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Immigré à perpète ou citoyen du monde. Quel regard sur l'étranger ? Professeur Andrea Rea

« Il n'y a pas d'obstacle plus grand à la possibilité d'un être-au-monde cosmopolite que notre rapport différencié à la vulnérabilité et à la mortalité d'autrui. Être « citoyen du monde », cela veut dire en effet, que les vivants et les morts ne se divisent pas entre un ici et un ailleurs, une proximité et un éloignement... La question du cosmopolitisme est d'abord celle de la nature des distinctions (que nous faisons famille, amis, concitoyens, Européens et les autres), de leur extension et de leur légitimité. Elle trace déjà une ligne de partage entre ceux pour lesquels elle s'arrête aux frontières de l’État-nation... ou d'une communauté d’États qu'ils transforment en forteresse et ceux que toute discrimination comme toute expulsion (des autres ou des étrangers) indignent et pour lesquels rien ne saurait justifier une délimitation de la responsabilité ». (Marc CREPON, Le consentement meurtrier, Paris, 2012, p.  113)

Beaucoup d'académiciens que nous avons eu le plaisir d'interviewer évoquent leurs origines modestes, une pause mémorielle pour mesurer le chemin parcouru et ce qu'il aura fallu de volonté, d'opiniâtreté pour se jouer des destins formatés. Andrea Rea, qui vient d'être élu et reçu à l'Académie en mai dernier, est de ceux-là : pas de jubilation haineuse, ni de provocation, juste cette même satisfaction malicieuse, ironique et lucide, sans triomphalisme, d'une revanche sur la vie et l'âpre condition d'un fils d'immigré italien. Un pied de nez libérateur au déterminisme social !

Cette reconnaissance honore un cursus universitaire qui a conduit ce sociologue à l'ordinariat en 2010 et à une carrière prolifique de chercheur stakhanoviste dont les travaux sur l'immigration dans une approche pluridimensionnelle font autorité, bien au-delà des frontières du royaume. Cette carrière universitaire, il l'a entamée pourtant sur le tard, revenant à la recherche et à une thèse de doctorat dix ans après sa licence de sociologie et au terme d'activités professionnelles de terrain. Ceci pourrait expliquer son rythme frénétique de publication (une centaine d'articles et une centaine de rapports de recherche), son dynamisme sur tous les fronts – colloques, articles et rapports scientifiques, direction ou participation au jury d'une cinquantaine de thèses, conférences et papiers de vulgarisation – comme s'il avait voulu, une fois arrimé à cette nouvelle vie, mettre les bouchées doubles contre le temps qui déboule.

Titulaire à l'ULB des cours de sociologie, de sociologie de l'action publique, de sociologie des migrations et de séminaires de recherche, Andrea Rea a été aussi professeur invité aux universités de Paris VII, de Venezia, de Perugia, de Bucarest et visiting Scholar, en 2013 et 2014, à New York University et University of California, L.A..

Fondateur en 1995 et coordinateur du «  Groupe d'étude sur l'Ethnicité, le Racisme, les Migrations et l'Exclusion » (GERME), il l'est également d'un centre de recherche transdisciplinaire « Migrations, Asile et Multiculturalisme », depuis 2004, étant très attaché au dialogue entre disciplines.

Rencontre avec un chercheur soucieux de sensibiliser tous les publics et de se faire comprendre, sans rien renier de l'exigence de méthode et de rigueur du travail scientifique : ni jargonnant, ni ésotérique, le contre-exemple du gourou académique, plutôt le modèle du savant engagé dans son siècle et dans la société d'aujourd'hui résolument multiculturelle. Un homme discret, réfléchi mais enthousiaste que l'on pourrait écouter longuement sans se préoccuper des heures qui filent. N'est-ce pas le plus beau compliment que l'on puisse faire à un scientifique !


Vos travaux sont essentiellement voués au thème de l'immigration. Un sujet qui s'est imposé d'emblée dans votre cheminement personnel ? Ou y avez-vous été attiré par son potentiel d'exploitation inter-disciplinaire ?


Je n'y ai certainement pas pensé ab initio, c'était bien trop lourd par rapport à mon histoire. Je me suis intéressé pendant près de dix ans aux jeunes, au sein d'associations immigrées ou soutenues par des organisations syndicales. J'avais envie de refaire de la recherche en milieu universitaire et c'est un raisonnement institutionnel au département de sociologie, fondé sur l'absence de cours et de travaux à l'ULB sur ce thème naissant, qui m'a valu de m'y lancer et d'y consacrer un doctorat de 1500 pages. Ma thèse portait sur l'histoire politique et sociale de l'immigration en Belgique depuis la naissance de l’État et sur les politiques d'intégration. Elle s'achevait sur une enquête menée sur les émeutes de deux groupes de jeunes à Forest en 1991 et sur le passage d'un mouvement de révolte en revendications auprès des édiles communaux. Cette partie a donné lieu à un livre « Jeunes immigrés dans la cité ».

Très vite dans vos recherches, vous avez saisi ce que l'approche historique pouvait apporter.

Oui, la plupart des ouvrages sur le sujet manquait de perspectives historiques. Or, on ne peut comprendre les réponses politiques apportées à l'immigration si l'on ne prend pas en compte la diversité, sur le long terme, des vagues migratoires, malgré certaines récurrences, et celle du pays d'accueil. La Belgique d'aujourd'hui n'est pas celle de l'immigration italienne du début des années 50'.

La perspective historique permet de mettre en lumière la profondeur historique du processus actuel, qui s'est nourri de mouvements d'ouverture et de fermeture au fil des ans : ouverture des années 20' qui fait place à l'avant-guerre fermée. On peut retracer ces tendances aux inflexions fortes.

Les années 80' représentent un grand basculement où pointe la question essentielle de ce qu'on va faire de tous ces étrangers qui sont restés ! C'est l'époque charnière où se met en route une politique plus inclusive, avec des transformations législatives sur la nationalité notamment.

La stigmatisation n'a pas disparu, le ton est à l'injonction paradoxale : vous étrangers on vous accepte mais ce serait mieux si vous n'étiez pas là ! Il s'agit toujours de citoyens de seconde zone.

Quels facteurs de pression ont rendu possible ce basculement ?

L'immigration s'est fait une place dans les préoccupations politiques à la faveur d'une alliance entre une partie du mouvement chrétien, une partie du mouvement syndical et des organisations d'immigrés. Ces trois groupes se retrouvent dans un mouvement social qui se développe entre les années 70 et 80. Ce rassemblement hétéroclite oblige les hommes politiques à ne plus éluder certaines questions. En cinq ans, trois législations voient le jour, sur les étrangers, sur le racisme, sur la nationalité, en écho à l'héritage de mai 68 et suite à la mobilisation de ces trois groupes et de leurs relais.

Si l'on reprend le déroulement historique, les décennies 80 et 90 s'avèrent une période d'ouverture, alors que l'on n'avait rien fait pour gérer l'immigration jusqu'au milieu des années 70.

Ce qui joue, c'est un sentiment de devoirs, de dettes liées aux erreurs du passé. La promotion de l'école, de l'emploi dans le parcours du migrant s'inscrit dans cette attitude qui perdurera jusqu'en 2000. S'ouvre alors une nouvelle phase de recul, induite par les tensions internes face aux limites de l'intégration et du multiculturalisme. Les taux de scolarité et d'emploi sont moins bons, la délinquance augmente, une situation qui n'est plus perçue de la même manière qu'avant (la responsabilité en incomberait en premier chef aux populations immigrées). Les sondages traduisent bien ce sentiment : la Belgique fait suffisamment, ce sont les immigrés qui font défaut d'une volonté réelle d'intégration. Un nouveau discours politique s’impose.

Le déroulé historique souligne aussi les disparités entre la Flandre et la Wallonie dans l'appréhension du phénomène de l'immigration.

La date charnière du basculement en Flandre, c'est 1999. Historiquement le nord du pays s'est montré plus ouvert, dans une conception de préservation des traditions culturelles du pays d'origine des immigrés. La Flandre a ainsi mis sur pied des cours de langue et de culture arabe et turque. Cette politique repose sur le souci de ne pas reproduire les erreurs de leur propre passé marqué par la domination culturelle des francophones et sur la conviction que le maintien d'une identité propre stimule l'émancipation dans la terre d'accueil. La Flandre a aussi financé très vite les organisations immigrées en tant que telles.

En 1998-99, le discours du Vlaams Blok émerge, discours d'exclusion et logique d'autonomie sur le plan institutionnel. Dans ce nouveau contexte, la problématique de l'étranger s'inscrit dans un processus « d'inburgering » et d'apprentissage obligé des instruments du vivre ensemble. Ilke Adam, dont j'ai été directeur de thèse, donne une lecture intéressante de cette évolution : en pleine construction de sa conscience propre, de « nation building », la Flandre ambitionne de se créer un État. L'étranger n'est plus le pauvre dans le contexte belge mais l'Autre dans le futur État-nation.

En Wallonie, l'immigration s'est faite dans la francisation et la cohésion sociale : le multiculturalisme est encouragé mais pas l'approche ethnique. Les associations d'immigrés ne sont pas reconnues comme telles mais au travers des activités sociales qu'elles effectuent.

Bruxelles est un cas spécifique, extraordinaire même par certains côtés ?

Oui et c'est le poids démographique de l'immigration qui a dicté le changement et limité le racisme politique. On a dû tenir compte de cette pluralité. Bruxelles est aujourd'hui un lieu exceptionnel dans le monde où une représentation importante des immigrés s'est faite dans l'espace politique. Dommage qu'on ne soit pas arrivé à la même situation sur le plan de l'emploi ! Cette mosaïque sociale, culturelle et identitaire est une force pour Bruxelles.

Au fil de vos recherches, vous vous êtes particulièrement intéressé à deux groupes vulnérables dans l'immigration, les jeunes et les femmes.

Les jeunes, je m'y intéresse depuis mes premiers pas de sociologue. Et la crise économique pèse davantage sur eux. On doit prendre conscience que l'obligation scolaire a signifié pour toute une tranche d'âge la sortie du marché du travail. La société n'assure plus de perspectives à tous les enfants, ce qui est un changement profond de la donne. Le modèle, c'est le jeune sur-diplômé et le report à plus tard de l'entrée dans la vie professionnelle. Et pour les exclus, la révolte ! Il ressort de leurs discours qu'ils ne savent pas bien contre quoi ils se rebellent. De ce mal-être flou peuvent naître des comportements de déviance, d'assuétude et d'engagement dans des causes extrêmes.

Avec Carla Nagels, j'ai étudié ce statut de « jeunes à perpète », ou comment on crée un âge social revenant à mettre les jeunes sur un parking en attendant des lendemains professionnels même pas certains ! Ils restent toujours une classe d'âge sous contrôle, à protéger ou à occuper, en compétition avec les 25-55 ans qui monopolisent toutes les ressources.

Les femmes ont été absentes de l'immigration pendant des décennies et pourtant elles étaient bien là !

Aujourd'hui, il y a une féminisation grandissante de l'immigration (75 % de femmes chez les philippins, 60 % chez les latino-américains). Les femmes sont à la fois pionnières, elles favorisent l'immigration de leur famille mais elles sont triplement discriminées comme femme, comme migrante et selon leur appartenance sociale.

Les pratiques transnationales – vivre à la fois ici et là-bas par l'usage constant des dispositifs technologiques comme le téléphone portable ou internet – permettent une coprésence dans le contexte familial et éducatif même si des milliers de kilomètres en séparent les membres. Les sociétés d'accueil doivent s'adapter à cette nouvelle logique d'implantation qui n'est plus nécessairement définitive.

Quels sont les défis majeurs à court terme ?

Soulignons, avant de cibler les problèmes à affronter, le changement de contexte depuis la crise économique mondiale et les effets de la globalisation. Nous assistons à un retour des égoïsmes, de dispositions moins évidentes à la solidarité. C'est la grande différence avec les années 60 où l'avenir était encore souriant. Aujourd'hui, l'absence de perspectives favorables pousse les gens à « patrimonialiser » pour leurs enfants, bien plus qu'à partager. Nous observons un renfermement sur les entités les plus légitimes, famille et proches.

Nous sommes confrontés à deux défis majeurs : l'Islam transplanté, deuxième religion du pays qui nous oblige à poser la question de sa place dans un continent qui a évolué dans les dernières décennies vers la sécularisation, et l'afflux massif de réfugiés.

Le premier oblige à avoir une réflexion ouverte, globale dans la mesure où certaines multinationales présentes chez nous réagissent de manière différente sur les comportements culturels et des solutions novatrices circulent. La montée du radicalisme ne simplifie certainement pas les choses. Il faut veiller à ne pas faire d'amalgame, distinguer les groupes et les pratiques qui, elles, conduisent aux extrémismes.

Ce sont finalement les Belges de confession musulmane qui sont le plus demandeurs d'une nouvelle lecture du vivre ensemble et d'une coexistence réussie. Un groupe d’intellectuels musulmans a publié en mai 2015 dans La Libre Belgique dix propositions pour l'avènement d'un islam européen belge. Elles passent par la rupture avec le pays d'origine, l'auto-organisation qui vise à limiter le poids des imams importés, l'interdiction de tout prêche dans la langue d'origine. Ces conditions sont difficiles à rencontrer par les groupes les plus établis mais elles traduisent un véritable conflit de génération parmi les musulmans (ceux de premières générations et les nouvelles générations) et que l'auto-organisation ne se dicte pas de l'extérieur.

À mes yeux, l'enjeu prioritaire, c'est le retour aux textes, la relecture décontextualisée du Coran pour y circonscrire ce qui est vraiment autorisé et interdit, et surtout toutes les nuances entre autorisé et interdit.

Le problème des réfugiés ne peut s'envisager efficacement qu'au niveau européen. L'édification de murs et de barrières est la réponse la plus irréaliste, elle ne freinera pas la pression migratoire. C'est dans le sens d'une ouverture des frontières qu'il faut œuvrer.

Ces réfugiés viennent ici pour sauver leur peau, nous devons les protéger mais leur installation n'est pas nécessairement pérenne. Il existe un droit à la protection, ce n’est nullement un devoir moral. C'était déjà l'analyse de Hannah Arendt dans les années noires de la guerre et de l'après-guerre (dont on retrouve avec inquiétude des situations imaginées éradiquées), que l’État doit aider les sans-patrie, les sans-droits, quitte à ce que ceux-ci repartent plus tard. C'est ce qui s'est d'ailleurs passé lors du conflit des Balkans dans les années 90, des migrants d'ex-Yougoslavie ont reçu une protection internationale temporaire et certains sont retournés au pays, une fois la guerre finie. Il en a été de même pour une partie de l’immigration espagnole après la démocratisation de l’Espagne.

Le dernier sondage réalisé le 10 août sur l'immigration « ressentie » ne témoigne pas d'un changement probant des mentalités. On en est toujours à deux tiers de sondés qui ne sont pas favorables à l'immigration et qui ne considèrent pas que l'apport des étrangers soit positif. En 2006, vous avez publié un ouvrage Penser l'immigration et l'intégration autrement. Il est grand temps de s'y mettre !

Des choses bougent et des solutions ont été mises en place avec succès mais on a tendance à méconnaître ou sous-évaluer le positif.

Autre constat : l'étranger fait d'autant plus peur qu'on ne le côtoie pas. Le rejet est plus soutenu dans les villes peu bigarrées ethniquement. Le fantasme de l'altérité est une constante.

Les pistes politiques les plus prometteuses passent par une philosophie générale d'anticipation plutôt que de réparation : réguler en amont pour devancer les injustices sociales, sortir de la stratification ethnique et raciale actuelle du marché du travail, lutter contre les inégalités sociales, directes et indirectes, valoriser la participation citoyenne et mettre sur pied des projets de mobilisation autour de cultures plurielles. Les Régions ont une place essentielle à conforter dans le développement de politiques plus intégrées.

Vos projets scientifiques pour demain ?

Je compte travailler sur deux terrains : la question des frontières d'une part et Immigration et travail d'autre part.

Je veux, en partant de la contradiction qui existe aujourd'hui entre mobilité ouverte dans certains cas et obstacles, barrages pour ceux dont on ne veut pas, comprendre les formes d'inégalité entre et dans la mobilité des personnes, des marchandises et de l'argent.

Le deuxième thème concerne les effets de la dérégulation du marché du travail et à leur impact sur l'immigration. La directive européenne sur le détachement du personnel permet à des entreprises belges de sous-traiter avec des sociétés non-belges. Elles sont soumises aux règles belges du travail mais pour la protection sociale dépendent du pays d'origine. Une société polonaise de construction, par exemple, envoie contractuellement ses travailleurs chez nous, des étrangers qui restent attachés à leur entreprise avec des droits sociaux bien différents.

L’Académie royale : premières impressions ?

Une belle reconnaissance assurément mais pas seulement. J'y découvre aussi un lieu d'ouverture disciplinaire, de grande écoute. Je suis frappé par la richesse des échanges sur le fond. Un lieu apaisé !

Maud Sorède, août 2015.

Pour en savoir plus :
REA, A., Jeunes immigrés dans la cité. Citoyenneté et politique publique, Bruxelles, 2001.
REA, A. et TRIPIER M., Sociologie de l'immigration, Paris, 2008.
NAGELS, C. et REA, A., Jeunes à perpète. Génération à problème ou problème de générations, Louvain-La-Neuve, 2007.
REA, A . , Les nouvelles figures du travailleur immigré : fragmentation des statuts d'emploi et européanisation des migrations, Revue Européenne des Migrations Internationales, 21, 2013, p. 15-35.

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