Les Actualités / Anne Richter, entre critique et fiction : écrivain ‘femmetastique’ 

Anne Richter, entre critique et fiction : écrivain ‘femmetastique’ ?

C’est à son domicile bruxellois, où règne une douce sérénité et assurément un goût prononcé pour les belles choses, œuvres, livres et souvenirs mélangés, que nous avons été reçu avec une extrême courtoisie. Anne Richter est non seulement attachante à bien des égards mais son verbe chatoyant joint à un regard tout en intelligence nous laisse une impression de quelque chose de l’art lorsque celui-ci se veut sens de la vie métamorphosé, comme par magie, en vie du sens. Peut-être est-ce là que se loge la racine du fantastique dont ce brillant écrivain et critique incontesté, les deux de concert étant rares, tisse toutes les ramifications alliant au mystère l’étrangeté, justement de la vie, aussi bien dans ses nouvelles que dans ses essais critiques.

Bientôt, le 17 mai prochain, Anne Richter donnera une conférence au Palais des Académies de Bruxelles, dans le cadre du Collège Belgique, ayant comme titre Les écrivains fantastiques féminins et comme thématique choisie la Belle et la Bête… À ne manquer sous aucun prétexte !

Anne Richter est l’auteur d’une œuvre importante à la fois axée sur la fiction et la critique littéraire fantastiques. Présidente des Midis de la Poésie jusqu’en 2005, ses nombreux prix et distinctions, dont celle de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres décernée par la République française, en font une artiste reconnue. On ne compte plus les associations dont notre hôte est membre comme l’Association internationale des critiques littéraires, l’Association des Amis de Georges Simenon et la Fondation Ghelderode.


Anne Richter, entre critique et fiction, écrivain ‘femmetastique’ ?


Oui, femme fantastique ! (rires) Il y aurait beaucoup à dire, notamment sur l’historique de la question. J’ai commencé à écrire des nouvelles fantastiques très tôt mais c’était quelque chose de spontané chez moi, pas du tout délibéré. C’est une sorte de vision du monde qui s’est imposée. Au fond, j’ai fait de la littérature fantastique sans le savoir vraiment parce que ma vision était celle du réalisme magique dès le départ. Je considérais le monde autour de moi avec les yeux de l’étonnement, peut-être aussi parfois de la crainte et de l’émerveillement. Cela créait une sorte de décalage entre le monde réel et le monde intérieur, d’où ce réalisme magique, cet insolite, ce fantastique.

Certaines rencontres n’ont-elles pas également été déterminantes ?

Oui, dans les années septante, j’ai rencontré Jean-Baptiste Baronian qui s’est illustré aussi dans le fantastique. Il était à l’époque jeune directeur chez Marabout. C’est pour la collection des anthologies de Marabout, qu’il avait créée, qu’il m’a demandé d’écrire une anthologie de la nouvelle fantastique féminine (Le fantastique féminin d'Ann Radcliffe à nos jours). Le sujet m’intéressait bien entendu mais, comme Simenon le disait fort bien, quand il refusait que l’on parle de lui-même, cela risquait en même temps de paralyser en moi le mécanisme créateur. C’est la démarche inverse de celle de l’intellectuel. Je comprends fort bien Simenon qui voulait avancer sur un terrain vierge.

Vous vous êtes pourtant pliée à cette démarche intellectuelle !

Oui, je me suis pliée à cette démarche pour laquelle je suis formée, étant romaniste. Néanmoins, je suis partie sans idée préconçue. J’ai remarqué que beaucoup de ces femmes développaient le thème de la métamorphose, que l’on retrouve du reste abondamment chez les hommes. Mais en outre, j’ai constaté à l’époque une chose curieuse ; la plupart du temps, les femmes n’interprètent pas de la même manière cette thématique. En général, la femme qui se métamorphose en animal ou en végétal, dans ces nouvelles fantastiques, conçoit cette transformation comme un épanouissement, une apothéose, comme une espèce de gloire. La femme-animal, c’est comme cela qu’elle se voit. Alors que l’homme, qui subit cette même métamorphose, la voit la plupart du temps comme une déchéance. Un exemple célèbre est celui de Kafka où la métamorphose est quelque chose d’horrible, un drame, une existence épouvantables. Cela m’a fait beaucoup réfléchir. J’ai écrit mon essai Le fantastique féminin, un art sauvage, à partir de mon anthologie. J’ai essayé de trouver une spécificité de la littérature fantastique féminine, dans une sorte d’art sauvage qui est souvent une osmose avec la nature, une complicité, un paradis retrouvé.

Pourriez-vous nous dire quelques mots introductifs au sujet de votre conférence du 17 mai prochain au Palais des Académies à Bruxelles qui a pour titre : Les écrivains fantastiques féminins ?

Oui, j’ai beaucoup étudié un superbe thème, celui de la Belle et la Bête. Je vais en parler lors de ma conférence et fonder mon exposé sur lui, à travers quatre versions très différentes selon les époques, qui révèlent, au travers de cet itinéraire fort singulier, des statuts différents de la femme. J’ai souvent eu des intuitions littéraires qui ont été recoupées ensuite par des informations scientifiques. C’est le cas ici. J’ai découvert dans la revue Sciences humaines, un petit article passionnant concernant ce thème ; l’article s’intitule « Contes du néolithique », et affirme que le mythe de la Belle et la Bête aurait plus de quatre mille ans ! « L’analyse, basée sur la phylogénétique qui est une discipline qui compare la proximité génétique entre deux populations, faite sur cinquante peuples indo-européens, met en avant la stabilité de la structure narrative de la Scandinavie à l’Anatolie. En recoupant l’étude des traditions orales, sur un corpus comportant uniquement des contes, les chercheurs ont mis en évidence que les ancêtres communs racontaient de telles histoires, et c’est ainsi que la Belle et la Bête serait racontée depuis au moins quatre mille ans ! » C’est absolument vertigineux. C’est extraordinaire car le plus souvent, dans la tradition littéraire, on fait remonter ce thème au XVIIIe siècle, dans le conte bien connu de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête, que Jean Cocteau a porté au cinéma.

Et votre travail d’écrivain vous mène-t-il encore à l’aventure après vos travaux de critique littéraire ou y a-t-il une relation entre les deux ?

Je parle de cette relation dans mon dernier livre, Étranges et Familier, 38 portraits d’écrivains de Simenon à Eric-Emmanuel Schmitt. J’ai toujours oscillé entre la fiction et la critique littéraire. C’est un parcours assez particulier. Pour moi, la critique n’est pas seulement universitaire, un travail d’analyse intellectuelle que je connais bien par ailleurs, c’est avant tout une activité très intime et vivante, une véritable osmose avec l’auteur. En faisant une critique, je me prolonge moi-même aussi.

Comme un lieu de déploiement qui vous est propre ?

Oui, comme un lieu de déploiement personnel. Je suis en train de lire Pessoa. Il y a des pages où j’ai l’impression qu’il me parle ou que je parle moi-même. C’est le genre de critique que j’aime beaucoup faire. Souvent, je rapproche aussi, de façon inattendue, deux artistes dans le même portrait. Un choc éclairant se produit, une complicité singulière ; je rapproche, par exemple, Marylin Monroe et Karen Blixen !

Vous avez déclaré dans un autre entretien : « tout m’apparaît mystère » ! Entre mystère, insolite, étrange et fantastique, donnez-vous le même sens, un même commun dénominateur ?

C’est difficile votre question ! Le mystère, pour moi, est quelque chose de presque ontologique. La vie me paraît mystérieuse. Je suis plutôt spiritualiste, je ne suis pas athée, malgré mes études à l’ULB. Je suis agnostique. Je crois qu’il y a un mystère avant et après la vie.

Oui, et vous dites que les femmes y sont particulièrement sensibles !

Oui, ce sont elles qui mettent les enfants au monde, acte à la fois très physique et fort mystérieux. Elles sont peut-être, dans leur sensibilité, plus proches de la nature. Mais ne faisons pas de généralités car certains hommes sont aussi très sensibles et ouverts au mystère. Dans le fond, mon fantastique, c’est du réalisme magique, tel que l’a défini Franz Hellens. Je regarde toujours la réalité quotidienne avec les yeux de la surprise, avec une sorte d’émerveillement, comme si je la voyais pour la première fois et, du coup, elle se colore de façon insolite.

Ne peut-on pas dire alors que le réel n’est pas la réalité ?

En un sens, oui, ou que la réalité est colorée par une autre, intérieure.

Que se passe-t-il lorsque vous êtes en train d’écrire à partir de ce réel ? L’écriture en elle-même n’est-elle pas fantastique ?

C’est très juste cette formule. Surtout, je ne théorise pas. Je me trouve très éloignée de l’attitude intellectuelle. Un détail de la réalité extérieure m’impressionne, un bruit, un parfum... C’est très instinctif. Le premier mot de mon texte me vient, la première phrase et la dernière, comme une sorte de note musicale. À partir de là, tout se déroule comme une symphonie, ou encore, comme une pelote de laine dont on tire le fil... Si je m’interroge trop là-dessus, je vais geler le processus créateur. Il faut garder une part de candeur. C’est donc difficile d’être à la fois critique et écrivain mais ce sont deux zones de moi différentes où je me retrouve.

Auquel de vos livres tenez-vous le plus ?

On ne m’a jamais posé cette question ! C’est un de mes derniers recueils de nouvelles, L’ange hurleur. Ce sont des nouvelles fantastiques qui révèlent mon monde intérieur, des nouvelles d’introspection. J’avais envoyé le manuscrit à Vladimir Dimitrijevic, le directeur de L’Âge d’Homme, une très belle maison d’édition. Quinze jours après l’envoi, il avait lu le livre qui lui avait beaucoup plu et il l’a édité tout de suite. Un tel coup de cœur se produit rarement !

Quelle question auriez-vous aimé que l’on vous pose et que l’on ne vous a jamais posée ?

Le sens de la littérature dans ma vie ! C’est assez confidentiel. J’ai fréquenté beaucoup d’hommes de lettres et vécu au milieu d’artistes, je suis née dans une famille où tout le monde écrivait. Mon père était poète, ma mère romancière, ma fille est essayiste. Et pourtant, je ne me considère pas comme une femme de lettres, mais comme une femme qui écrit, comme un écrivain. Pour moi, l’écriture est une manière d’être, ce n’est pas une carrière. La différence est celle-ci. J’ai écrit très tôt, c’était vital jusqu’à mes 18 ans. Ensuite, à l’Université, j’ai eu un rapport tout différent avec la littérature. C’était une approche intellectuelle abstraite qui, bien qu’elle m’ait appris à structurer ma pensée, a failli m’assécher complètement. Je ne m’y retrouvais pas. J’avais l’impression que je ne saurais plus écrire. J’en suis arrivée à penser que l’écriture ne signifiait pas grand-chose dans la vie. Des années plus tard, il m’est arrivé quelque chose de dramatique, lorsque j’avais quarante ans. Mon mari est mort brutalement, alors que nous étions très heureux. Une période très dure de ma vie a commencé, où j’ai tout affronté toute seule. Dans une situation si concrète et si cruciale, est-ce que la littérature a encore de l’importance ? J’ai compris que si je ne continuais pas à lire et à écrire, je serais profondément malheureuse et déséquilibrée. L’écriture et la lecture m’ont maintenue à flots et m’ont permis de continuer. Je n’ai jamais autant écrit et publié qu’à ce moment-là ! La littérature est une force vitale, elle aide à vivre.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :
Le Fantastique féminin d'Ann Radcliffe à nos jours, anthologie, Marabout, Verviers, 1977.
Le Fantastique féminin, un art sauvage, essai, Jacques Antoine, Bruxelles, 1984.
Le Fantastique féminin d'Ann Radcliffe à Patricia Highsmith, anthologie, Complexe, Paris-Bruxelles, 1995.
Anthologie des Midis de la Poésie : 100 auteurs de l'Antiquité à nos jours, La Renaissance du Livre, Tournai, 2001.
Simenon sous le masque, essai, Éditions Racine, Bruxelles, 2007.
L'Ange hurleur, nouvelles, Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne, coll. Contemporains, 2008.
Le Chat Lucian, nouvelles, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne, coll. La Petite Belgique, 2010.
La Grande Pitié de la Famille Zintram, nouvelles, Éditions L’Âge d'Homme, coll. La Petite Belgique, Lausanne, 2011.
Le Fantastique féminin, un art sauvage, essai, Éditions L’Âge d'Homme, Lausanne, 2011.
La Promenade du grand canal, nouvelles, Éditions L'Âge d'Homme, coll. La Petite Belgique, Lausanne, 2012.
Étranges et familiers, 38 portraits d'écrivains de Simenon à Éric-Emmanuel Schmitt, Éditions Avant-Propos, 2015.

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