie de l’évolution en arrivant au même modèle explicatif que celui proposé par Darwin, mais de manière totalement indépendante. Il n’y avait aucun livre sur Wallace en langue française si ce n’est deux traductions de livres en anglais. Or Wallace est à la fois un très grand naturaliste du XIXe siècle et un témoin lucide de la révolution industrielle et de ses dérives, y compris le colonialisme. Il a écrit beaucoup de livres socio-économiques mettant en cause les formes brutales du capitalisme. Politiquement très engagé, féministe, il a défendu le droit des femmes à l’éducation, à l’indépendance économique en voyant dans une telle évolution les conditions d’une société plus juste.

Que pensez-vous du retour actuel du créationnisme ?

Le créationnisme a toujours existé, même si de grands théologiens, dont Teilhard de Chardin, ont été des évolutionnistes convaincus. Créationnisme n’implique pas nécessairement fixisme. Nous assistons aujourd’hui à un retour à la lecture littérale de la Bible que l’on a pu croire dépassée. Créationnisme et fixisme reviennent en force. Ce retour s’observe essentiellement dans des milieux protestants anglo-saxons, mais l’Europe est touchée, elle aussi, par ce phénomène. Et il en va de même du côté du monde musulman avec la montée en puissance du fondamentalisme. Le rejet de l’évolutionnisme au nom de la lecture littérale de textes sacrés en découle. Mais une telle lecture correspond à une négation de faits scientifiques : l’évolution des êtres vivants est basée sur des preuves observationnelles incontestables. Il reste que des arguments scientifiques ne convaincront jamais ceux qui nient la science. Expliquer la démarche scientifique, la pédagogie de base envers les jeunes, restent les seules armes dont nous disposons pour combattre l’obscurantisme.

Propos recueillis par François Kemp


Choix bibliographique

- La longue histoire de la matière, Une complexité croissante, Paris, Presses Universitaires de France, 2011.
- Alfred Russel Wallace, plus darwiniste que Darwin mais politiquement moins correct, ePub, Bebooks Éditions, 2013.
- Qu’est-ce que le vivant ? (ouvrage collectif, publié avec Hugues Bersini), Paris, Vuibert éd. 2007.
- Un monde meilleur pour tous (avec Jean-Pierre Changeux), Paris, éd. Odile Jacob, 2008.

Un choix de ses articles est publié sur le site http://www.puf.com/Auteur:Jacques_Reisse

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