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Démocratie économique et économie sociale. Professeur Marthe Nyssens, un enseignant-chercheur engagé.

Rencontre avec Marthe Nyssens, professeur d'économie sociale et des théories du développement à l'Université catholique de Louvain (UCL), deux axes autour desquels s'arrime son parcours, celui d'un chercheur convaincu que les mécanismes économiques ne peuvent se réduire à la maximisation du profit, qu'elle est profondément « plurielle  », que l'économie doit s'encastrer dans le social et nous aider à comprendre le monde, ses grands équilibres et inégalités. Une grille de lecture qu'elle a fait sienne dès l'entame de ses travaux scientifiques et tout au long de son cheminement qui l'a conduit notamment à la présidence du Centre de recherche interdisciplinaire Travail, État, Société (CIRTES) et de l'ONG Louvain coopération et à la fondation d'un réseau international de recherche sur les concepts d'économie solidaire, d'entreprise sociale et d'économie sociale (EMES).

Notre conversation ne s'embarrassera pas de préambules formels et de déclinaison de mérites scientifiques (dont elle pourrait néanmoins se prévaloir !). Marthe Nyssens va d'emblée à l'essentiel, au plus vif du sujet, et l'on en ressort passionné et « tiré vers le haut  », un moment rare dans une société de formatage des débats et de conformisme des idées.


Marthe Nyssens, votre histoire personnelle est d'abord celle de moments-clés qui vous ont ouvert au monde et à la réflexion.


Oui, cela commence avec les Dominicaines de Schaerbeek, premier établissement à Bruxelles où l'on met en œuvre l'enseignement rénové, naturellement aiguillé vers les problèmes de société. Quatrième de quatre filles, j'ai bénéficié de l'ouverture d'esprit de mes parents qui, voulant me familiariser très vite à l'autonomie, m'ont envoyée faire mes études universitaires à Namur.

J'hésitais entre des études d'ingénieur et l'économie, et j'ai choisi celle-ci vu mon intérêt pour les grands équilibres de la société et les modèles socio-économiques pour comprendre les inégalités.

À l'UCL où j'ai poursuivi mon cursus, je me suis impliquée dans un kot à projet. Participer de plain pied à la vie étudiante a été une expérience importante pour se forger la volonté de construire un monde plus juste.

Autre moment fort, votre séjour d'études aux États-Unis ?

Je décroche une bourse de la « Belgian American Educational Foundation  » pour faire, sur les conseils du professeur Jacques Drèze, un Master en économie à l'université californienne de San Diego. C'est un moment capital dans ma trajectoire ! Je prends conscience de la dimension épistémologique de la science économique. Je m'intéresse à la modélisation mathématique en ce qu'elle me dit sur le monde qui m'entoure et ce qu'elle ne me dit pas... Et malgré ce bouillonnement intellectuel, je décide de revenir au pays après avoir décroché mon master ne voulant pas m'engager dans une thèse de doctorat qui me semblait pouvoir se noyer dans des démarches de formalisation mathématiques trop déconnectées des enjeux qui me tenaient à cœur. Je rentre avec une conviction, l'économie ne peut se réduire à la recherche du profit, et pourtant, c'est un des postulats des sciences économiques, pour ainsi dire, jamais discuté.

Il y aura un autre voyage et d'autres déclics cognitifs !

Le service civil de mon mari nous conduit au Chili. J'ai à ce moment une bourse du Fonds national de la recherche scientifique et je m'attelle à un doctorat, sous la direction du professeur Peemans, sur l'économie populaire dans les bidonvilles de Santiago. Je rencontre au Chili un milieu d'intellectuels engagés qui s'intéressent à l'économie du travail dans des contextes très défavorisés. Je découvre les concepts d'économie solidaire, d'économie sociale, les travaux de Polanyi.

Mon objectif vise à étudier ces organisations qui développent une activité économique mais à finalité sociale, de comprendre leur rationalité socio-économique, de saisir pourquoi elles voient le jour, comment elles survivent et se développent. Les organisations d'économie populaire chiliennes génèrent des revenus mais ne le font pas dans une logique d'accumulation capitaliste. Il s'agit pour elles de subvenir aux besoins du groupe.

Ces concepts, vous allez en poursuivre l'analyse en Belgique ?

Bien évidemment car l'économie sociale et solidaire existe ici aussi mais avec moins de visibilité. La logique capitaliste est prédominante et nous fait sous-estimer la pluralité des choses alors que 40 % de l'emploi chez nous concerne le secteur non-marchand ! L'économie sociale concerne, quant à elle, 10 % de l'emploi.

Mes recherches se sont d'abord inscrites dans un travail de compréhension sur ces questions et en commençant par l'insertion par l'économique c'est-à-dire au rôle de ces organisations sur l'emploi des personnes peu qualifiées, les services de proximité (aide aux personnes âgées, petite enfance, développement local,… Je les ai menées dans le cadre du CIRTES (Centre de recherche interdisciplinaire Travail, État, Société) à Charleroi, centre de recherche créé par l'UCL sous l'impulsion des programmes européens Objectif 1. Cette implantation à Charleroi prenait un double sens : développer des recherches avec des partenaires locaux, pratiquer l'interdisciplinarité dans une alliance pertinente entre pertinences sociale et scientifique.

Nouveau tournant en effet il y a une décennie environ lorsque leur démarche entrepreneuriale devient de plus en plus évidente. On parle alors d'entreprises sociales.

Oui, l'économie sociale est généralement définie par ses statuts : le secteur associatif, les mutuelles et les coopératives et par des principes qui sont sensés inspirer ses modes de fonctionnement spécifiques (autonomie de gestion, finalité de service plutôt que de rapport financier). Depuis dix ans environ, elle a opéré un glissement vers des expressions plus entrepreneuriales. Ces entreprises sociales sont-elles plus efficaces ? S'accompagnent-elles, au contraire, de menaces, comme celle du désengagement du service public ?

Ma position est plutôt analytique. Les vraies questions portent sur la diversification des formes de ce type d'entreprises et la réponse ne peut pas être univoque ou linéaire.

Dans cette typologie, je pointerai d'abord le creuset naturel : le secteur associatif. Il devient de plus en plus entrepreneurial et soumis à des logiques quasi-marchandes : il repose encore sur des ressources de l’État mais dans une mise en concurrence des prestataires, c'est-à-dire dans un contexte compétitif. On peut citer comme exemple le dispositif des titres-services qui fonctionne selon des logiques marchandes mais dont le marché est régulé par l'octroi de subventions et d'un agrément et par la fixation du prix du service. On est bien dans la logique du quasi-marché.

Une lecture positive de cette évolution peut se faire en termes d'incitation à l'efficacité. Un regard plus critique reviendra à souligner le risque que passe à la trappe ce qui n'est pas quantifiable. Il n'y a plus beaucoup de place pour l'innovation, on entre dans un schéma de standardisation de l'action. Le passage de la notion de non-marchand et d'utilité sociale à celle de profit social pourrait amener à un désengagement des pouvoirs publics et au brouillage des frontières entre les logiques sociales et lucratives. Deuxième secteur : le mouvement coopératif. Il connaît une véritable renaissance par son extension à des domaines nouveaux liés à la transition écologique (des éoliennes qui appartiennent à des coopératives par ex.) aux alternatives sociales, citoyennes (coopératives bancaires, maisons médicales autogérées, coopératives de circuits courts rassemblant des producteurs et des consommateurs). Il s'agit de répondre aux défis d'aujourd'hui et de se mettre ensemble pour renforcer la démocratie économique et entreprendre autrement.

On assiste également à l'émergence d'entreprises sociales émanant des pouvoirs publics par exemple dans le domaine la formation par le travail et la réinsertion de personnes fragilisées. Des Agences locales pour l'emploi (ALE) se transforment en entreprises de titres-services.

Enfin nous citerons le mouvement porté par des entrepreneurs plus classiques qui visent à combiner des objectifs économiques et une finalité sociale, parfois dénommées « social business » dont il n'y a encore que peu d'exemples en Belgique mais qui existent bel et bien dans le discours.

Chacun de ces secteurs a sa force et son potentiel de risques. Cette explosion de modèles d'économie sociale témoigne que le système capitaliste est en crise. La pluralité des modèles socio-économiques qui portent des dynamiques d'innovation sociale est une des clés de l'avenir. La capacité d'innovation sociale imprègne certains de ces secteurs de longue date, portée par des groupes de la société civile et relayée parfois par les pouvoirs publics. L'innovation existe donc bien en économie sociale, certains peuvent l'entendre comme une privatisation. C'est un terrain d'affrontement « tendu ».

Pour ma part, je défends la pluralité des modèles socio-économiques, reconnue et régulée.

Ces concepts qui sont au cœur de vos travaux, vous avez voulu les étudier d'un point de vue comparatiste et au plan international ?

En effet, nous avons décroché Pôle d'attraction inter-universitaire (PAI) – ; « If not profit, for what » – ; qui a permis de situer nos recherches en termes d'enjeu social mais aussi de recherche fondamentale (approfondir ces questions pour l'avancement de la connaissance, objectif qui me paraît primordial). Avec mon collègue Jacques Defourny de l'Université de Liège, nous avons crée un réseau scientifique international EMES, une plate-forme idéale pour lancer un ambitieux appel à projets de comparaison internationale des modèles d'entreprise sociale (ICSEM) rassemblant plus de 200 chercheurs et 50 pays ! Un travail d'identification des modèles par pays, de construction de base de données internationales sur l'entreprise sociale et d'analyse comparée à l'échelle du monde. Un travail passionnant !

Quels sont vos projets pour demain ?

Poursuivre nos travaux pionniers à l'échelle mondiale avec ICSEM (International Comparative Social Enterprise Models).

Il est important aussi à mes yeux d'approfondir ces thématiques d'économie sociale et d'entreprise sociale dans le cadre des enseignements et des recherches de l'UCL.

Notre université a ouvert récemment une chaire « les Petits Riens ». Ce partenariat entre une entreprise d’économie sociale et une université est tout à fait innovant dans une perspective de « recherche transdisciplinaire » qui associe, dans le long terme, des acteurs de terrain et des chercheurs. Une opportunité s'est trouvée dans le fait qu'ils se sont installés sur un terrain de la SDRB pour y implanter une nouvelle usine et que s'ils s'engageaient dans des recherches avec le milieu universitaire, ils pouvaient bénéficier d'une diminution de leur loyer. Il restait à convaincre que, ce faisant, nous restions bien dans le domaine de l'économie !

Chaque année, la Chaire portera sur une thématique. En 2015, c'est la performance sociale. Les séminaires s'adressent à l'ensemble des acteurs.

Et la coopération Nord-Sud ?

Elle fait aussi partie intégrante de mes activités actuelles et futures. Depuis mon séjour au Chili où j'ai découvert l'économie sociale et avec une thèse qui portait sur le développement, je suis très impliquée dans la coopération avec le Sud, concrètement sur le terrain et comme chercheur. Je préside l'ONG « Louvain Coopération » et entend bien renforcer sa marque universitaire. Les attaches avec l'université sont un formidable atout pour aider les populations mais aussi comme enjeu de connaissances pour notre Alma Mater. La création d'une Chaire « Économie sociale et solidaire au Sud » et la poursuite de recherches en microfinances et microentreprises, avec trois doctorants, constituent les premiers jalons de cette inflexion.

Vous venez d'être élue à l'Académie royale, dans la Classe « Technologie et Société ». Une première réaction après deux mois de participation aux travaux ?

C'est un honneur et une surprise, je ne m'y attendais pas du tout ! Notre Classe est très interdisciplinaire, ce qui est d'emblée intéressant. Parmi mes attentes, je citerai les débats intellectuels et la pratique du réseautage informel. Mais il est beaucoup trop tôt pour en parler.

Maud Sorède, octobre 2015.

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