Les Actualités / Le choc des valeurs de la bioéthique : entretien pour un débat à deux vo

Le choc des valeurs de la bioéthique : entretien pour un débat à deux voix entre le médecin Yvon Englert et le Père Xavier Dijon !

Yvon Englert est chef de Service de gynécologie/obstétrique à l’hôpital Erasme, directeur du Laboratoire de recherches en reproduction humaine à la Faculté de médecine de l’Université libre de Bruxelles, professeur de bioéthique et déontologie, membre ordinaire de l’Académie royale de Médecine de Belgique depuis 2009. On ne compte plus aujourd’hui le nombre de communications à des colloques, de contributions, de publications et d’éditions scientifiques à mettre au crédit de cet intellectuel d’envergure. C’est dans son univers, dans son service à Erasme, que nous avons eu le plaisir de l’entendre répondre à nos questions.

Xavier Dijon est professeur émérite de l’Université de Namur, prêtre de la Compagnie de Jésus, auteur également d’un nombre important d’ouvrages et d’articles consacrés notamment aux statuts théologique, éthique et juridique du corps. Somme toute, une vie vouée à l’esprit et au corps lorsque ces derniers manifestent un lien et une parole couplés au service de la communauté. Son accueil pour cet entretien a été à l’avenant de ses ambitions et nous n’avons pas été déçu. Que du contraire !

Dans le cadre du Collège Belgique, Yvon Englert et Xavier Dijon donneront une conférence à deux voix, le 8 mars prochain au Palais des Académies de Bruxelles, intitulée Le choc des valeurs de la bioéthique. Nous nous sommes entretenu avec les deux conférenciers séparément afin d’introduire ce débat qui, inévitablement, va faire s’entrechoquer deux conceptions de la vie et donc deux voies de la bioéthique. Un entretien apéritif en quelque sorte !


Yvon Englert, comment définissez-vous les valeurs de la bioéthique ? Et pourquoi parler de choc entre elles, par exemple à l’occasion du début et de la fin de la vie ?


Y.E. : Il faut se méfier des mots lorsqu’on envisage le début et la fin de la vie ! Les mots sont tout sauf neutres. Parler des extrémités de la vie, c’est déjà accepter que la vie commence et termine quelque part. Or, la réalité est que la vie ne commence ni ne termine jamais. Le débat sur la génération spontanée est clos depuis Pasteur. Le phénomène de la vie se transmet de l’homme à ses cellules reproductrices, de ces dernières à l’embryon et ainsi de suite à la génération suivante. Et nous, en bons anthropocentristes, nous pensons que nous sommes la partie importante de cette chaîne, mais nous n’en sommes qu’un maillon. En tant qu’athée, n’ayant pas de références religieuses, j’identifie un phénomène biologique continu qui est celui de la chaîne de la vie. À l’intérieur de ce processus, nous mettons, nous, êtres pensants, des repères que nous posons à des moments choisis parce qu’ils représentent quelque chose pour nous : la fécondation, l’implantation, la viabilité, etc. Mais le fait d’investir un moment de ce processus continu est une décision qui comporte un part d’arbitraire et qui est le résultat d’une série de prérequis au niveau des valeurs privilégiées dans ces choix. Xavier Dijon et moi ne choisirons probablement pas les mêmes.

Mais si nous acceptons cette continuité de la vie, la question se pose de savoir, par exemple pour l’euthanasie, si on peut justement l’interrompre. Est-ce là que se manifeste le choc des valeurs ? Qu’entendre alors par le mot lui-même : valeur ?

Y.E. : Je ne sais si on peut dire que le mot valeur pose problème, mais il se réfère à un certain nombre de choix philosophiques que nous faisons en hiérarchisant des priorités et qui représente une transcription dans la façon d’être et de vivre d’une certaine vision que nous avons de ce qui est important et de ce qui l’est moins. Principalement sur la signification de notre existence. Ce n’est donc pas parce que le phénomène de la vie est continu que nous n’interrompons pas, par exemple pour l’euthanasie, la vie d’une personne. Mais c’est la vie d’une personne, ce n’est pas la vie comme processus. Quand on dit que la vie commence, on postule qu’avant, la vie n’existait pas. On revient à un débat fondamental car jusqu’à Pasteur, il n’y a pas de compréhension du caractère continu de l’existence. Jusqu’à la découverte du microscope par Van Leeuwenhoeck, on imaginait que la création des individus intervenait à partir de rien, par l’influence de dieu, et on doit rappeler que l’Église n’a pas été absolument consistante dans le temps sur ce point.

De quelles manières cela s’est-il manifesté ?

Y.E. : Pour l’Église catholique, la fécondation n’a pas toujours été le moment du début de la vie au sens religieux du terme, le moment où l’âme entre dans le corps. Dans l’Église d’Occident, comme l’analyse très bien Étienne Vermeersch dans l’avis n° 18 du Comité Consultatif de Bioéthique, la différence entre le « fœtus informis » et le « fœtus formatus », une notion issue d’Aristote et reprise par l’Église chrétienne d’Occident jusqu’en 1869, considérait que l’âme ne rentrait pas dans le corps à la fécondation mais au quarantième jour pour les garçons et au nonantième jour pour les filles. Avec des conséquences très concrètes puisque si vous provoquiez une fausse couche avant le 40e jour, vous étiez poursuivi pour coups et blessures sur la femme enceinte, après le 40e jour pour meurtre sur l’« enfant » puisque le passage d’« informis » à « formatus » lui donnait le statut de personne ! Ce n’est donc pas seulement un débat strictement théologique, mais un argument très fort pour la thèse qui défend l’idée que ce sont des limites arbitraires. Le problème apparaît lorsque l’on considère qu’il y a une vérité à l’endroit des limites choisies et que dès lors elle ne peut être contestée. Il me semble que la société, à travers ses représentants démocratiques, a le droit de mettre les limites là où elle pense alors assurer une vie harmonieuse en société, ceci dans un processus strictement humain, qui permet la contestation, et non plus divin.

Comment, dans ce contexte, penser le choc des valeurs de la bioéthique ?

Y.E. : Je répondrais d’abord, par l’exemple, que l’idée d’interrompre une grossesse pour des raisons sociales traduit le fait que la limite posée tient compte du choc des valeurs. Le choc des valeurs n’est donc pas seulement celui entre Xavier Dijon et moi, mais c’est le compromis que la société fait entre deux valeurs qui coexistent en chacun de nous, à savoir ici d’une part, la protection de la vie du fœtus dont on pourrait considérer que l’intérêt est de poursuivre sa trajectoire et, d’autre part, l’intérêt de la femme qui a le droit de disposer de son corps. Ces choix ne sont pas déconnectés de la réalité biologique mais empreints d’une certaine hiérarchie des valeurs toutes respectables.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la bioéthique par essence est le choc des valeurs. Nous avons tous en nous des valeurs contradictoires qui s’entrechoquent. On est tous attachés à la vie et au fait de ne pas souffrir inutilement. Ces deux valeurs s’entrechoquent, et à partir de là un arbitrage se fait en nous en mélangeant toute une série de paramètres comme notre éducation, notre vision du monde, le droit, la biologie, la philosophie, la sociologie, la santé publique, etc. En sort une position qui prend en compte que des valeurs entrent inévitablement en compétition et en conflit. L’art de la bioéthique est de traiter ce conflit autrement que simplement par la morale. La grande différence entre l’approche morale et l’approche bioéthique de ces questions est que dans la première, on prédéfinit un certain nombre de règles en regardant comment, en fonction d’elles, on peut (on doit ?) se comporter dans la vie. Par contre, dans la seconde, c’est exactement l’inverse puisqu’on part du processus concret et problématique pour chercher une série d’inspirations dans différents domaines, dont la morale, afin de sortir une proposition d’attitude à avoir. Il s’agit donc d’essayer de trouver des solutions concrètes à un problème vieux, du reste, comme la médecine. Si Hippocrate, dans son serment (400 BC), a considéré devoir interdire au médecin « de donner des substances mortifères à ses patients », cela suggère fortement que les gens demandaient déjà à l’époque à leur médecin de les aider à mourir lorsque la situation devenait intenable. Depuis, les choses ont évolué, grâce notamment à la laïcisation de la société, un long processus initié à la Renaissance.

Comment dès lors expliquer qu’il y ait encore, malgré un long processus, un choc externe des valeurs entre les partisans de l’existence d’une âme, d’une transcendance, et ceux qui privilégient l’approche bioéthique telle que vous la concevez ?

Y.E. : C’est difficile de répondre à cette question. Incontestablement, la laïcisation de la société conduit à une contestation de la transcendance. Cela veut-il dire que l’aboutissement est à la disparition des religions ? Je serais prudent. Il me semble que le besoin de transcendance est très fort chez l’être humain. Au fond, comment interpréter le besoin de transcendance sinon comme une construction de l’esprit humain destinée à gérer l’angoisse du néant. Un des grands moteurs du développement humain est la perception de sa finitude, que nous sommes mortels. Cela amène l’être humain à lutter contre la mort, notamment en développant la médecine. Mais, c’est également le moteur qui conduit à construire la transcendance, un roman ou une histoire qui permet de se rassurer par rapport au néant. C’est ainsi que je suis convaincu que le désir de « se reproduire », le désir d’enfants, est intimement lié à notre finitude. Quand les personnes utilisent le terme « se reproduire », c’est effectivement pour eux en acte destiné à transcender la mort.

Vous vous définissez comme une personnalité « engagée » et « libre », mais l’engagement et la liberté ne sont-elles pas incompatibles ?

Y.E. : Absolument pas ! Mes engagements dans la société ont été nombreux et variés mais dans tous ceux-ci, même dans le travail au sein de cabinets politiques auxquels j’ai été associé, j’ai toujours veillé à conserver une position de totale liberté de pensée et d’action. Je resterai donc toujours un « homme libre ». C’est en même temps une force et une faiblesse. Cela m’a garanti une très grande autonomie, une certaine solitude parfois aussi !


*



Xavier Dijon, comment appréhendez-vous, de votre côté, le choc des valeurs de la bioéthique ?

X.D. : Il faut savoir, tout d’abord, que ma formation a commencé par le droit, ce qui m’a permis d’aborder la bioéthique par le biais de la relation entre les personnes. Ma thèse a été consacrée aux droits de la personnalité, non pas donc les droits réels mais ceux qui touchent la personne elle-même, avec le droit sur le corps. Je suis donc entré dans la bioéthique par la perspective juridique de la relation d’un sujet à son propre corps. Y a-t-il une relation juridique d’un sujet à son corps ? Saint-Thomas dit : « Je ne suis pas propriétaire de mon corps, je suis usufruitier ». Ce qui veut dire que j’utilise (usus) mon corps et que j’ai des enfants (fructus) mais, je n’ai pas l’abusus, je ne peux pas le détruire. Lorsque j’ai un droit subjectif sur la chose, j’ai le droit de la vendre ou de la détruire mais si vous appliquez cela au corps, il n’y a pas de pouvoir sur le corps puisque je ne peux pas en disposer. Lorsqu’une femme dit avoir un droit sur son corps, un droit de protection joue mais, en principe, pas de disposition.

En participant au Comité consultatif de bioéthique, je voyais que les gens s’orientaient vers une certaine légalisation de l’euthanasie, soit comme acte médical comme un autre, soit avec un contrôle a priori ou soit encore a posteriori. J’étais étonné qu’on évacue ainsi l’interdiction. J’ai donc plaidé pour l’interdit pénal. Donc, symboliquement au moins, l’euthanasie restait un homicide. Aujourd’hui, nous sommes devant tout le contraire avec l’ouverture aux mineurs, aux déments et lors de souffrance psychique insupportable. Dans ce contexte, j’essaye de comprendre les positions de l’Église qui dit chaque fois non, à l’euthanasie, à l’avortement, à la procréation médicalement assistée ou à la gestation pour autrui.

Quelles sont les motivations apportées par l’Église à cette série de non ?

X.D. : La motivation est toujours celle du lien. Nous sommes déjà liés les uns aux autres, pas seulement par l’idée que nous avons de nous-mêmes mais déjà liés avant même de l’avoir décidé par notre propre condition charnelle. Pour moi, la référence en négatif, c’est la théorie du contrat social qui suppose que, dans l’état de nature (antérieur au Contrat social), nous sommes isolés les uns des autres. Chacun dispose de tous les droits mais dans une très grande solitude. Le contrat social vise à protéger le plus possible ces droits individuels. Mais lorsque l’homme réfléchit de cette manière à sa condition originaire, il est sans lien et il a tous les droits. La raison travaille pour construire un lien social, et donc une république, une loi qui va régir le cours des choses afin de confirmer et de sauvegarder le plus possible les libertés qui se trouvaient dans l’état de nature. En ajoutant l’égalité, car il a fallu que nous nous considérions égaux dans nos libertés pour nouer le contrat social. À cet égard, j’ai trouvé une bonne illustration de cette mentalité dans les travaux parlementaires, où l’on discutait le point de savoir si on pouvait permettre la procréation médicalement assistée à des couples qui n’avaient pas encore un an de vie commune : un député a mis en avant que c’est la liberté qui compte et que toute restriction doit être justifiée.

Quelles réponses apportez-vous à cette liberté, semble-t-il excessive ?

X.D. : Les ressorts de la bioéthique d’aujourd’hui conduisent, me semble-t-il, à dégager l’être humain de sa condition charnelle. La liberté va l’emporter. Il faut aussi que tout autre humain ait, avec l’égalité, la même liberté que moi. L’euthanasie est alors un acte de liberté. Pour l’IVG, ce qui est pris en compte, ce sont les cellules. On n’introduit pas dans la réflexion sur l’embryon la rencontre charnelle de l’homme et de la femme, ni la présence de l’embryon dans le giron de la femme. Le lien n’est donc pas pensé. Or, pour accepter le lien, il faut pouvoir se dégager de sa propre subjectivité, de ses propres désirs et accepter, il faut bien le dire, une part de souffrance. Afin de corriger cette présentation de la liberté abstraite (de son corps et du lien), j’essaye de montrer le lien du corps et de la parole. Tout part, dans la condition humaine, de cette conjonction des deux. Prenons l’exemple du don de sperme. Un homme est stérile et sa compagne est inséminée par le sperme d’un tiers. Cela veut dire qu’entre eux, il y a des paroles mais pas d’échange charnel. Et avec l’homme qui a donné son sperme, en faisant un don corporel, il n’y a pas de paroles. Je plaide ainsi pour le mariage classique parce que c’est une institution qui conjoint, précisément, le corps et la parole ; le corps porte en lui-même une raison que la parole confirme. C’est un point fondamental pour les questions de « reproduction humaine », pour reprendre le vocabulaire d’Yvon Englert. Mais, en réalité, l’homme ne se reproduit pas, il engendre.

Mais, quelles positions adopter pour des cas limites, euthanasiques ou fœtales par exemple, où la demande se justifie ?

X.D. : C’est évidemment une très bonne question. Je pense qu’il faut distinguer la morale et le juridique, et dans ce dernier la loi et le juge. Je ne vois pas pourquoi un être humain malformé ne pourrait pas vivre puisqu’il est humain comme nous. Si les parents, submergés par la douleur, procèdent à l’avortement, je ne suis pas sûr que le ministère public doive les poursuivre, mais ce jugement d’opportunité ne devrait pas, à mon avis, remettre en cause l’interdiction de principe énoncée (jadis) dans la loi. Il en va de même pour l’euthanasie, on a justifié sa dépénalisation en invoquant la transparence : puisqu’elle se pratique, il fallait, dit-on, la rendre transparente en énonçant ses conditions dans la loi. Mais, ce faisant, on introduisait une transgression majeure dans le tissu social.

À propos de la mort clinique, je pense qu’il peut y avoir une certaine objectivité, par exemple avec l’électro-encéphalogramme plat qui décide en fin de compte au niveau médical. Se risquer plus loin est difficile car la médecine n’interprète que des signes. À ce sujet, un collectif de psychiatres mène campagne actuellement et plaide contre l’euthanasie pour souffrance psychique car il n’y a pas moyen d’objectiver une telle souffrance. Le malade disant que cela n’ira jamais, tout le travail du thérapeute est d’essayer de faire émerger la personne à une nouvelle vie, à une autre conscience de soi-même.

De mon côté, je prends ainsi appui sur l’impossibilité d’objectiver une souffrance psychique pour dire que l’on pourrait appliquer cette impossibilité à la souffrance physique.

Pour conclure, je voudrais insister sur le caractère unique de la personne, en contraste avec deux réflexions restées dans ma mémoire. La première est de Karl Marx : « la mort est la dure revanche de l’espèce sur l’individu ». La seconde est extraite de La génétique, science humaine où un des auteurs comparait la vie à la masse de la mer où de temps en temps une vague se forme, l’individu en somme, puis la vague retombe. Certes, chaque individu fait partie de l’espèce humaine et est immergé dans le grand courant de la vie ! Mais il en émerge comme une personne dans sa singularité, et c’est ce qui le rend capable de réflexion et d’amour.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Xavier Dijon :
Le sujet de droit en son corps, une mise à l’épreuve du droit subjectif, préface de Fr. Rigaux, Travaux de la Faculté de Droit de Namur, n° 13, Bruxelles, Larcier, 1982, 789 p.
La réconciliation corporelle, une éthique du droit médical, Namur, Presses universitaires de Namur, Bruxelles, Lessius, 1998, 236 p.
La raison du corps, Bruxelles, De Boeck, coll. Droit et religion, n° 5, 2012, 402 p.
La religion et la raison ; normes démocratiques et traditions religieuses, Paris, Cerf, 2016.

Yvon Englert :
nous renvoyons au site qui reprend les publications scientifiques, en tapant Englert Y dans l’onglet ‘search’, http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/

Zoom

 

Zoom

 

Top