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Geneviève Warland. Des savoirs pour l’internationalité culturelle

Chargée de cours en historiographie, épistémologie de l’histoire et communication de l’histoire à l’Université catholique de Louvain, Geneviève Warland a multiplié les formations et les expériences. Licenciée-agrégée en philosophie, puis en histoire à Louvain, elle a obtenu ensuite licence et maîtrise de français langue étrangère à Grenoble III, avant de passer en 2011 son doctorat en histoire, au titre de doctorat européen à l’Université Saint-Louis Bruxelles. Entretemps, elle aura été assistante à l’Institut supérieur de philosophie, rattachée à la philosophie du droit, assistante en philosophie à l’Université Saint-Louis Bruxelles et au Département de langues romanes de l’Université d’Aix-la-Chapelle, sans oublier lectrice à mi-temps au Département de Langues romanes de l’Université de Brême et un séjour au Center for European Studies, à Harvard. C’est dire qu’elle maîtrise parfaitement l’allemand et l’anglais dont elle a mené à bien plusieurs traductions. Elle participe aussi actuellement en tant que chercheur au projet Brain.be « Reconnaissance et ressentiment : Expériences et Mémoires de la Première Guerre mondiale en Belgique », financé par la politique scientifique fédérale (Belspo). Elle a écrit de nombreux articles et donné de nombreuses conférences et elle s’apprête à publier une partie de sa thèse de doctorat sur « Le rôle public de l’histoire. Nation et Europe chez P.J. Blok, Karl Lamprecht, Ernest Lavisse et Henri Pirenne ».

Ce parcours croisé entre philosophie et histoire comme entre langues européennes correspond parfaitement à ce qui lui tient lieu d’idéal : défendre les cultures nationales pour leur développement international et affirmer la plus-value de la dimension européenne.


Geneviève Warland, votre formation et votre activité professionnelle révèlent une plasticité certaine : vous êtes passée de la philosophie à l’histoire et vous avez enseigné en Belgique comme en Allemagne tout en traduisant de l’allemand et de l’anglais et en publiant dans les deux langues, y compris bien sûr dans votre langue maternelle. Quelles motivations vous ont animée tout au long de ce parcours ?


Les motivations de ce parcours sont liées à des éléments personnels, mais surtout j’étais fascinée par l’histoire, la philosophie et la langue allemande. D’où ma double formation, côté histoire et côté philosophie : j’ai fait mon mémoire de philosophie sur Hannah Arendt en réfléchissant à l’articulation du public et du privé et j’ai terminé mes études d’histoire par un mémoire sur le concept de nation chez Henri Pirenne, guidé par les outils réflexifs de Temps et Récit, de Paul Ricoeur. Ses catégories de préfiguration, configuration et refiguration m’ont permis d’interroger le texte de Pirenne. J’ai découvert que deux temps séparaient sa compréhension de l’histoire de la Belgique. Avant 1914, il a une conception plus déterministe de la nation au sens où la constitution de l’État belge lui apparaît comme une nécessité de l’histoire qui trouvait sa source dans la civilisation urbaine depuis le XIVe siècle, avec l’essor des villes et l’impact des marchands dans l’homogénéisation des cultures. Mais après 14-18, Pirenne est revenu sur ce déterminisme pour défendre une conception plus volontariste de la nation où ce sont les peuples et les individus qui sont porteurs de ce projet commun en l’affirmant à traves des actes tels que les révolutions d’indépendance et une adhésion réitérée sous la forme d’un « plébiscite de tous les jours » (Renan) que constitue la volonté d’appartenance.

Mon parcours est pluriel, mais une cohérence le traverse. Les séjours en Allemagne, où je n’enseignais plus la philosophie comme à Louvain-la-Neuve, m’ont permis d’enseigner le français, les compétences liées à la langue, y compris la civilisation, et m’ont permis un approfondissement de la langue allemande et de mieux connaître le fonctionnement de l’université. À la différence de notre fonctionnement, il se situe déjà dans l’organisation des cours au sens où les parcours des étudiants sont individualisés, ce qui permet de combiner les disciplines. Et cela existe depuis le XIXe siècle alors que nous n’y arrivons qu’aujourd’hui en Belgique. Une autre différence réside dans l’accès aux postes académiques : une thèse de doctorat ne suffit pas, il y faut adjoindre une thèse d’habilitation encore plus volumineuse, dans la tradition des pays germanophones…

Vous avez passé une thèse, avec vous forcément interdisciplinaire – ; d’une langue à l’autre, de la politique à l’épistémologie et à l’historiographie – ;, axée sur le rôle de « l’histoire dans la construction de l’identité collective ». Il s’agit d’élucider « l’usage public de l’histoire » ou encore « le rôle public de l’historien », si je vous suis bien, dans la perspective des identités nationales. Et votre méthode se réclame de « l’analyse pragmatique des discours historiques ». Voulez-vous bien nous expliciter ces enjeux ?

Ma thèse envisage le rôle social de l’histoire au tournant du XXe siècle (avec Ernest Lavisse par rapport à la France, P.J. Blok la Hollande, Karl Lamprecht l’Allemagne et Henri Pirenne la Belgique) et celui de la philosophie au tournant du XXIe (avec Jörn Rüsen, Jürgen Habermas et Jean-Marc Ferry). Il s’agit de montrer ce rôle dans l’articulation de l’identité à la nation et à l’Europe et spécifiquement la contribution de chacun d’eux à l’identité nationale pour les historiens et post-nationale pour les philosophes. Cependant, j’ai montré que l’intérêt porté à l’Europe était déjà présent avant la Première Guerre mondiale. Certes, ces historiens dans leurs écrits ont soit patronné une histoire nationale, c‘est la cas de Lavisse, soit pour les trois autres, sont l’auteur unique de l’histoire de leur pays. Ces quatre œuvres s’appuyaient sur une érudition importante, mais étaient rédigés de façon très lisible en vue d’atteindre un large public cultivé. Leur intention était de présenter leur histoire nationale comme histoire répondant aux critères de l’historiographie scientifique. Mais, de plus, ces historiens de l’histoire nationale ont fait preuve aussi de leur intérêt pour l’histoire de l’Europe et même de l’histoire mondiale. Ils se sont préoccupés de la place de leur pays dans l’histoire du continent et du monde. Les travaux de Lavisse et Lamprecht participent de la Weltgeschichte. Certes dans la perspective eurocentrique de l’époque mais néanmoins ouverte sur l’altérité. Leur vision de l’histoire va au-delà des frontières nationales.

Quant aux philosophes, Rüsen, Habermas et Ferry, j’ai pris avec eux le contre-pied des historiens et j’ai repris leurs arguments pour soutenir l’espace européen, basé sur l’idée du post-nationalisme. Cette dernière sert de fondement aux principes philosophiques qu’ils développent : celui de la reconnaissance de soi dans l’autre (Ferry) et celui de la reconnaissance réciproque des différences culturelles (Rüsen). Sur un plan plus politique, Jean-Marc Ferry, par exemple, est passé d’un projet d’État européen sur le modèle fédéral à un modèle plus ouvert de Fédération d’États européens. J’ai analysé tous ces auteurs, en particulier les historiens, au niveau des discours, mais aussi au niveau de leurs actions concrètes avec leur participation à la constitution d’une communauté scientifique internationale.

Votre intervention au Collège Belgique (mardi 12 décembre à 17 h, à Bruxelles) portera sur « Une dynastie hors du commun : les Philippson ». Qui sont-ils ? Pourquoi mettre en valeur cette dynastie ?

Je me suis intéressée à eux via l’internationalisme scientifique de ma thèse doctorale. Outre le père, Ludwig, qui était déjà promoteur de l’identité juive et de l’identité allemande dans ses écrits, la dynastie Philippson comportait trois frères. Martin Philippson a été professeur d’histoire à l’Université libre de Bruxelles et grâce à ce poste a servi d’intermédiaire entre la Belgique, la France et l’Allemagne. Il publiait dans les deux langues dans les revues françaises et allemandes, entre 1880 et la Première Guerre mondiale. Son frère cadet, Franz, sans être un intellectuel, était déjà présent en Belgique dans le domaine bancaire où il a réalisé une carrière fulgurante grâce à son génie financier. Alfred, le troisième fils, est devenu professeur de géographie et a eu lui aussi une carrière internationale. Il a vécu jusqu’en 1953 et a donc connu l’Empire wilheminien, la République de Weimar, le nazisme et les débuts de la RFA. Il avait été déporté, mais a survécu grâce à la protection d’un collègue suédois pronazi ! Le caractère international et de réseau de ces Juifs allemands apparaît ainsi.

Comment expliciteriez-vous les convictions qui vous animent au travers de vos intérêts ?

Je défends la culture internationale en raison de ses apports pour l’individu comme pour la collectivité. C’est parce que l’on apprend de l’autre que je défends ces apports d’autres pays, d’autres cultures, d‘autres langues. Comme disait Lamprecht à ses étudiants : Hut auf in die Welt ! Mettez votre chapeau et découvrez le monde !

Propos recueillis par François Kemp

Publications majeures en lien avec la thèse de doctorat


Le rôle public de l’histoire. Nation et Europe chez Blok, Lamprecht, Lavisse et Pirenne, PIE-Peter Lang, Comparatisme et Société, n°25, accepté pour publication à paraître en 2016.

En collaboration avec M. MIDDELL, « Pirenne and Co. »: The Internationalization of Belgian Historical Science (1880s-1920s), dans Revue belge de philologie et d’histoire, t. 90, 2012, p. 1227-1248.

WARLAND G., Henri Pirenne and Karl Lamprecht’s Kulturgeschichte: Intellectual Transfer or « théorie fumeuse » ?, dans Revue belge d’histoire contemporaine, 41, 2011, p. 427-455.

WARLAND G., Rezeption und Wahrnehmung der deutschen Geschichtswissenschaft bei belgischen ‚Epigonen’: Paul Fredericq, Godefroid Kurth und Henri Pirenne, dans Deutschlandbilder in Belgien 1830-1940, M. BEYEN, G. DRAYE, H. ROLAND (éd.), Münster (e.a.), Waxmann, 2011, p. 219-261 [Studien zur Geschichte und Kultur Nordwesteuropas, vol. 22].

WARLAND G., Wars of Religion in the National Liberal Narratives at the Turn of the 20th Century : P. J. Blok, Karl Lamprecht, Ernest Lavisse and Henri Pirenne, dans Nationalizing the Past : Historians as Nation Builders in Modern Europe, S. BERGER et C. LORENZ (éd.), Houndmills, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2010, p. 107-127.

WARLAND G., Towards Professional History in Belgium and France : « l’école de la méthode » and « l’école de la citoyenneté », dans Hum-Leidschrift, t. 25, 2010, n° 1, p. 33-53.

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