Les Actualités / Pierre Somville, philologue philosophe : la verbalisation de l’émotion c

Pierre Somville, philologue philosophe : la verbalisation de l’émotion culturelle !

Pierre Somville est docteur en Histoire de la Philosophie de l’Université de Paris-Sorbonne et docteur en Philosophie et Lettres de l’Université de Liège dont il est professeur ordinaire honoraire depuis 2007, et dont il a été doyen de la Faculté de Philosophie et Lettres de 2002 à 2006. Commandeur de l’ordre de la Couronne, Pierre Somville est membre de l'Académie royale de Belgique, dans la Classe des Arts, depuis janvier 2006. Aujourd’hui encore, et ce depuis 1979, il assume une charge d’enseignement d'Esthétique et de Philosophie de l'art à l'Institut royal d'Histoire de l'art et d'Archéologie de Bruxelles, une tâche à laquelle il tient particulièrement.

En outre, ce véritable écrivain est l’auteur de nombreux ouvrages toujours au service des œuvres, qui vont de Parménide et Aristote à Magritte en passant par Giorgone, Dürer, Memling et, notamment, le Caravage. Une palette de passions déclinée entre lyrisme et précision lors d’un entretien tout en subtile intelligence ! Bref, un bain de rigueur philologique et de passion philosophique avec en point de mire la verbalisation de l’émotion culturelle…

Pierre Somville nous a accueilli avec générosité pour cet entretien au Musée du Cinquantenaire afin de nous parler de son parcours atypique et de nous introduire à son cours-conférence, qu’il donnera à l’Académie royale dans le cadre du Collège Belgique, le 19 avril, intitulé Brasillach écrivain. Tout un programme !


Comment une telle ferveur éclectique, c’est le moins que l’on puisse dire, pour la philologie, les arts et la philosophie est-elle apparue ? Quelle a été l’origine de ce moteur intellectuel extrêmement puissant, semble-t-il à géométrie variable et à grande extension ?


Oui, j’ai été un bon élève des Jésuites ! Ce n’est pas un secret. Ils m’ont appris de bonnes choses, avec d’excellents professeurs de français, d’histoire, de religion et, sans le dire vraiment, de philosophie. Le tout est de se débarrasser d’une partie du fardeau. On garde néanmoins l’impact culturel fort, gréco-latin notamment mais pas uniquement. Ensuite, j’ai été inscrit jusqu’au dernier jour en première candidature de médecine à Namur. Finalement, je me suis dit que j’allais faire des études classiques de philologie à Liège, parce que c’est ce qui me plaisait le plus, avec l’occasion d’être brillant et de réussir. Après quoi, je me suis dit que je n’allais pas rester enfermé toute ma vie dans l’antiquité et en particulier dans l’hellénisme. Je ne voulais pas me momifier.

La philosophie a-t-elle pu jouer ce rôle ?

Je me suis donc mis à faire de la philosophie. Platon et Aristote pour commencer et les Présocratiques. Mais je voulais aussi étudier Descartes, Kant, Hegel et les autres, dont Nietzsche.

Vous avez d’ailleurs déclaré lors d’un autre entretien à l’Académie : « Vous lisez dix lignes de Nietzsche le matin et cela vaut un cachet de vitamine C ». Que doit-on entendre par là dans la bouche d’un philologue classique comme vous ?

Oui ! Cela est valable également pour Alain ou Valéry, un dans chaque main ! Mais il est vrai que c’est un peu paradoxal d’aimer Platon et Nietzsche. Eux se détestaient, en tout cas Nietzsche n’aimait que Spinoza et Schopenhauer, Kant le faisant penser à un baron noyé dans un marécage qui essaye de s’en sortir en se tirant par la ceinture ! C’est terrible. Alors une page de Nietzsche de temps en temps est toujours roborative … Freud a le même effet ! La page que nous lisons, même au hasard, nous apporte toujours quelque chose. Il en va de même de la musique de Bach …

Ne vous tournez-vous pas vers l’esthétique ?

En effet, j’ai choisi l’esthétique comme option forte lors de mes études de philosophie. Cela a été décisif pour moi parce que finalement, après une formation en histoire de l’art, le gros de ma carrière s’est passé à faire de l’esthétique, à savoir mener une réflexion philosophique sur l’art, sa contextualisation historique et la sémantique que l’on peut lui appliquer. Je quittais ainsi le domaine antique sans l’oublier bien entendu. On peut difficilement apprécier la Renaissance sans connaître l’Antiquité. J’ai aussi été passionné par le romantisme et le XIXe siècle, entre autres choses.

Vous passez ensuite votre thèse de doctorat en Histoire de la philosophie à Paris, et à la Sorbonne de surcroît !

J’ai en effet pu passer deux ans à Paris d’où est sortie ma petite thèse, mon petit Parménide qui a été publié chez Vrin. Après quoi, je suis revenu à Liège pour faire ce que j’appelle ma grande thèse, une thèse d’État sur la Poétique d’Aristote également publiée chez le même éditeur parisien en 1975.

Vous ne cessez de publier alors que vous serez pendant une quinzaine d’années professeur de morale dans l’enseignement secondaire !

Oui, j’ai poursuivi mes recherches pendant ce temps. Le projet de chargé de recherches au F.N.R.S. ayant capoté, j’ai enseigné le cours de morale où il m’est arrivé de parler à mes élèves de Kant en rhétorique et même de Descartes en 5e. Puis j’ai été vingt ans professeur d’Esthétique et de Didactique à l’Université de Liège, et doyen de Faculté à la fin de ma carrière. J’ai été aussi heureux de pouvoir enseigner ici au Cinquantenaire où nous nous trouvons, à l’Institut royal d’Histoire de l’Art.

Lorsque vous étudiez une œuvre picturale ou un tableau, comme les Ménines de Vélasquez, qu’est-ce que vous cherchez en définitive ?

Verbaliser l’émotion culturelle ! Oui, c’est cela, je décris l’œuvre, je la contextualise et j’essaye d’en creuser quelques significations. Le commun dénominateur est l’humanisme, cela n’a pas changé depuis trois mille ans.

Pourriez-vous nous inviter à venir vous écouter lors de votre cours-conférence au Collège Belgique du 19 avril prochain, à Bruxelles, intitulé Brasillach écrivain ? On ne peut s’empêcher de penser au cas de Céline en littérature ou celui de Heidegger en philosophie !

On ne peut jeter tout Heidegger à la poubelle. Que cela plaise ou non, il est un grand du XXe siècle. Comme je prétends aussi que Brasillach est un grand écrivain, un grand essayiste et un des plus grands critiques de sa génération. Il est une parenthèse dans mon travail. Cela m’est arrivé d’écrire sur Montherlant ou Simenon parce que j’estimais avoir quelque chose à en dire. Je me suis ici également laissé tenter. Brasillach me travaille depuis tout un temps parce que je l’ai rencontré comme écrivain pendant mes études. En tant que philologue classique, j’ai beaucoup aimé son Virgile. J’ai aussi fréquenté son Anthologie de la poésie grecque. Puis, j’ai entendu parler de ce qu’il lui était arrivé. J’ai poursuivi la curiosité en lisant quelques autres textes, notamment ses romans. J’ai lu et relu Notre avant-guerre et le Journal d’un homme occupé qui se termine avec des accents pascaliens: l’homme est perfectible … Il fallait faire quelque chose car il y a une sorte d’omerta en France. On ne peut pas parler de Brasillach.

Et pour cause ?

Oui, cela gêne la droite qui n’est pas fière de ce qu’il a écrit au plus mauvais moment mais cela gêne également la gauche qui n’est pas très fière non plus de ce qu’elle a fait en 45. Je me dis que je vais essayer courageusement de faire quelque chose, non pour l’honorer, l’exhumer ou le ressusciter mais pour montrer sa véritable qualité d’écrivain. Il est dommage de laisser cela sous le boisseau. Reprendre le dossier, mettre les choses à plat et voir ce que l’on peut garder de cette œuvre, voilà mon intention. Culturellement, je me sens proche de lui parce qu’il est un agrégé de lettres classiques. Il n’avait pas la tête philosophique, il aimait le théâtre et le cinéma alors que je préfère la poésie et la peinture. Mais il y a un socle commun, toute politique mise à part.

Quelle sera la structure de votre conférence sans en dévoiler le contenu ?

Je vais d’abord justifier mon propos. Je ne ferai pas la moindre publicité idéologique, cela va de soi, ni n’essayerai d’oblitérer la collaboration. Mais je constate que les quelques livres qui lui sont consacrés depuis vingt-cinq ans parlent uniquement de l’aspect politique. L’aspect littéraire depuis la fin des années cinquante est oublié. Un manque existe et est à combler. Il convient de briser cette loi du silence.

Quels sont vos projets ?

Je ne peux pas rester très longtemps sans produire une analyse d’œuvre esthétique. Ce sont mes coups de cœur, mes rencontres qu’il faut déployer, approfondir et intellectualiser. Par exemple, il y a un petit ivoire byzantin magnifique dans la collection du trésor de la cathédrale de Liège. Je vais écrire trois ou quatre pages d’analyse selon ma méthode favorite où je verbalise l’émotion que me donne cette Vierge à l’enfant qui me fait penser à l’Aurige de Delphes.

Un mot peut-être, avec le recul, sur votre travail à l’Académie dans votre Classe dont vous avez été le directeur de 2012 à 2014 !

Oui, en effet ! Nous sommes tous des gens de bonne compagnie qui ont pratiquement fini leur carrière et dont les ambitions, comme le disait plaisamment Montherlant, se limitent à donner du pain aux canards dans les jardins publics. Les problèmes de rivalités n’existent donc pas. L’ambiance est très agréable. On côtoie des gens intéressants que l’on n’aurait pas rencontrés ailleurs, notamment les artistes, dans ma Classe : des architectes, des plasticiens, des musiciens. Tout cela est extrêmement stimulant.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :
Essai sur la Poétique d'Aristote (Paris, Vrin, 1975).
Parménide d'Élée, son temps et le nôtre (Paris, Vrin, 1976).
Mimésis et art contemporain (Paris, Vrin, 1979).
Art et symbole à la Renaissance (Liège, Solédi, 1983).
Art et symbole dans la peinture moderne, de Giorgione à Magritte (Liège-Bruxelles, Mardaga, 1987).
Études grecques (Liège-Bruxelles, Mardaga, 1990).
Cinq études sur Dürer (Liège, Derouaux, 2004).
Le Caravage au plus près (Liège, Derouaux, 2006).
Collaboration à la nouvelle édition des œuvres d’Aristote dans la prestigieuse collection de la Pléiade, traduction et notices de la Poétique, Gallimard, 2014.

Zoom

 

Top