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Luc Chefneux : de l’optimisme éclairé entre innovation et gestion dans l’industrie sidérurgique !

Entretien bien singulier que celui auquel nous vous convions, avec un ingénieur doué d’une énergie peu commune, et dont le sourire n’en exprime qu’une étincelle mais constamment pétillante, indéfectiblement optimiste et ouvert aux changements, doté de plus d’une vision globale stratégique qui rayonne tant sur le monde industriel que sur celui de la gestion ou de la recherche technologique. Luc Chefneux nous a reçu chez lui, au pays de Herve, dans le village de son enfance, avec une prévenance toute particulière et une ouverture d’âme dont nous nous devons de souligner de concert toute la délicatesse et l’intelligence. Membre de l’Académie royale de Belgique, élu dans la Classe Technologie et Société le 2 avril 2009 dont il ne cesse de dire le plaisir et la chance d’avoir été choisi, conférencier au Collège Belgique – dont la très belle leçon donnée dans ce cadre, consacrée à l’innovation, en la salle Philharmonique de Liège en mai 2013, et que vous pouvez entendre ou réentendre sur le site de l’Académie : lacademie.tv –, Luc Chefneux est également professeur invité à l’ULg, administrateur de l’Université de Lorraine et Lieutenant-colonel honoraire du génie. Cet ingénieur civil physicien diplômé en 1974, docteur en Sciences appliquées en 1982, devient d’emblée collaborateur scientifique à la Faculté des Sciences appliquées de l’ULg, département de Métallurgie-Sidérurgie. Également diplômé en économie et gestion en 1990, il débute sa carrière professionnelle en 1976 au CRM (Centre de Recherche Métallurgique de Liège). En 1982, il est engagé chez Cockerill-Sambre en tant que responsable Énergie et Environnement de la Sidérurgie à froid. Sa brillante carrière au sein du groupe Cockerill-Sambre se poursuit avec des postes à responsabilités tant dans les domaines de l’innovation que de la gestion. En 2005, cet optimiste à tout crin dont l’énergie ne semble jamais décliner devient directeur « Scientific International Affairs » chez Arcelor devenu ArcelorMittal et, depuis 2013, Director « Open Innovation & Knowledge Management ».


Dans votre leçon au Collège Belgique, en mai 2013, vous dites que le changement, c’est la vie. Vous citez le Bouddha : « Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement », Charles Darwin : « L’espèce qui survit est celle qui est capable de s’adapter le plus rapidement », et quelques philosophes modernes trop peu cités selon vous dont Francis Blanche : « Il vaut mieux penser le changement que changer le pansement » ! Ces sentences peuvent-elles s’appliquer à la fois à votre parcours, à la recherche et à la gestion industrielle ?


Vaste question ! Ma carrière professionnelle en particulier a été marquée essentiellement par l’innovation. Forcément, en effet, elle est une modalité du changement. De plus, ayant un attrait pour la réflexion sur le long terme, je me rends compte que le changement est permanent. Il ne faut donc pas imaginer se retrouver à un moment donné dans une situation stable, comme illustrée par la fameuse expression utilisée par des collègues français, ‘gravé dans le marbre’. Mais que grave-t-on ainsi si ce ne sont des épitaphes ! Mais, justement, nous sommes dans un monde où rien n’est figé et où les choses avancent tout le temps plus vite. Ainsi, je pense que mon métier m’a permis finalement de mieux comprendre ce changement et, surtout, de ne pas en avoir peur. Mon souhait est même d’être un acteur de ce changement en essayant de l’orienter correctement et de lui donner du sens.

N’ajoutez-vous pas d’ailleurs qu’il faut avoir une attitude proactive qui oriente le changement à son profit ?

Oui, et même si j’adore l’histoire qui nous donne de la réflexion et des racines, la seule chose que nous puissions changer, c’est l’avenir ! C’est, pour moi, un souci constant. Mon vécu professionnel n’a fait que renforcer cette conviction. Ayant travaillé toute ma vie dans le secteur de la sidérurgie, je puis vous assurer que les changements y sont permanents. J’ai donc dû m’adapter, subir des changements. Ainsi, bien souvent, dans ma progression professionnelle, il suffisait que j’avance avec un nouveau défi, pour qu’un changement majeur se produise et qu’il faille rebâtir ma crédibilité dans un autre environnement.

Ce sont là, malgré tout, des moments ‘chauds’, même si vous êtes, en sidérurgie, spécialiste du ‘froid’ ! S’agit-il alors d’un véritable état d’esprit ?

(Rires). Oui, car le changement est bien souvent un facteur qui génère de la crainte. Mais, en revanche, lorsqu’on a la chance d’être, tant que faire se peut, acteur de ce changement, et qu’en plus on est à l’aise dans les évolutions technologiques, on a plus facile de s’y adapter ! Je suis aussi d’un tempérament profondément optimiste, retirant toujours le positif. Certains disent que j’ai un gros défaut car je trouve constamment des choses positives dans celles qui ne sont pas perçues comme telles. Il faut dire que rien qu’au niveau professionnel, par exemple, j’ai changé seize fois de fonctions ! Et, pour tout vous dire, je sens que je vais changer à nouveau. Cela étant dit, je n’ai jamais changé dans un domaine qui m’était complètement étranger. Néanmoins, à l’exclusion de la finance, des achats et du commercial, j’ai touché à tous les secteurs de la sidérurgie, en particulier à l’innovation.

Qu’est-ce que l’innovation en définitive, pour vous qui aidez à redéfinir le paradigme d’innovation dans une ‘open innovation’ qui se réalise de plus en plus en s’appuyant sur des réseaux, les écosystèmes d’innovation ?

Je dirais que l’innovation est un processus proactif d’adaptation aux changements auxquels elle contribue par ailleurs. Ayant eu la chance pendant deux ans de contribuer au projet de redéploiement économique du bassin de Liège, cela m’a permis d’élargir mes horizons en créant de nouveaux contacts et en percevant mieux cette réalité. Effectivement, je pense que l’innovation se fait à l’heure actuelle principalement par la création de réseaux, dont les pôles de compétitivité wallons sont un des meilleurs exemples que je connaisse.

Je pense, du reste, que j’ai toujours été un homme de réseau. On ne peut pas expliquer mon parcours sans tenir compte d’un certain nombre de valeurs qui le sous-tendent. En particulier mon implication dans le scoutisme qui donne un idéal, avec notamment l’idée de servir, de devenir un citoyen engagé et de savoir prendre ses responsabilités. C’est là, surtout lorsque je suis devenu chef routier, que j’ai appris à réfléchir à plus long terme, à aider les autres à sortir de leurs préoccupations à court terme. En assurant avec mon épouse l’animation au niveau régional, que faisais-je si ce n’est animer un réseau en soutenant des initiatives !

Un laboratoire de valeurs en somme !

Oui, tout à fait ! Et de ‘réseautage’ ! Ce genre d’expérience que j’ai vécue m’a beaucoup aidé pour le reste de ma carrière. Pour le moment, je suis encore en train d’animer des réseaux mais au niveau européen et mondial.

Parvenir à allier d’un côté innovation technologique et recherche, et de l’autre ‘management’ et gestion dans l’industrie sidérurgique, est-ce la meilleure manière de sortir de la crise dans laquelle se trouvent notamment la Wallonie en particulier mais également l’Europe ?

Très vaste domaine ! Je dirais qu’il faut être performant en gestion. Une entreprise ne peut pas survivre sans faire des résultats. Néanmoins, je suis inquiet de voir combien la focalisation sur le court terme a commencé à écraser beaucoup d’autres choses. Or, si l’on veut être aussi efficace en termes d’innovation, il ne faut pas réfléchir uniquement à court terme, même si ce dernier est nécessaire. À l’heure actuelle, nous vivons un problème dans nos grandes entreprises, le contrôle et le ‘management’ sont quasi totalement sous l’emprise des financiers. Les contraintes du monde financier occidental sont telles que les gens pilotent les yeux rivés sur les cours de la bourse et ont besoin d’obtenir des ‘returns’ qui parfois sont presque indécents à mes yeux. De telle sorte que la démarche d’innovation est difficile à gérer car la tendance est de n’accepter que des projets qui paient après deux ans. Les projets de recherche collaborative les plus simples que nous préparons par dizaines chaque année ont une durée de trois ans, sans compter l’année préparatoire. Alors, arriver à convaincre ceux qui les financent est devenu relativement difficile.

Quel regard jetez-vous sur le monde sidérurgique actuel, surtout avec son internationalisation et ce qu’on appelle la globalisation, notamment avec la concurrence ?

Les gens ont une très mauvaise perception de la situation de la sidérurgie, totalement contraire à la réalité. Industrie du passé, technologie ringarde, absence d’avenir, voilà ce que l’on croit. Évidemment, la fermeture de la phase à chaud à Liège y est pour quelque chose. Mais, lorsqu’on saisit la situation internationale, on peut comprendre, sans nécessairement les approuver, une série de décisions. Au début de ma carrière, on produisait environ 600 à 650 millions de tonnes d’acier dans le monde. L’année dernière, on a atteint 1,600 milliard dont environ la moitié en Chine ! C’est donc une des industries mondiales les plus importantes et qui a connu une croissance continue. Et ce, parce nous avons besoin d’acier partout et notamment lorsqu’on développe un pays qui doit se doter des infrastructures nécessaires. Cette industrie, avec quelques autres, est à la base de la chaîne industrielle. Si l’Europe perdait cette base, progressivement elle perdrait tout le reste ! Il faut savoir aussi que l’acier est quelque chose d’ambivalent, et c’est le grand défi auquel nous sommes confrontés, car pour produire de l’acier nous émettons du CO2 ! Or le paradoxe, c’est que l’acier peut être considéré comme le matériau le plus écologique. Non seulement parce que pour tout le développement des énergies vertes, on a besoin d’acier, pensons aux éoliennes et aux installations photovoltaïques, mais également surtout parce que l’acier est infiniment recyclable. On peut même imaginer que dans un siècle, on ne doive plus extraire du minerai de fer en produisant l’acier nécessaire uniquement sur base de mitrailles recyclées, réduisant quasi à zéro les émissions de CO2. Une concrétisation parfaite de l’économie circulaire ! D’autre part, nous participons aussi à la diminution des émissions de CO2 grâce aux qualités d’acier que nous produisons aujourd’hui. La majorité de celles-ci n’existaient pas il y a dix ans et leurs caractéristiques de résistance et de mise en forme ne pouvaient pas être imaginées quand j’ai commencé ma carrière. Un des défis de l’industrie de l’acier, c’est de rester un matériau de choix pour la construction automobile en contribuant à la diminution du poids des véhicules et en relevant en permanence le défi des matériaux concurrents. L’acier d’aujourd’hui peut vraiment être qualifié de matériau avancé et sa production nécessite une technologie industrielle parmi les plus complexes au monde.

Que pensez-vous de la désindustrialisation de l’Europe ?

C’est le premier sujet sur lequel la Classe Technologie et Société de l’Académie a travaillé. Et j’ai activement contribué au manifeste, La désindustrialisation de l’Europe, il n’y a plus de temps à perdre !, que j’ai eu le privilège de présenter devant le Comité Économique et Social Européen. En fait, la désindustrialisation de l’Europe est très grave, marquée par un désintérêt envers l’industrie en raison de la croyance, complètement fausse, d’être dans une époque post-industrielle où les services seuls pourraient assurer la prospérité de la société. Ce n’est pas correct car une partie importante de la croissance des services provenait de l’externalisation par l’industrie de ce qu’elle ne considérait pas être dans son corps de métier. De même, on affirme avec raison l’importance des PME dans notre économie et dans la création d’emplois alors que les grandes entreprises diminuent l’emploi et continueront à le faire. N’oublions jamais que la plupart de ces PME dépendent des grandes entreprises pour assurer leur activité. C’est l’existence d’un tissu économique diversifié qui fait la résilience d’une société !
Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :
On peut utilement voir ou revoir un entretien video avec Luc Chefneux datant de mai 2013 sur le site de l’Académie royale de Belgique : www.lacademie.tv
La leçon du 29 mai 2013, donnée dans le cadre du Collège Belgique en la salle Philharmonique de Liège, est également disponible en ligne et intitulée : L'innovation. Pourquoi et comment ? Quels défis pour l'Europe et la Wallonie ?

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