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Domenico Rossetti di Valdalbero, une vision prospective de l’Europe : entre réalité et idéal

C’est dans son bureau haut perché du square Frère-Orban à Bruxelles que nous avons eu la chance de nous entretenir avec un homme débordant d’enthousiasme, néanmoins réaliste, animé par une vision de l’Europe tout en prospective qui s’étend bien au-delà de ce que trop souvent l’habitude des uns et des autres nous montre. Ses formations y ont contribué, tant son doctorat en économie décerné par l’Université de Paris Dauphine que ses diplômes en science-société-technologie ainsi qu’en relations internationales et études européennes de l’Université catholique de Louvain et de l’Université de Maastricht. Participent également à son émulation et à son idéal européen ses fonctions d’Administrateur principal à la Commission européenne à la Direction générale de la Recherche et de l’Innovation (DG RTD).

Pendant dix ans, responsable de la recherche européenne liée aux modèles dits « Énergie, Économie, Environnement », aux perspectives mondiales énergétiques et technologiques, et à la quantification des coûts externes de l’énergie (coûts sociaux et environnementaux), Rossetti di Valdalbero a ensuite été six ans responsable des études prospectives et prévisionnelles européennes, dans le cadre de la recherche européenne en sciences économiques, sociales et humaines. Il est aujourd’hui en charge de la coordination du sixième défi d’Horizon 2020 (programme cadre de recherche et d’innovation de l’UE) qui traite des sociétés inclusives, innovantes et réflexives. Un domaine qui couvre tant les sciences économiques, sociales et humaines que les aspects d’innovation, de digitalisation et de coopération internationale.

Auteur de plusieurs livres, dont The Power of Science en 2010 et Villes phares de l’Union européenne en 2009, et également d’une quantité impressionnante d’articles scientifiques et de vulgarisation, cet Européen convaincu et convainquant est aussi Secrétaire général de la section belge de l’Union des Fédéralistes européens et, last but not least, conférencier au Collège Belgique ce 12 mai, avec une leçon intitulée ‘Villes d’Europe : déclin ou renaissance ?’. Domenico Rossetti di Valdalbero nous entraîne pour cet entretien en toute simplicité, mais c’est par là que se dévoile d’emblée toute sa fine intelligence, sur la voie d’une Europe dont les imperfections ne sont que la manifestation provisoire de sa nécessaire construction, véritable rempart contre les replis et reculs de tous ordres.

Pourriez-vous retracer en quelques mots votre parcours, fort brillant s’il en est, au sein des institutions européennes, et votre parcours académique qui est à l’avenant ? Et, tout d’abord, comment a démarré cet engouement pour l’Europe ?


Si l’on retourne aux sources lointaines, il faut remonter à mon ancêtre, Biagio Rossetti (1447-1516), qui était l’architecte du duc d’Este de la ville de Ferrare, un des premiers urbanistes selon certains car il a véritablement ‘aménagé’ Ferrare (places, construction des trottoirs, Palais des Diamants, système d’égouts et assainissement des sols). Mon intérêt pour les villes vient, en effet, de ces origines très lointaines ! Étudier l’architecture m’aurait plu – mais je n’étais pas bon en dessin – car c’est un des rares métiers qui permet de joindre ‘mens et manus’, l’esprit et la main, le travail intellectuel et manuel. Dans notre société de services et de connaissance, nous sommes dans un monde extrêmement intangible où il est difficile de voir, de mesurer, de sentir le résultat du travail de l’homme.

Beaucoup plus près de nous, je suis né dans un bain européen ! Mon enfance en Italie, près de Turin. Mon père avait étudié à Bruges et était passionné d’Europe. Le témoin de mariage de mes parents était Henri Brugmans, ancien recteur du Collège d’Europe et un des plus grands fédéralistes européens qui transmettait une foi en l’Europe unie. Ma maman, belge, m’a transmis l’art de la poésie française. Mon grand-père, André Mast, professeur de droit à Gand et président du Conseil d’État, avait écrit plusieurs articles sur les systèmes fédéraux en Europe. Voilà, je suis donc devenu européen un peu par la force des choses !

Ma scolarité s’est déroulée en Belgique. Après, j’ai fait un Erasmus au Portugal, un Master à Maastricht et j’ai obtenu mon doctorat à Paris après ma licence à Louvain-la-Neuve. J’ai été chercheur aux Facultés de Namur et à l’UCL dans le domaine ‘Sciences, société et technologie’.

Devenu fonctionnaire européen, j’ai d’abord travaillé dans le domaine de l’énergie et, de plus en plus, sur la prospective. Prospective, passionnante à mes yeux, qui se situe entre l’imagination, la planification et la prévision. Mais le déclic a donc eu lieu lorsqu’à quatorze ou quinze ans, j’écoutais mon père et Henri Brugmans qui, à près de quatre-vingts ans et avec une vivacité incroyable, en un français admirable alors qu’il était hollandais, me parlait des États-Unis d’Europe ! Thème également devenu cher à Guy Verhofstadt avec la question : comment avoir un vrai gouvernement européen ? Déjà en rhétorique, mon travail de fin d’études s’intitulait : ‘À la recherche d’une identité européenne’ !

Mais cette Europe n’est-elle pas aujourd’hui fragilisée par de nombreux replis nationaux ? Cette identité européenne ne semble-t-elle pas en panne ?

Je ressens aujourd’hui avec une certaine frayeur un retour aux États-Nations, ce ‘I want my money back’ de la part des 28 États membres. Alors même que nous n’avons jamais eu, dans l’espace Schengen, une telle liberté de circulation des personnes. Et puis pensons à l’euro ! De Lisbonne à Riga, un Européen peut résider et travailler où il le désire. Bien sûr qu’il manque aujourd’hui une ‘Europe humaine’ notamment en matière de migration, en ne prenant pas cette dernière comme une charge mais comme un potentiel pour faire face au vieillissement de la population et à l’absence de main d’œuvre dans certains métiers. Il y aurait donc un sens noble, économique et humain à mieux gérer les migrations.

Cela ne rejoint-il pas ce vous écrivez sur la prospective, une science aussi imparfaite que nécessaire ? Ne peut-on pas parler ainsi de la construction de l’Europe ?

Certainement, il y a perfectibilité, mais ce qui manque aujourd’hui le plus à l’Europe, c’est l’idéal, c’est un nouveau souffle d’enthousiasme auprès des jeunes futurs dirigeants européens. Il faut dépasser l’utilitarisme de l’Europe. Rappelons-nous de Victor Hugo ou de Giuseppe Mazzini qui étaient des visionnaires dans leurs idées du développement du monde lorsqu’ils disaient que demain nous serons tous européens, comme à l’époque on pouvait se sentir d’abord lombard ou toscan puis italien ! Surtout si l’on pense, par exemple, que la grande Allemagne ne représentera plus, à l’horizon 2050, que moins d’un pourcent de la population mondiale !

Ne dites-vous pas d’ailleurs que tous les pays européens sont de petits pays ?

« Il n’y a que des petits pays en Europe mais certains ne le savent pas » ! C’est une phrase de Paul-Henri Spaak dans les années cinquante. Imaginez ce qu’il dirait aujourd’hui ! Et j’en suis convaincu, ce y compris pour la ‘France éternelle’, ‘l’empire britannique’, ou ‘Roma caput mundi’. Denis de Rougemont disait que l’Europe est le continent le plus petit par la géographie mais le plus grand par l’histoire. C’est sans doute pour cette raison que les avancées dans la construction européenne ne se font que (trop) lentement, ‘pas à pas’, alors que nous devrions faire un grand saut dans l’intégration afin d’affronter les défis de demain comme les migrations, les changements climatiques ou la sécurité énergétique.

Qu’est-ce qui explique cette déliquescence de l’idéal européen ?

Je ne sais pas si c’est particulier à l’Europe. De grands auteurs avaient un idéal politique qui n’existe plus tellement aujourd’hui. On s’investit moins dans les partis, les syndicats ou les groupes d’étudiants. Je viens d’écrire sur l’Europe dans la nouvelle économie, dans la Libre Belgique, où je relève deux grandes tendances fortes : l’une va vers l’individualisation (l’individual empowerment, le cocooning où l’individu devient plus que jamais maître de son destin), et l’autre vers l’économie partagée (Cambio, Villo, financement participatif, bureaux partagés, échanges sur les réseaux sociaux etc.). Une idée aussi à imaginer : tous les bureaux sont vides à partir de six/sept heures du soir alors que le prix de l’immobilier ne cesse de grimper, et la moitié des résidences privées sont vides pendant la journée ! Pourquoi ne pas exploiter la surface habitable de façon plus intelligente ? De même, il n’y a plus de centre dans les banlieues : où est le centre à Waterloo ? Où est la piazza, l’agora, la place publique ? Alors que dans toutes les villes européennes, ce lieu commun de fertilisation croisée où l’on échangeait des produits, des services mais aussi des connaissances, des expériences et des savoir-faire, existait depuis le Moyen Âge !

Justement, le 12 mai prochain, vous donnerez une leçon, dans le cadre du Collège Belgique à Bruxelles, intitulée : Villes d’Europe : déclin ou renaissance ? Les défis sociétaux urbains ne manquent pas, de la pollution à la pauvreté en passant par le chômage et le ‘vivre ensemble’ ; pour n’en citer que quelques-uns, mais comment l’Europe envisage-t-elle de résoudre, au cœur des villes, ces difficultés paraissant sans issue à mesure que se construit vaille que vaille cette Europe ?

Surtout avec la multiplication des méga-cités (plus de dix millions d’habitants) qui, de deux en 1950 (New York et Tokyo), seront passées à plus d’une trentaine en 2050 ! Je suis un grand optimiste, j’espère une renaissance mais les signes de déclin sont effectivement forts. D’un côté, je fais l’éloge de la densité car lorsqu’une ville est dense, elle consomme moins d’énergie et pollue moins, mais de l’autre côté, je parle du cauchemar de l’hyper-concentration comme risque de la ville de demain, comme Bengalore, Lagos ou Calcutta. De plus en plus de gens seront payés pour vous entasser dans le métro ! Autres signes de déclin : beaucoup de villes sont en faillite incapables de rénover leurs infrastructures ou de gérer leurs déchets correctement. Puis, l’espace trop grand accordé aux voitures, loin des villes végétales imaginées par Luc ! Les villes anciennes avaient un centre urbain fortement bâti, comme à Sienne, mais verdoyant tout autour de la ville. J’ai cette idée presque philosophique de l’homme comme gardien de la terre, comme jardinier de la planète, qui doit l’exploiter mais en prendre soin, la façonner pour l’embellir. Cela commence à faire partie de la norme, particulièrement en Europe. Le tri sélectif des déchets est un bon exemple, inimaginable du temps de nos parents ainsi que les changements de comportements (échange, location) qui vont plus vers l’usus que la proprietas. Mais nous continuons à pomper le pétrole toujours plus profondément (au-delà de 3000 mètres), jusque dans les entrailles de la terre. Nous sommes encore dans la culture du ‘jetable’ et du gaspillage plutôt que dans l’économie circulaire. En même temps, la prise de conscience naît qu’il y a une qualité de vie, un bien-être au-delà du PIB, au-delà du pétrole, au-delà des choses matérielles.

Comment synthétiseriez-vous la problématique européenne aujourd’hui ?

L’Europe a beaucoup de difficultés. La croissance économique n’est pas au rendez-vous. La cohésion sociale a tendance à se diluer. L’Europe est en crise et fait face à un certain déficit démocratique. Mais on a fait des pas de géants. L’espérance de vie est arrivée à un niveau difficilement imaginable pour nos arrière-grands-parents. Il y a encore dix pourcents d’illettrés en Europe mais en comparaison au début du siècle dernier, c’est formidable. Comme disent les anglais, a good news is not a news, car on parle évidemment des migrants qui sont dramatiquement morts en Méditerranée mais on ne relève pas tous les acquis grâce aux technologies, notamment de la communication. En prospective, lorsqu’on se demande ce qu’il en sera dans vingt-cinq ou trente ans, les perspectives annoncées sont relativement justes, en matière économique et démographique. Mais, deux éléments restent imprévisibles : les phénomènes sociaux (cf. sud de la Méditerranée depuis 5 ans) et les développements technologiques (cf. téléphones intelligents).

Doit-on dès lors avoir, pour l’Europe, un regain d’optimisme avec une touche pessimiste, ou plutôt un réalisme pragmatique teinté d’un idéalisme modéré ?

Je pense qu’il faut et qu’il y aura toujours une ‘élite’ qui tire la machine, que ce soit dans le domaine économique, politique ou social. Cette élite a tendance aujourd’hui à faire de très bonnes analyses de ce qui ne va pas. C’est le cas de la plupart des ministres. En revanche, vous n’avez que peu d’options d’avenir ! Je propose à cette élite, notamment politique et académique, de faire un bain de prospective. Que dans chacune des interventions des spécialistes, de toutes les disciplines du reste, outre leur nécessaire analyse, ils fassent des feuilles de route avec les options d’avenir. Par exemple, en matière d’éducation, on parle d’Europe, de Schengen, de monnaie unique, mais les ministères restent trop souvent selon moi des ministères de l’Éducation ‘nationale’ !

Dire en 2015 que la solution aux problèmes de la globalisation se trouve au niveau national, c’est mentir. Les leaders qui prônent ce repli identitaire et national assurent à leurs citoyens la régression sur tous les tableaux. L’élite doit montrer la voie par le haut et non le cul-de-sac.

Pour conclure, je dirais que je suis social dans le cœur et libéral dans le cerveau ! Sans émulation qui permet de se confronter aux autres dans le sens noble du terme, c’est-à-dire pour s’améliorer, il n’y a pas d’évolution et de progrès. Nous avons besoin d’émulation économique et de cohésion sociale afin de construire ensemble cette Europe de demain où chaque habitant de l’Union se rendra compte de la vanité des frontières nationales. Mon dernier fils, Pablo, de sept ans, me faisait remarquer lors d’un passage frontalier dans les Pyrénées : « Papa, regarde, le tronc est en France et les feuilles sont en Espagne ». La vérité sort de la bouche des enfants.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Villes phares de l’Union européenne, Homes Int, Bruxelles, 2009, (avec une préface de Jean-Claude Juncker).
The Power of Science – Economic research and European decision-making: The case of energy and environment policies, P.I.E. Peter Lang, Bruxelles, 2010, (avec une préface de Pascal Lamy).
Environmental and health costs in the European Union policy-making, Encyclopedia of Environmental Health, Elsevier, 2010.

Les nouveaux paradigmes énergétiques et environnementaux : la place de l’Europe, Revue de l’Energie, n° 584, Paris, juillet-août 2008.
Ex-post evaluation of European energy models, Energy Policy, vol. 36, 2008.
Les coûts sociaux en Europe – Recherche, énergie, transport et environnement, IEPF, n° 74, Québec, 1er trimestre 2007.

Vous avez également l’opportunité de voir, de revoir, d’écouter ou de réécouter Domenico Rossetti di Valdalbero sur le site www.lacademie.tv : « La prospective : défis, limites et résultats », « L'enchevêtrement entre l'homme et la technologie en Europe ».

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