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Christophe Den Tandt, à la recherche de l’intelligibilité de la culture contemporaine

Élu membre de l’Académie royale de Belgique le 3 mars 2014 dans la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, philologue germaniste et professeur à l’Université libre de Bruxelles, également musicien, Christophe Den Tandt enseigne la littérature de langue anglaise dont il a, avec la culture anglo-saxonne, fait très jeune sa grande passion qui mènera à son doctorat à Yale University, thèse consacrée au sublime urbain dans la littérature américaine, couronnée, en 1998, par la publication The Urban Sublime in American Literary Naturalism. Son enseignement porte aussi sur la théorie de la littérature et l’étude interdisciplinaire de la culture (« cultural studies »). Ses domaines de recherches se déclinent, en une importante production de textes, d’articles et de conférences, aux croisements de la représentation du monde urbain (littérature, cinéma, vidéo), de la théorie de la représentation réaliste, ainsi que des différents aspects de la culture populaire américaine (roman policier, science-fiction, musique).

Nous avons été reçu par Christophe Den Tandt, avec grande courtoisie, dans son bureau de l’Université libre de Bruxelles où nous avons eu l’honneur, et le privilège, de nous entretenir avec un homme ouvert, disponible et dont l’immense culture semble pénétrée par une nature toute prolifique, glanée, scrutée et découverte à même les villes, les œuvres et les scènes du monde, en particulier anglo-saxon, avec pour toile de fond l’analyse de cette vie culturelle telle qu’elle se déploie concrètement. L’intellectuel, de haut rang s’il en est, ne cesse de penser les fondations et les enjeux de cette culture contemporaine dans une relecture critique aux limites de ce qu’on appelle, aujourd’hui, le postmodernisme. Partir à la recherche de l’intelligibilité de cette contemporanéité s’inscrivant ainsi, in fine, pour ce philologue chevronné et éveilleur auprès de ses étudiants, dans une cohérence globale où s’entrecroisent les questions aussi subtiles et profondes que celles du sublime et du réalisme, c’est le voyage que nous vous proposons dans cet entretien en commençant par les premières amours, linguistique et littéraire !


Dans le fond, Christophe Den Tandt, vous êtes belge, né à Uccle, comment donc est apparue cette passion pour la langue anglaise et le monde anglophone – dont vous enseignez, du reste, l’histoire littéraire et culturelle des pays de même nom – passion tout aussi forte pour le roman américain et la culture américaine, et le rapport, qui fait d’ailleurs l’objet d’un autre de vos nombreux enseignements aussi, entre la littérature et la civilisation des États-Unis d’Amérique ?


Je ne m’attendais pas à cette question ! Pour la langue anglaise, un des facteurs les plus décisifs, alors même que j’étais en latin-math qui préparait plutôt à devenir ingénieur, c’est que j’avais des facilités manifestes pour les langues modernes, et anciennes du reste, en particulier pour l’anglais et la culture anglo-américaine avec sa littérature, et sa musique bien entendu. À quinze ans, je lisais des romans et apprenais la langue par moi-même. Je me souviens de Graham Greene, mon premier roman, c’était Notre Agent à La Havane !

Vous étiez immédiatement plongé dans un autre monde culturel et linguistique ?

Oui, mais aussi dans la littérature en général. Je lisais également beaucoup de science-fiction, en traduction au début, et puis j’ai commencé à lire en langue étrangère, avec un plaisir évident, mais avec la difficulté de la masse importante de vocabulaire. J’ai encore ce souvenir-là ! Les études de philo et lettres ne se dessinaient pas encore. Elles n’avaient pas bonne presse, même pour les professeurs. C’était plutôt ingénieur, mais cela n’a pas duré longtemps ! Le compromis que j’avais trouvé : faire du journalisme. Et finalement, j’ai opté pour la philologie germanique, en devant justifier ce choix auprès de mes parents et de mes professeurs sincèrement déçus, dont mon professeur de mathématique dépité et navré. Et celui de biologie qui à la fin de l’examen de rhétorique me dit : « C’est bizarre ! Car quand vous répondiez à mes questions, j’avais quand même l’impression que vous compreniez ce que vous disiez !  ». À l’Université, j’ai découvert, surtout en licence avec le professeur Gilbert Debusscher, également membre de l’Académie, qui est devenu mon maître et mon patron, toute la littérature américaine.

Une chose qui frappe au début de votre parcours, c’est votre doctorat (PhD) à Yale University portant sur le sublime urbain dans la littérature américaine. Cette problématique d’une esthétique du sublime va-t-elle déteindre sur tout votre parcours ?

Je pense avoir choisi mon sujet de thèse assez tôt dans mes études aux États-Unis. Tout est parti d’un travail de recherche, pour un cours de théorie de la culture, qui a été l’embryon de mon doctorat sur le naturalisme américain. L’intérêt, somme toute, c’est le sublime comme esthétique des objets non représentables qui inspirent une émotion qui n’est pas liée à la beauté harmonieuse mais plutôt qui la dépasse, et implique des notions telles que la terreur et le danger. Ce qui me fascinait, dans ce concept, c’est qu’il était clairement applicable à la représentation de l’espace urbain que l’on trouve dans le roman naturaliste, même en France, songeons à Zola. Ce sont les écrivains qui découvrent la métropole, un espace qui semble dépasser les capacités humaines de représentation. Et comme le processus d’urbanisation a été très rapide aux États-Unis entre la guerre de Sécession et la Première Guerre mondiale, le sentiment d’accélération, tant pour les intellectuels que les écrivains, et celui d’être plongé dans un univers profondément différent du passé qui les dépassait y a été plus fort qu’en Europe.

Mais qu’est-ce qui vous a intéressé justement dans cette esthétique du sublime au-delà de l’espace urbain proprement dit ?

Ce qui m’a surtout intéressé dans l’esthétique du sublime elle-même, c’est le fait que cela ne se limite pas à une période précise et que c’est pertinent pour nos sociétés postmodernes. Le fait, par exemple, que l’on se sente dans un univers qui nous dépasse, notamment par le développement des technologies de l’information, comme le souligne, dans les années 80, Fredric Jameson, le grand théoricien néo-marxiste américain. C’est lui qui a défini le postmodernisme comme étant la culture de la société de l’information. Et on trouve une confirmation philosophique qu’il s’agit là d’une manière d’appréhender l’esthétique du sublime, dans l’œuvre de Jean-François Lyotard, le grand philosophe de la postmodernité. Et donc, oui, ma thèse était déjà formulée de cette manière.

L’esthétique du sublime peut-elle dès lors s’appliquer au postmodernisme ?

Totalement, comme l’ont dit notamment, Jameson et Lyotard. Mais l’objet sublime change en quelque sorte de forme. Ce ne sont plus strictement l’espace urbain et la société urbaine industrielle. L’objet du sublime est l’étendue des dispositifs de discours, c’est le langage lui-même qui échappe à la représentation totalisante ! Même l’environnement social et culturel de la fin du XXe confirme cela. Ainsi, avec les mégalopoles postmodernes, nous avons la confirmation concrète de cette émotion du sublime. C’est le sublime de la diversité infinie qui est un des thèmes centraux de la postmodernité. Le sublime de l’étendue, de la complexité et celui des rapports sociaux.

Ce n’est donc pas uniquement le monde anglo-saxon qui est ‘touché’ ?

Non, le sublime urbain est tout à fait généralisable à d’autres littératures et à d’autres cultures, en France en particulier ! D’ailleurs, dans des publications plus récentes, j’ai repris le sublime urbain en l’étendant à l’échelle chronologique et à l’espace géographique. On en trouve déjà des traces dans Balzac. Et une de mes découvertes plus récentes, c’est que la filiation passe par le roman victorien britannique, avec non seulement la ville mais surtout l’industrie. En définitive, le vocabulaire du sublime urbain vient des descriptions industrielles chez Dickens par exemple, ou chez Elizabeth Gaskell. Donc, tout un sublime industriel qui permet d’obtenir une description de l’évolution à travers le XIXe. Ce n’est donc pas une tradition nationale bien qu’aux États-Unis, on considère que la culture dominante du XIXe s’est articulée autour du romantisme, la découverte des paysages et la colonisation de l’Ouest. Cela a développé une littérature romantique dans ce qu’on appelle la renaissance américaine avec, par exemple, Emerson, Melville et Whitman. Tous ces auteurs développent un discours du sublime de la nature qui a pu être transposé presque tel quel au paysage urbain. En Europe, dès 1840, des auteurs ont écrit des romans qui s’intéressent de façon centrale, avec intelligence et compassion – caractéristiques de la fiction victorienne – à l’expérience des ouvriers dans le nord de l’Angleterre, avec des passages relevant d’une esthétique du sublime plutôt industriel avec la puissance des machines qui écrasent les habitants.

On passe donc d’une esthétique du sublime naturel à une esthétique du sublime culturel ?

Dans le domaine anglo-américain, c’est clair. En France, le romantisme a été plus tardif et peut-être un peu moins développé. Mais en Angleterre, les grands poètes de la nature, comme William Wordsworth, fournissent littéralement la rhétorique du sublime de la nature. Cela se transpose aux États-Unis, dans la première moitié du XIXe, avec les peintres paysagers qui utilisent l’esthétique du sublime. Tout un terrain permet donc cette transposition de l’esthétique du sublime romantique de la nature vers des romans qui se consacrent à la société industrielle et urbaine.

Dans vos futures recherches, quelles pistes souhaiteriez-vous développer davantage ?

Depuis un certain temps, et malgré que ce dernier soit limité, clairement deux pistes de recherches s’ouvrent et se déploient depuis plus de dix ans. D’un côté, je m’intéresse à l’esthétique réaliste contemporaine. D’un autre, à la musique. Pour l’esthétique, c’est une sorte de revirement car la représentation réaliste semble aller à l’encontre du sublime postmoderne qui décrit un monde qui ne se laisse pas décrire, qui échappe par sa diversité, sa complexité et sa magnitude, sa motilité et son changement absolu. Ce qui devient presque une sorte de doxa incantatoire du postmodernisme, ossifiée et de plus en plus autoritaire ! Mais, ce serait illogique et un peu hypocrite de ma part de m’affirmer en adversaire explicite des théories postmodernes car j’ai un profond respect pour cette tradition. Il ne s’agit aucunement d’une imposture intellectuelle comme certains ont été portés à le croire. C’est une perspective philosophiquement tout à fait légitime, mais c’est un certain type de philosophie seulement. Je pense, par exemple, à Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Julia Kristeva, Lacan même. Mais, on peut opposer à cette vision de monde celle de ceux qui, malgré cette complexité, pensent qu’il y aurait quand même moyen d’établir un regard réaliste sur l’univers social. C’est sur ce sujet-là que je me suis mis à écrire. J’essaye de développer une sorte de modèle théorique du réalisme en général, et du réalisme contemporain en particulier, qui permet de justifier pleinement des œuvres notamment cinématographiques, comme en Belgique avec les frères Dardenne, et Ken Loach en Angleterre. Les nouvelles formes de documentaires également.

En définitive, s’agit-il d’un nouveau réalisme postmoderne ?

Oui, tout à fait. Il faut redéfinir et conceptualiser à nouveaux frais la notion même de réalisme. Au départ, j’utilisais le terme que vous venez d’utiliser, un réalisme postmoderne, mais j’ai fait marche arrière en parlant plutôt de réalisme contemporain. Car le terme même de postmoderne est tellement lié à l’impossibilité de la représentation.

Un réalisme postmoderne serait donc un oxymore, une contradiction dans les termes ?

Oui, c’est à ce point un oxymore que le terme ne peut pas servir de point de départ. Et les bases théoriques que j’utilise pour ce projet sont celles de l’intersubjectivité et du dialogisme, comme chez Bakhtine (mais dans une lecture de Bakhtine différente de ce qu’a proposé le poststructuralisme) et celles de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas. Mais c’est un travail difficile et de longue haleine.

Et la musique disiez-vous, car vous êtes musicien également ! On pense inévitablement au groupe post-punk The Names où vous jouiez de la batterie et du clavier, avec quelques albums même !

Oui, mais c’était devenu trop lourd, malgré que mes activités de musicien m’ont accompagné durant toute ma scolarité depuis le début des années 70. Avant The Names, je jouais du hard, du heavy metal et aussi du Pink Floyd avec des condisciples de l’école secondaire. Au départ, je jouais de la batterie alors que j’avais fait l’Académie pour le piano ! Mais mon père m’avait offert, sans que je le demande, une batterie. Lorsque le punk et la New Wave se sont développés, j’ai rejoint un groupe qui s’appelait The Passengers et qui est devenu plus tard The Names. Comme j’étais resté plus proche des groupes rock plus durs que ceux qu’écoutaient mes copains d’athénée (j’étais un fan des Rolling Stones), j’ai compris que pour quelqu’un qui faisait de la musique, la New Wave était une chance énorme surtout avec cette énergie énorme qui s’en dégageait. Il était de toute façon impossible de concurrencer des musiciens virtuoses comme ceux de Genesis et de Yes qui bénéficiaient de soutiens financiers et technologiques hors d’atteinte pour des amateurs comme nous !

Dans le fond, ce contact très physique avec la musique pendant tout votre itinéraire a-t-il eu des rapports avec la thématique du sublime comme énergie infinie, mais alors ressentie et vécue ? Une sorte de sublime acoustique ?

Je n’y ai jamais fort réfléchi. Ce que vous faites là, c’est un peu de la psychanalyse ! Mais il y aurait moyen de suivre ce raisonnement notamment au niveau de la texture sonore qui impressionne physiquement en étant littéralement écrasé par le son. Et oui, c’est une modalité du sublime ! Je n’ai jamais fait le lien avec mes recherches. Même si cette année, j’ai la chance de reprendre le cours d’études de la musique populaire. Et ce qui m’intéresse aussi, c’est le statut du musicien, son rôle culturel, et son identité culturelle qui se construit à travers cette pratique musicale. Donc, les identités qui se construisent dans ces musiques populaires, par imitation des rôles de la vie professionnelle. Quel est l’impact culturel du rôle que le musicien adopte, rôle qui est basé justement sur des rôles existants ? Par exemple, dans le rock classique, l’identité du musicien est centrée sur l’artisanat dans le sens noble et émancipateur du terme.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Christophe Den Tandt, The Urban Sublime in American Literary Naturalism. Urbana-Chicago: University of Illinois Press, 1998.
Christophe Den Tandt, “Masses, Forces, and the Urban Sublime”, The Cambridge Companion to the City in Literature, ed. Kevin R. McNamara, Cambridge, The Cambridge University Press, 2014, p. 126-137.
Christophe Den Tandt. “Hypernature ou cartographie du futur proche ?’’ La réalité virtuelle en littérature et au cinéma’’. Ed. Muriel Andrin. Numéro thématique de la Revue Belge de cinéma. 2004.
Tabah, Mireille, et Christophe Den Tandt, eds. Altérités : nouvelles approches de la culture, de la représentation et de la différence. Numéro thématique de la revue De grés :
Revue de synthèse à orientation sémiologique. Trente-cinquième année, n° 131-132
(Automne-Hiver 2007).
Christophe Den Tandt, “La culture rock entre utopie moderniste et construction d'une industrie alternative.” Musique et Contre-Culture. Ed: Jedediah Sklower. Volume ! La revue des musiques populaires 9.2 (2013)  : 15-30.
Christophe Den Tandt, “Cyberpunk”, Eds. Gilbert Hottois et Jean-Noël Missa. L’humain et ses préfixes : av, in, post, pré, sur, trans-humain. Paris : Vrin, 2014. 438-444.
Christophe Den Tandt, “The Rock Counterculture from Modernist Utopianism to the Development of an Alternative Music Scene.” Countercultures and Popular Music. Eds. Sheila Whiteley and Jedediah Sklower. Farnham, UK: Ashgate, 2014. 81-94.
Pour l’ensemble des publications, cours et documents pédagogiques, on peut utilement se référer aux pages Web de Christophe Den Tandt :
http://homepages.ulb.ac.be/~cdentand/welcome.htm
http://users.skynet.be/fa948594/publalpha.htm

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