Les Actualités / Michel Goldman, créateur de partenariats pour l’innovation thérapeutique 

Michel Goldman, créateur de partenariats pour l’innovation thérapeutique : clés du progrès en médecine ?

On le sait, un entretien peut être plus impressionnant que d’autres, celui auquel Michel Goldman s’est prêté en répondant à nos questions l’est réellement et ce à plus d’un titre. Dès les premiers moments de la rencontre à son domicile bruxellois – une demeure qui respire un savant mélange des années 60 par la construction et une modernité choisie par la décoration – l’homme force le respect, tant par la trajectoire intellectuelle bien connue qui le précède, tant par une classe naturelle dégageant une grande sobriété, une simplicité et une gentillesse à l’avenant, et peut-être surtout, au fil de notre échange, par une profondeur d’âme équilibrée chez ce médecin, toujours soucieux des patients, pourtant devenu un des acteurs les plus efficaces au plan mondial dans la mise en place de partenariats entre le monde académique et l’industrie.

Né à Bruxelles, docteur en médecine, agrégé de l’enseignement supérieur, professeur d’immunologie à l’Université libre de Bruxelles, élu membre de l'Académie royale de Médecine de Belgique le 27 janvier 2001, fondateur et premier directeur de l’Institut d’Immunologie médicale de l’ULB, docteur honoris causa de l’Université de Lille II et, depuis 2009, directeur exécutif de l’Innovative Medicines Initiative (IMI) – partenariat entre la Commission européenne et la Fédération européenne des Industries pharmaceutiques, impliquant plus de 6000 chercheurs pour un budget de plus de 5 milliards d’euros –, Michel Goldman sera tout prochainement responsable académique et coordinateur d’une conférence donnée à l’Académie par de jeunes chercheurs, dans le cadre du Collège Belgique, le 2 décembre 2014, intitulée : « Maladies rares, clé de l’innovation thérapeutique ». En souhaitant promouvoir cette innovation dans une nouvelle culture d’ouverture et de collaboration entre l’industrie pharmaceutique et les autres acteurs de la recherche biomédicale, Michel Goldman tente à travers ce dialogue entre des mondes bien différents, de faire progresser le traitement de maladies vis-à-vis desquelles nous sommes aujourd’hui démunis. Bref, nous vous convions à la rencontre d’un médecin dans l’âme, désormais créateur de partenariats internationaux dont l’objectif est de servir le patient à travers la recherche.


Docteur Goldman, en 1978, à 23 ans, vous devenez médecin après vos études à l’Université libre de Bruxelles. Mais, à l’entame de vos études, pensiez-vous devenir ce chercheur aussi prolifique et ce créateur de partenariats aussi important ? Dans le fond, pourquoi vouliez-vous devenir médecin ?


Le choix de la médecine a sans doute été marqué par l’exemple de mon père qui était médecin généraliste à Bruxelles. Omniprésente, la médecine rythmait la vie familiale au quotidien. Par ailleurs, j’ai eu la chance d’avoir à l’Athénée Robert Catteau d’excellents professeurs de biologie. Ainsi, l’un dans l’autre, le choix de la médecine s’est imposé naturellement, l’objectif étant de soigner les malades. Et, plus tard, lorsque j’ai opté pour une spécialisation en médecine interne et que l’on m’a interrogé sur mes motivations, ma réponse fut la même : l’exercice intellectuel du diagnostic et le contact humain.

Ce n’était donc pas avec l’idée de mener ni une carrière de chercheur ni celle de directeur, en somme d’entreprise ?

Non seulement ce n’était pas l’idée, mais je n’en voyais pas l’intérêt, ce qui irritait beaucoup les professeurs qui devaient décider de mon admission à la spécialisation. Mais non, je faisais de la médecine pour soigner les malades ! Je raconte souvent cette histoire à mes étudiants pour leur expliquer que la carrière médicale est imprévisible. J’ai donc exercé mon métier de clinicien avec conviction pendant ma spécialisation. Mais, mon maître de l’époque, Charles Toussaint, professeur de néphrologie qui se consacrait lui-même pleinement aux patients, m’a quand même persuadé de faire de la recherche. Je devais me rendre dans un centre réputé en Californie. Paul-Henri Lambert en revenait et ouvrait un nouveau laboratoire à Genève. C’est ainsi qu’au lieu de partir aux États-Unis, j’ai eu le bonheur de fréquenter durant deux ans ce centre de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) où j’ai mené des recherches pointues sur des modèles expérimentaux de maladies rénales chez la souris, bien loin des patients !

Comment est apparu cet intérêt pour les maladies rénales ?

C’était directement lié à la personnalité de Charles Toussaint. J’avais été un des premiers étudiants, en quatrième doctorat, à faire des stages hospitaliers à plein-temps. On était pleinement associé à la vie du service, en l’occurrence celui de néphrologie à l’hôpital Brugmann. L’environnement m’a plu. C’était l’époque où la transplantation du rein prenait son essor. J’ai rapidement été intégré dans ce service et c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Jean-Louis Vanherweghem avec qui j’ai fait mes premières armes en recherche clinique et que j’ai accompagné ensuite dans ses différents mandats hospitaliers et universitaires. Pour un néphrologue en herbe, l’évolution vers l’immunologie était assez habituelle à l’époque. Mais, pendant dix ans, ma vie a quand même été de m’occuper des malades !

Et la recherche a démarré, avec une évolution étonnante, n’est-ce pas ?

Progressivement, j’ai développé un laboratoire de recherche où je passais une bonne partie de mes après-midi. Mon centre d’intérêt principal était le contrôle des réponses immunes, notamment en relation avec le phénomène de rejet en transplantation. Plusieurs années plus tard, c’est la rencontre avec Jean Stéphenne, alors président de GSK Biologicals, qui m’a conduit à m’investir en vaccinologie. Comme quoi, la carrière dépend beaucoup des rencontres humaines ! Nous avons créé ensemble l’Institut d’Immunologie Médicale, premier partenariat université/entreprise en région wallonne dans le cadre biomédical. Dans la foulée, Jean Stéphenne m’a associé au montage du pôle de compétitivité BioWin du plan Marshall. En m’intéressant ainsi de plus en plus aux relations entre le monde universitaire et celui de l’entreprise, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à la tête de l’Innovative Medicines Initiative, le plus important partenariat public-privé à ce jour dans le domaine des sciences du vivant ! J’ai découvert un autre monde, une autre facette en tout cas. Une nouvelle passion est née avec cette question centrale : comment fait-on pour faire travailler les gens ensemble ?

En définitive, n’est-ce pas une autre façon d’aider les malades ?

Tout à fait ! Et une de mes contributions dans le développement de cette initiative a été de centrer nos projets sur l’intérêt des patients. Notamment en amenant des associations de patients et des institutions caritatives à cofinancer nos projets. Tout récemment, j’ai convaincu la Fondation Bill et Melinda Gates de soutenir notre projet de lutte contre la résurgence de la coqueluche.

C’est impressionnant l’IMI, l’Innovative Medicines Initiative, le plus grand partenariat public-privé dans le domaine des sciences du vivant !

Au total, on aura mobilisé plus de 5 milliards d’euros d’ici 2020 ! Maintenant les États-Unis développent une initiative comparable. Je ne sais donc pas si nous resterons le plus grand partenariat ! Récemment, j’ai été au Japon, en Chine et en Corée, et partout on se rend compte que les grands défis de la médecine ne seront relevés ni par des individualités seules, ni par des universités fermées sur elles-mêmes, ni même par de grandes entreprises ou des états pris isolément, aussi puissants soient-ils. Il faudra aller à travers les disciplines pour assembler des masses critiques sans précédent. C’est particulièrement évident pour la démence d’Alzheimer, ce qui explique les initiatives récentes du G7 et de l’OECD pour relever ce terrible défi pour nos sociétés.

Oui, car a priori la synergie entre le recherche biomédicale et l’industrie pharmaceutique ne semble pas aller de soi ! Logique de recherche et logique économique, ne sont-ce pas des logiques fortement différentes ? Pensez-vous avoir fait changer les choses à cet égard ?

En tout cas, je pense que les choses ont vraiment évolué au cours des dernières années. Les esprits ont changé. Il est vrai que ce sont deux mondes différents qui répondent à des logiques différentes. Le défi étant d’aligner les intérêts de toutes les parties avec cet intérêt du patient en point de mire. Bien sûr, il s’agit avant tout de découvrir de nouveaux médicaments véritablement innovants. Mais l’effort ne s’arrête pas là : encore faut-il que le médicament arrive aux malades et que les industriels voient leur intérêt à le développer. L’exemple des nouveaux antibiotiques est frappant. On parle beaucoup aujourd’hui du virus Ebola mais on doit aussi répondre à d’autres défis dans le domaine des maladies infectieuses, avec ces bactéries devenues résistantes aux antibiotiques. La dernière génération d’antibiotiques remonte à plus de dix ans ! La raison est que pour l’industrie, ce n’est absolument pas attractif de développer des médicaments de cette famille. En plus de la complexité scientifique, ce sont des médicaments qui ne sont consommés que pendant des périodes courtes, le rendement sur investissement est donc faible. De plus, les agences de régulation imposent des règles très contraignantes pour approuver les nouveaux antibiotiques. Un partenariat est donc nécessaire avec le secteur public afin d’aligner les priorités industrielles avec celles de la santé publique. Jean Stéphenne rappelait récemment l’importance du rôle joué par Bill Gates dans le développement par GSK du vaccin contre la malaria. Bref, les industriels se rendent compte que la seule voie pour affronter les grands défis, c’est s’ouvrir davantage. Même chose pour le monde académique, lorsque le partenariat est bien organisé, collaborer avec l’industrie ne signifie pas vendre son âme au diable !

Mais n’y a-t-il pas des résistances de part et d’autre ?

Bien entendu. Il faut donc apporter des preuves concrètes de la valeur ajoutée de la collaboration. C’est ce que nous venons de faire à l’IMI en démontrant que l’impact des publications issues de nos projets est particulièrement élevé, du niveau de celui des grandes organisations américaines. Ceci est un message important à transmettre : nos académiques doivent savoir que collaborer dans de bonnes conditions avec l’industrie va augmenter les chances de publier dans les meilleures revues et ainsi d’être reconnu. C’est nouveau en Europe.

Donc, à vous entendre, une recherche non compétitive est possible ?

Je n’aime pas ce terme ‘non compétitif’ car pour être performante la recherche doit toujours comporter un élément de compétition. Pour les industriels, je préfère le concept anglo-saxon de ‘coopetition’ : bien qu’en compétition sur le marché, ils ont intérêt à collaborer au cours de certaines étapes de l’innovation. Ceci dit, la recherche scientifique qualifiée de ‘non-compétitive’ par les industriels peut se révéler extrêmement compétitive pour le monde académique ou celui des petites et moyennes entreprises. Je préfère donc le terme de recherche collaborative.

Ce qui devrait déboucher selon vous sur les clés de l’innovation thérapeutique ?

Oui, c’est un thème qui me tient fort à cœur car je pense qu’il préfigure la médecine du futur. On parle de médecine personnalisée, au sens d’une médecine plus précise et ciblée sur les causes fondamentales de la maladie qui peuvent varier d’un patient à l’autre, même si l’étiquette est identique. Pour l’Alzheimer, ce sont sans doute plusieurs entités pathologiques qui ont des points communs mais la cause varie. L’autisme est un autre exemple. On qualifie d’autistes des enfants qui ont en fait des maladies fondamentalement différentes, le point commun étant des troubles au niveau du cerveau. Il faut donc revoir la façon dont on qualifie les maladies. Le traitement sera alors différent pour des patients ayant des symptômes analogues. Comment y arrive-t-on ? Telle est la question ! D’abord, par la recherche fondamentale, essentiellement sur l’identification des gènes en cause. Mais au-delà, il faut identifier les meilleurs médicaments pour cibler les produits de ces gènes. C’est ici que l’étude de maladies humaines très rares va apporter des informations importantes, souvent plus précieuses que celles obtenues par la recherche sur l’animal. L’idée est que des maladies exceptionnelles chez l’homme sont parfois les meilleurs modèles pour un développement thérapeutique à large échelle. Un exemple tout récent : les futurs médicaments contre l’hypercholestérolémie ont été découverts sur la base d’observations faites sur un petit nombre de patients qui présentent une anomalie familiale rare !

Lorsque l’on regarde votre parcours académique et scientifique depuis 1981, on ne peut qu’être fort impressionné – des centaines de publications, plus de 400 articles, et autant de conférences – mais quelle est la découverte qui vous a le plus marqué ?

Ce qui m’a le plus passionné, ce sont les travaux que nous avons menés sur le système immunitaire du nouveau-né, à la fois chez l’homme et l’animal, en l’occurrence la souris. Lorsque nous avons débuté ces recherches, l’idée qui prévalait était que le nouveau-né était incapable de développer des réponses immunes. Nous avons eu l’occasion de contribuer à la démonstration que le système est en réalité déjà bien fonctionnel à la naissance et que certaines réactions immunitaires du nouveau-né sont en fait plus actives que celles de l’adulte. Découverte importante pour la mise au point de nouveaux vaccins capables de protéger les nourrissons et la compréhension des allergies qui se déclenchent en début de vie.

Vous terminez votre mandat à la tête de l’Initiative Medicines Initiative (IMI), mais quels sont vos projets ?

Grâce à l’expérience acquise, je voudrais contribuer à une meilleure organisation des partenariats public-privé. L’Université libre de Bruxelles où je retrouve mon mandat de professeur ordinaire m’offre l’opportunité de développer des programmes de recherche et de formation interdisciplinaires qui s’adresseront aux différents acteurs du monde de la santé. Une nouvelle aventure que j’entame avec enthousiasme !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :
Michel Goldman a publié de très nombreux articles notamment dans The New England Journal of Medicine, The Lancet, Scientific American, Nature Medicine et Science Translational Medicine. Voir aussi le site de l’Innovative Medicines Initiative : www.imi.europa.eu

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