Les Actualités / Renaud Denuit. La multiplicité décidée

Renaud Denuit. La multiplicité décidée

La première impression lorsque l’on découvre la parcours de Renaud Denuit est celle d’une activité multiple : docteur en philosophie, licencié et agrégé en communication sociale, diplômé d'études européennes, diplômé en gouvernement et administration publique de l'UCL, il devient successivement journaliste politique à la RTBF de 1973 à 1985, fonctionnaire à la Commission européenne de 1985 à 2012, conseiller communal d’Etterbeek de 1988 à 1994, professeur invité à l’Institut d’Études européennes de l’Université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ICHEC-Brussels Management School, enfin Vice-président de l’Association des Écrivains belges de langue française et membre du Comité de rédaction de la Revue générale. À cette liste qui énumère les différentes fonctions qu’il a exercées il faut ajouter ce qui les sous-tend et les oriente de façon décisive : avec l’intérêt pour la communication politique, le souci culturel et même interculturel fondamental porté par la passion de l’écriture aussi bien poétique, que romancière et philosophique. En convergence avec les « nouveaux philosophes » qui relient nombre de grandes philosophies aux systèmes totalitaires, il pense la congruence de l’idée de l’être central et du centralisme étatique. Ce qui aurait pu sembler dispersé dans ses activités apparaît après coup vigoureusement décidé – comme va le confirmer l’entretien qui suit.


Renaud Denuit, philosophe, poète, romancier, journaliste, responsable politique, fonctionnaire européen, professeur et critique – comment en arrive-t-on à exercer une telle multiplicité d’activités ?


Sans doute le plaisir de travailler beaucoup en allant de différents côtés… Mais il y a d’abord une part d’histoire et d’ascendance : je suis né dans un milieu littéraire. Dès mon enfance, ma mère lisait ses poèmes à haute voix tandis que je jouais. Mon grand-père, Désiré-Joseph d’Orbaix était poète. Et très vite, je fus embrigadé dans ce milieu, depuis les Midis de la Poésie jusqu’au Théâtre-Poème de Monique Dorsel. J’ai commencé à écrire des poèmes dès l’âge de 7 ans, puis, à 9 ans, des petits livres d’histoires naïves et fantastiques, puis, à 14/15 ans, un journal de Bande Dessinée, ensuite, vers 17 ans, des romans, près d’une dizaine, mais jamais publiés. Je rêvais de vivre de ma plume, alors on me conseillait, par réalisme, de devenir journaliste et j’ai passé, à la future Université Saint-Louis de Bruxelles, le Baccalauréat en Sciences humaines tout en suivant des cours du soir en journalisme. J’ai poursuivi mes études à Louvain par une licence en philosophie et une autre en communication. En 1972, je termine les deux et je réussis les examens de journaliste tant au SOIR qu’à la RTBF. C’est celle-ci que je choisis. La même année, mon père meurt subitement et je commence mon service militaire. À la RTBF, je travaille en radio, puis fin 1975 j’arrive au Journal Télévisé. Je suis accrédité auprès de la Commission européenne (à l’époque, la salle de presse était petite, l’ambiance conviviale, tout le monde se connaissait). L’Europe est alors encore perçue de façon marginale et j’éprouve la nécessité d’introduire le grand public aux institutions européennes méconnues. Par ailleurs, j’ai publié cinq livres de poèmes, de 1972 à 1985, et entamé une thèse de doctorat en philosophie. Je quitte la RTBF en 1985 pour la Commission, recruté par concours ; j’y resterai 27 ans. Entretemps, je me suis marié, je suis père de trois garçons. Je deviens docteur en philosophie en 2001, mais dès 1997, j’enseigne à l’Institut d’Études européennes de Louvain-la-Neuve. Après la politique de communication, nouveau défi à partir de 2002 : un cours sur les politiques européennes d’éducation, recherche, culture et audiovisuel dans un master spécialisé cogéré par Saint-Louis et l’UCL… Au travers de tout cela, j’aurai publié poèmes, chroniques, essais philosophiques et tout récemment un roman…


La base philosophique de votre démarche est contenue dans divers livres issus de votre doctorat, lequel a été repris intégralement dans L’Antiprince. Études sur la réciprocité ontologie-centralisme. Quelles en sont les lignes de force, entre l’être et le centre ?

Comprendre la logique des dictatures soutenues par les populations. Quel en est le fondement philosophique ? Le besoin de porter les décisions au centre pour forger l’unité du groupe, de converger vers un prince, une capitale. De l’Antiquité à nos jours, la plupart des grands penseurs philosophiques le sont aussi de la politique. Même si le lexique change, de Héraclite à Heidegger, c’est la même manière de penser l’être comme sphère et de traduire l’ordre ontologique dans le cercle de la cité. Plus je cherchais, plus je retrouvais cette convergence. La démocratie est venue par effraction dans un univers mental qui lui est hétérogène. L’idée du milieu, même chez Aristote, traduit encore une recherche d’un centre immobile autour duquel tout tourne. Cher Heidegger, la quête du centre est présente dès le début et l’arrivée du nazisme réalise cette appétence. En fait, il est resté fidèle à l’authenticité du centre comme radical surgissement. C’est le régime nazi qui, à ses yeux, s’est éloigné de cet idéal. Fondamentalement, son opposition porte non sur le totalitarisme, mais sur l’insuffisance du régime. Après la guerre, le fond philosophique heideggerien sera marqué par la désillusion…

Votre activité littéraire comprend un versant romanesque et un versant poétique. Le roman La mine et la dune est une fresque sociale et familiale à partir de la haine fratricide sur fond de présence féminine et de carnaval… Mais est-ce en même temps une allégorie des déchirements et même de la « haine », régionaux comme européens ? Par ailleurs, côté poésie, Histoires de la détermination met en jeu la destinée humaine autour de « trois visions » : « de l’histoire universelle, de la création volontaire de la vie, de l’activité cérébrale ». Entre déterminations et déchirements, avez-vous une vision pessimiste de l’humanité ?

C’est avec de bons sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature… Vous le savez : l’acte littéraire porte à se décharger du mal, à l’exorciser. Mon roman raconte plusieurs vies à travers le XXe siècle. Je tenais à éviter l’autobiographie romancée comme les considérations philosophiques. De façon très concrète, j’ai mené le récit de Binche à la Côte belge, suivant le fil de la relation entre frères. L’exaltation contemporaine de la fraternité sous-entend que la fratrie, solidaire par essence, serait un modèle universalisable. Or, si le modèle se casse, la fraternité en prend un coup. Le suspense de la réconciliation est maintenu dans le récit. Mais, grâce à une femme libre, la fratrie a une chance de se recoudre. Le roman n’est pas si pessimiste…

Quant aux poèmes du volume que vous citez, ils furent écrits au hasard des jours tout au long de plusieurs années. La première partie est une sorte de « légende des siècles » compacte où l’indéterminé accouche de son contraire. En deuxième partie, l’expérience de la paternité montre comment la détermination prend forme dans nos enfants. La troisième partie devient poème à partir de lectures scientifiques sur le cerveau, la volonté, et la perspective de l’homme de demain, hyper-développé du cerveau : une joyeuse une méditation sur l’esprit…

Vous avez donné au Collège Belgique, en mai 2015, une leçon sur « L'Europe et la culture : amour, haine et indifférence » et vous en donnerez une autre le 17 mai prochain à Namur sur « Les capitales européennes de la culture : examin critique d'un succès ». Depuis votre expérience des institutions européennes, quelle en sera l’orientation ?

Il règne encore beaucoup d’images aliénées de l’Union européenne. J’essaie de combler le fossé entre les institutions et nous – nous, c’est l’Europe. Tant que nous ne penserons pas que l’Europe est à faire tous ensemble, l’impasse durera. Je soutiens l’idée que l’inter-culturalité doit devenir le nouvel impératif catégorique de l’Union. Si ce réflexe n’est pas travaillé, les peuples européens ne parviendront pas à accepter les arrivées de nouvelles populations. Il est urgent de nous intéresser à la culture européenne en tant que réservoir artistique, littéraire et scientifique, mais en y intégrant la définition de la culture selon l’Unesco, qui lui donne un sens plus large, anthropologique. Faute de quoi nous reviendrons à une autochtonie exaltée, la grande menace qui pèse sur l’agenda européen. Il faut redonner le goût du partage interculturel. Les « capitales européennes de la culture » ont évolué en ce sens, elles se sont donné des dimensions citoyennes, liées à des initiatives de transformations et de rénovations.

Propos recueillis par François Kemp

Choix de publications

La cité harmonieuse selon Marx. Science totale et révolution, Mols, Bierges, 2003.
Passé récent, futur présent, Regards sur la politique belge et internationale, 1975-1993, Havaux, Nivelles, 2003.
L'aube de l'un et Le cercle accompli. L'articulation entre ontologie et centralisme politique d'Héraclite à Aristote, essai, L'Harmattan, Paris, 2004.
Heidegger et l'exacerbation du Centre. Aux fondements de l'authenticité nazie ?, L'Harmattan, Paris, 2004.
Nietzche-à-Nice. Petit traité de logique européenne, Mols, Bierges, 2005.
Valoriser autrui au moment démocratique, Havaux, Nivelles, 2007.
L'Antiprince, essai, Éditions universitaires européennes, Sarrebruck, 2010.
Histoires de la Détermination, poèmes, M.E.O., Bruxelles, 2012.
La mine et la dune, roman, Academia, Louvain la neuve, 2015.
Politique culturelle européenne, Bruylant, coll. « Idées d’Europe », à paraître.

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