Les Actualités / Naji Habra, humaniste de la diversité et de l’hétérogénéité ou l’art de la nu

Naji Habra, humaniste de la diversité et de l’hétérogénéité ou l’art de la nuance pour penser un Proche-Orient complexe !

Dès le premier coup d’œil : un visage grand ouvert, un doux sourire, comme la voix, et un regard appuyé tout au fond de lui-même sur une vie construite à mesure de son intégration en Belgique. Originaire de Syrie, Naji Habra est un véritable humaniste, avec lequel nous nous sommes entretenu, maniant un art de la nuance qui, le plus souvent, manque cruellement aujourd’hui, surtout lorsqu’il s’agit de cerner le Proche-Orient tel que lui le voit, dans toute sa diversité et sa complexité. À cette fin, tout prochainement, dans le cadre du Collège Belgique, Naji Habra donnera deux cours-conférences, au Palais provincial de Namur, résumés en un programme : Passé, Présent et avenir (incertain) des minorités au Proche-Orient, respectivement les 17 et 24 novembre, ayant pour ambition de répondre à la question de savoir si les minorités ont encore un avenir au Proche-Orient. Et si oui, question d’une brûlante actualité et à laquelle il tente de répondre par l’affirmative, le premier cours interrogera les enjeux de cet avenir et la lecture historico-politique, dans ce que Naji Habra appelle Une histoire autre, qui peut se dégager des conflits, alliances et tensions à multiples facettes qui traversent un Proche-Orient riche mais en pleine mutation. Ensuite, dans ce contexte et pour le second cours, notre conférencier se demandera : Quel avenir encore pour la diversité ?

Il faut savoir que Naji Habra est néanmoins, et par ailleurs, à côté de son intérêt marqué pour le Proche-Orient et en particulier pour la question de l'interculturalité, de l'histoire des minorités et de la question de la migration, ingénieur civil en construction de l’Université de Damas, ingénieur en informatique et docteur en sciences informatiques de l’Université catholique de Louvain. Professeur ordinaire à l’Université de Namur, titulaire de la Chaire e-gouvernement, il occupe en outre actuellement la fonction de Premier vice-recteur après avoir été doyen et président de l'Assemblée générale de l'Université. Il va sans dire que nous avons été accueilli avec toute la douceur et la gentillesse d’un homme dont nous nous devons de souligner le grand humanisme et qui pratique un art subtil de la nuance, aussi bien dans sa vie personnelle que professionnelle mais également à l’égard du monde qui devrait toujours aspirer à cet art pour se dire monde humain.


Naji Habra, il semble que vous ayez plusieurs cordes à votre arc, fort différentes pour le moins, celle de professeur d’informatique ici à Namur, celle de Premier vice-recteur, celle d’un écrivain puisque vous écrivez aussi des nouvelles, et notamment encore celle d’un passionné d’une région du monde qui est en pleine effervescence, le Proche-Orient avec ses minorités. Comment tout cela est-il conciliable et comment vivez-vous cette géométrie intellectuelle extrêmement variable ?


Avec la problématique des minorités, c’est un peu mon histoire personnelle, qui est toujours présente, mais qui resurgit aujourd’hui avec plus de violence ! Mon itinéraire professionnel, c’est l’informatique et l’Université. Je ne suis donc ni historien ni politologue, mais davantage un passionné d’histoire. Je lis beaucoup. Comme migrant, je suis arrivé en 1980 à Louvain, avec un diplôme syrien, syrien d’une minorité syriaque chrétienne, minorité dans la minorité. Cette question m’habite donc. Et comme tout migrant, j’ai un peu mis cette question de côté, en voulant m’intégrer et me construire ici avec cette idée de passer de la fuite d'un pays à l'amour d'un autre. Devenir le bon Belge a été au début un parcours fort et passionné.

Vous avez donc fui le père de Bachar el-Assad ?

J'ai fui une situation qui me paraissait inextricable et sans avenir. Assad, en plein conflit libanais et israélo-palestinien, avait à l’époque écrasé d'une main de fer une rébellion des frères musulmans en bombardant une ou deux villes ! La seule opposition sérieuse à un régime dictatorial était l’extrémisme religieux. Entre les deux, les minorités dans lesquelles nous avons été élevés prônaient la discrétion. Surtout ne pas faire de politique. Et surtout, sans avenir économique du pays ni sociétal, ceux de ma génération partaient massivement. La fuite des cerveaux et des gens modérés a ainsi commencé bien avant la guerre.

Et vous entamez votre carrière à Louvain avec comme point d’orgue un doctorat en sciences informatiques.

Après la passerelle, j’obtiens un second diplôme d’ingénieur puis effectivement le doctorat. J’ai donc fait ma vie ici en devenant le ‘petit Belge provincial’ dans une ville comme Namur. Mais, la question des minorités est toujours là en arrière-plan ! On retrouve récemment, via les réseaux sociaux notamment, cette diaspora immense, même avec le peu qui est resté au pays. Une diversité des parcours très riches et passionnants. Aujourd’hui, ce réseau s’intensifie et je peux savoir au jour le jour où les roquettes tombent à Damas !

Comment vivez-vous cela ?

Ce qui est intéressant, c’est de croiser cette sensibilité des choses avec l’histoire officielle.

N’est-ce pas ce que vous nommez une histoire autre dans vos conférences ?

Oui, l’histoire qu’on apprend ici, par exemple celle que mes quatre enfants étudient, est l’histoire occidentale, avec nos racines gréco-romaines, du Moyen Âge puis de la Renaissance. Mais moi, à l’époque de la république laïque syrienne, on m’a raconté une autre histoire qui est un autre morceau du puzzle. Voilà mon idée, de part et d'autre, des siècles sont gommés, surtout les périodes non glorieuses ! Et vous avez aussi, l’histoire que les islamistes racontent aujourd’hui. Pour eux, il n’y a rien avant l’Islam donc on détruit Palmyre et les vestiges des Assyriens. Vous imaginez ces gens à l’Acropole ?

Quelle est la situation aujourd’hui en Syrie ?

Le vrai front n’est pas celui entre chrétiens et musulmans, ce n’est pas un choc des civilisations, mais le pluralisme contre l’homogénéité. C’est comme cela que je vois la situation. Les minorités, ensemble, et la plus grande partie des musulmans, ne veulent pas d’une hégémonie islamiste. On ne veut pas d’uniformité. Ici, et cela me chagrine, certains courants laïcs pensent que si on soutient les chrétiens d’Orient, c’est soutenir le religieux. Ceux-ci ont pourtant été les premiers porteurs du nationalisme de la laïcité, de la séparation de l’Église et de l’État. Lors de la renaissance du monde arabe, les fondateurs des partis politiques modernes sont en grande partie chrétiens, ou alaouites ou druzes, afin de porter un projet de modernisme qui est largement laïc.

Comment bien comprendre alors l’attitude de Bachar el-Assad ?

Il se positionne aujourd'hui comme défenseur de toutes les minorités contre l’hégémonie et contre un extrémisme commandité par l'extérieur. Au début de la guerre, beaucoup trouvaient que c’était légitime de se battre contre Assad, la main de fer et la dictature. Et dès le départ, le régime n'a reconnu comme opposition que ces extrémistes commandités par l'extérieur. Malheureusement, après quatre années de guerre, on ne voit en effet que ce qui reste des opposants armés, c’est principalement une conjonction d’islamistes les plus extrêmes poussés par les pays du Golfe, pays qui sont du reste les alliés des États-Unis.

Et Daesh fait partie de cette conjonction ?

Oui, plus extrémiste encore qu’Al Qaida, ou que les frères musulmans qui sont presque considérés comme modérés aujourd’hui !

Mais Bachar el-Assad s’attaque-t-il à Daesh ?

Damas est actuellement encerclée par des rebelles qui ne sont pas Daesh et qui tirent de façon aveugle. Tirent-ils sur l’église ou sur l'hôpital spécifiquement ? Je ne le crois pas, ils tirent de manière aveugle depuis la banlieue. Et Assad les bombarde, même avec des gaz. Il faut les raser tous disent les uns, et les autres disent qu’il faut prendre Damas même détruite ! La haine est donc aveugle de tous les côtés. Assad n’a probablement pas négocié très habilement au début avec les plus modérés, la rébellion est aujourd’hui clairement poussée par l’extérieur.

La Russie n’aurait-elle pas un rôle à jouer ?

Elle semble pour beaucoup être la sauveuse, elle est surtout vue en contraste avec la lâcheté et le cynisme américains. La Russie devient incontournable. En particulier, les chrétiens orthodoxes s’en sentent proches. C'est le cas également d'une partie d'anciens communistes et affiliés aux partis de gauche. On peut comprendre ceux qui sont séduits par une sorte de ‘longtermisme’ chez Poutine qui contraste avec l'attitude incohérente des Occidentaux.

Que penser alors du Président Hollande qui décide d’envoyer tout récemment des avions de reconnaissance en Syrie ?

Juste une question : quelle est l’intention après cela ? Quelle est la prochaine étape ? Quel est le projet ? Cela ressemble plutôt à un effet d’annonce lié à la politique intérieure sans aucune vision. S’il veut vraiment en finir avec Daesh, il doit construire une solution politique, créer des alliances et négocier mais négocier avec qui ? Avec tout le monde, Assad, les Russes, l'Iran, ses alliés du Golfe, etc.

La coalition internationale serait-elle inefficace ?

Ce n’est pas de l’anti-américanisme primaire de ma part mais le ‘courtermisme’ américain est manifeste. L’efficacité des frappes est quasi nulle. Comme lorsqu’ils ont attaqué l’Irak, on voit le résultat. Quel était le plan de Bush ? Où se trouve aujourd’hui l’armée de Sadam ? Elle est en partie dans Daesh ; les chrétiens d'Irak sont en grande partie exilés et l'Iran – supposée être ennemie – est plus influente que jamais. Alors, soit les Américains ont mal calculé, et dans ce cas c’est de l’incompétence, du ‘courtermisme’ et du simplisme, soit ils sont complices et c’est le grand complot, le cynisme. Je ne sais pas ce qui est pire, mais hélas la théorie du grand complot est en vogue aujourd'hui : les Américains sont avec les islamistes (les Saoudiens, les Turcs etc.) afin d’orchestrer le chaos total. Et d’ailleurs, Daesh entre, armes et personnes, par la Turquie, membre de l’Otan, depuis trois ans. Quelqu'un achète leur pétrole et leur vend des armes. Les Saoudiens et les Qataris soutiennent tout cela. Nos ministres, ou même Hollande, vont se mettre à genoux devant les Saoudiens, pays qui pratique la charia. Et qui profite du chaos ou croit en profiter ? Je serai évidemment très prudent pour ne pas alimenter une théorie du grand complot. Mais certains peuvent imaginer pouvoir trouver leur compte avec un Moyen-Orient morcelé en petits États religieux, homogènes, faibles et concurrents. À l’instar des juifs d’Israël, tous les chrétiens seraient dans une enclave au Liban, les alaouites à la côte, etc. Un peu comme la vision américaine en Irak, on pensait mettre les Kurdes ici, les chiites là et les sunnites là-bas. On a produit le chaos. C’est une vision territoriale. Le contraire donc de l’hétérogénéité de la diversité, mon sujet en définitive. C’est certainement un mauvais calcul.

Ma théorie, au contraire, est la mosaïque, on vit ensemble, c’est l’hétérogénéité, la diversité et le pluralisme, ou alors c’est le chaos. Je ne pense pas que nous ayons le choix, il faut vivre ensemble. De là à crier au grand complot, non !

Pour revenir à Damas, que font exactement Daesh et Assad ?

J'ai entendu qu'Assad concentre ses frappes sur des rebelles islamistes qui entourent Damas et d'autres régions « utiles » et pas sur Daesh, et Daesh concentre les siennes sur les rebelles modérés et pas sur le régime !

Dans vos conférences, vous montrerez que le pluralisme et la diversité, la liberté et le respect de l’autre, ce que vous nommez l’hétérogénéité, sont présents tout au long de l’histoire du Moyen-Orient.

Oui, l’histoire montre cela, jusqu’à très récemment. Quelques exemples : dans l’empire arabe, abbasside et omeyyade, beaucoup de ministres et hauts fonctionnaires étaient des chrétiens, des juifs, des Byzantins. L'Andalousie arabe était pendant de longues périodes une terre de cohabitation et de pluralisme. Pendant des siècles, les califes arabes vivaient avec des chrétiens et des juifs. Mais il y avait quand même, de temps en temps, des califes extrémistes. L'histoire est pleine d'autres exemples de cohabitation réussie. Récemment, il y a un siècle, Alep, ville du nord de la Syrie, pas tellement riche à l'époque, a accueilli un nombre impressionnant d'Arméniens, comme Merkel aujourd’hui, sauf qu’à l’époque, cela ne s’appelait pas de la générosité, c’était normal !

Pourriez-vous donner un exemple d’homogénéité ?

Un pays homogène, l’Arabie saoudite, ami des Occidentaux mais qui applique la charia !

Ne peut-on pas parler, paradoxalement, d’une sorte d’homogénéité américaine ?

Surtout une homogénéité fruit de l’ignorance, autre forme de la barbarie, d’une vision simpliste et ‘courtermiste’. La seule cohérence des États-Unis, depuis cinquante ans, semble être de soutenir des régimes islamistes contre des régimes laïcs. Ce cynisme des dirigeants, y compris en Europe, contraste du reste aujourd’hui avec la grande générosité des gens envers les migrants ! Un énorme décalage existe donc. Et c'est peut-être là que réside l'espoir aujourd'hui. Cette grande ouverture à l'autre, sincère et spontanée de la population occidentale qui est à mille lieues de l'incohérence et du cynisme des dirigeants, pourra finir par l'emporter. C'est mon espoir aujourd'hui.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Vous trouverez l’ensemble des nombreuses publications et autres informations utiles sur Naji Habra sur le site : www.directory.unamur.be/staff/nhabra

Les cours-conférences, Passé, Présent et avenir (incertain) des minorités au Proche-Orient, auront lieu, dans le cadre du Collège Belgique, au Palais provincial de Namur, place Saint-Aubain 2, 5000 Namur, les mardis 17 et 24 novembre de 17 à 19 heures. Le mardi 17 : Le Proche-Orient et ses minorités :une histoire autre, et le mardi 24 : Le Proche-Orient et ses minorités : quel avenir encore pour la diversité ?

Zoom

 

Top