Les Actualités / Sylvie Peperstraete. L’érudition vigilante

Sylvie Peperstraete. L’érudition vigilante

Professeur à l’Université libre de Bruxelles, directrice d’études cumulante à l’École Pratique des Hautes Études à Paris et collaboratrice scientifique aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, Sylvie Peperstraete fait à coup sûr partie du cercle des plus savants chercheurs en histoire, art et religions de l’Amérique précolombienne et du début de la période coloniale (XVI et XVIIe siècles). Mais cette spécialisation ne la fige pas en érudite satisfaite : elle va de pair avec une vigilance critique dans la recherche qui soulève la plupart de ses interventions. Comme elle va nous l’expliquer, l’abondance des documents dont nous disposons pour étudier cette période exige de redoubler d’attention pour éviter les assimilations et les anachronismes. Faut-il rappeler qu’ils furent collectés et souvent rédigés par les envahisseurs coloniaux ? À ces activités de recherche et d’enseignement, Sylvie Peperstraete joint d’autres responsabilités, telles que présidente de la filière pédagogique de sciences des religions et de la laïcité de l’ULB, présidente de la Société des Américanistes de Belgique ou directrice de la collection « Du côté des Amérindiens » aux Éditions Modulaires Européennes… Un entretien pour introduire à une expérience aussi singulière s’imposait.


Sylvie Peperstraete, en quoi votre itinéraire et votre formation vous destinaient-ils à vous spécialiser dans la recherche sur l’histoire, l’art et les religions de l’Amérique précolombienne et du début de la période coloniale ?


La culture ancienne m’a toujours intéressée, favorisée depuis l’enfance par ma grand-mère qui m’emmenait aux Musées royaux d’Art et d’Histoire. Dès le départ de mes études d’historienne de l’art, j’ai été intéressée par les Précolombiens et dans cette optique, à l’Université libre de Bruxelles, j’ai suivi les cours de Michel Graulich qui était aussi spécialiste des Aztèques. J’ai complété ma formation par des cours d’anthropologie et d’histoire des religions à l’École Pratique des Hautes Études à Paris. De plus, face à notre Ancien Monde, l’Amérique précolombienne offre un côté surprenant, déjà déconcertant par les images. Et plus on se renseigne, plus on voit des systèmes de pensée différents des nôtres. C’est ce qui m’a fascinée. Ce qui intrigue donne évidemment envie d’en savoir plus. Je suis alors passée de l’étude sur les images à celle des systèmes de pensée des populations, spécialement dans le domaine des religions. Si je me suis aussi intéressée au début de l’époque coloniale, c’est parce que même si la conquête par les Espagnols a mis fin au pouvoir des Aztèques, leur culture n’a pas disparu du jour au lendemain, notamment grâce à des manuscrits écrits par les Aztèques eux-mêmes qui ont transcrit des mythes entiers dans notre alphabet. Mais ce domaine est d’un accès très difficile puisque ce qui a été écrit au XVIe siècle le fut avec l’aide d’Amérindiens instruits par des missionnaires occidentaux. D’où parfois des rapprochements douteux entre tel mythe et la Genèse…

Vos principales publications portent donc sur les Aztèques, y compris la mythique « quête du Serpent à Plumes ». Qu’y a-t-il de spécifique à cette civilisation où art et religion, voire jeux, semblent indiscernables ? En 2010, vous aviez ainsi consacré votre leçon au Collège Belgique aux « pratiques rituelles précolombiennes, du jeu de balle au sacrifice humain »…

Les Aztèques nous présentent la culture la plus passionnante de l’Amérique précolombienne parce que la mieux documentée sur la religion. Et aussi la plus récente, puisqu’elle a dû se confronter à la colonisation espagnole. Le corpus est impressionnant, les manuscrits, l’iconographie et les données archéologiques sont parmi les mieux documentés, mais tout cela est à saisir de façon critique. Prenons la figure du « Serpent à Plumes » ou Quetzalcoatl, une figure très fréquente dans le Mexique précolombien. Elle est purement mythique pour certains chercheurs, pour d’autres elle renvoie aussi à un personnage historique, qui était un roi toltèque. Des centaines de publications illustrent cette controverse. Personnellement, je penche pour l’hypothèse mythique, le personnage est en tout cas toujours décrit en termes mythiques. Mais son image a joué incontestablement un rôle historique. C’est ainsi qu’à l’arrivée des Espagnols, les Aztèques se sont posé la question du rapport de leurs envahisseurs avec Quetzalcoatl. Quant aux pratiques rituelles, il faut les comprendre dans leur variété et leur complexité, bien au-delà de l’image récurrente du sacrifice humain. Le jeu de balle lui-même est d’abord un rituel, un lieu de rituels qui fait partie de centres cérémoniels. Ce jeu était réglé rituellement, les parties pouvaient servir à la divination (qui allait gagner la guerre ?), le jeu de balle pouvait être lié aux alternances des saisons ou aux mouvements des astres. Cela nous fait sortir d’un point de vue ethnocentrique qui sépare les domaines.

Vous soulignez avec insistance les mécompréhensions qui entourent les approches de l’Amérique précolombienne. Vous avez du reste indiqué en 2014, lors de votre leçon sur « temples et prêtres », qu’il fallait passer « au-delà des clichés et des idées reçues ». Pouvez-vous nous en donner l’un ou l’autre exemple ?

La plupart des clichés et des idées reçues viennent des chroniqueurs du XVIe siècle : leur littérature est abondante, mais marquée par leur propre grille de lecture. Le premier réflexe est de les consulter, mais cela ne correspond pas aux modes de pensée préhispaniques. Ainsi des prêtres aztèques cantonnés dans le rôle de sacrificateurs démoniaques. Quand on regarde les données iconographiques et linguistiques, on voit qu’ils participent d’une organisation complexe, bien au-delà des sacrifices humains. Certains d’entre eux avaient un rôle politique, non séparé de la religion. Le roi aztèque était un roi sacré qui présidait aux rites. De même, les temples ne servaient pas qu’aux sacrifices. Ils avaient d’autres fonctions, comme de servir de lieux de pénitence ou de lieux d’instruction. Ils avaient des dizaines de fonctions et de structures différentes que l’archéologie ne cesse d’explorer. En matière de divinités aussi, la méconnaissance a pu avoir lieu : elles ont été comparées au monde polythéiste gréco-romain et à la fixation d’une fonction à un dieu. Mais les dieux aztèques ne correspondent pas à une image fixe. Chaque représentation était liée à une organisation précise. Par exemple, Quetzalcoatl est représenté avec, sur la bouche, un masque en forme de bec d’oiseau quand il signifie le dieu du vent ; mais, d’autres fois, il est aussi dieu des prêtres, représenté avec des instruments de sacrifices et d’autres attributs liés à la prêtrise. Tout dépend du contexte.

Votre prochaine leçon, mardi 17 novembre, porte le beau titre «  ‘La nuit est ronde et le temps est bleu’ (P.  Johansson). Le monde et ses représentations au Mexique ancien ». Comment nous y introduiriez-vous ?

Dans l’iconographie préhispanique, la nuit est souvent représentée de façon circulaire et l’un des glyphes qui peut signifier le temps est bleu. Je voudrais montrer la façon dont on peut mettre l’iconographie en rapport avec, notamment, les mythes cosmogoniques, pour comprendre la façon dont les anciens Mexicains percevaient leur environnement. Il y avait de l’universel, mais aussi du spécifique et intriguant qui permet d’expliquer comment le monde était représenté, à l’exemple du lapin dans la lune. L’analyse linguistique sera aussi utilisée, puisque nous connaissons la langue des Aztèques, le nahuatl.

Propos recueillis par François Kemp


Choix bibliographique

Livres

Olivier, G., Peperstraete, S. & Ragot, N. (2011), La quête du Serpent à Plumes. Arts et religions de l’Amérique précolombienne : Hommage à Michel Graulich. Turnhout : Brepols.

Dierkens, A., Peperstraete, S. & Vanderpelen-Diagre, C. (2010), Art et religion. Bruxelles : Éditions de l’Université de Bruxelles.

Peperstraete, S., (2009), Image and Ritual in the Aztec World. Oxford : Archaeopress.

Peperstraete, S. (2007), La « Chronique X ». Reconstitution et analyse d’une source perdue fondamentale sur la civilisation aztèque. Oxford : Archaeopress.


Articles

Peperstraete, S., (2015), « Teteo et ixiptlahuan. Les dieux aztèques et leur iconographie ». Koregos (reporticle 139) : http://www.koregos.org/fr/sylvie-peperstraete_teteo-et-ixiptlahuan/

Peperstraete, S., (2012), « Le sacrifice humain au Mexique central préhispanique. Mise en scène et en images d’un rite spectaculaire ». Degrés (151-152), p. 1-10.

Peperstraete, S., (2008), « Civilisation aztèque et missionnaires ethnographes. Objectifs et méthodes des franciscains et des dominicains dans le Mexique du XVIe siècle ». Le Figuier : Annales du Centre Interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité de l’Université libre de Bruxelles (2), p. 151-166.

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