Les Actualités / Vincent Blondel. Une mobilité progressive d’attraits

Vincent Blondel. Une mobilité progressive d’attraits

Né en 1965, actuel recteur de l’Université catholique de Louvain, Vincent Blondel est professeur de mathématiques appliquées à l’UCL. Ses recherches se situent à l’intersection des mathématiques appliquées, de l’informatique et de la science des données. Ses études aussi bien que son parcours professionnel témoignent de son sens du kairos, du moment favorable lui permettant de saisir les possibilités de progression dans ses recherches comme dans ses activités. Ingénieur civil en mathématiques appliquées à l’UCL, il a obtenu un master en sciences de l’Imperial College of Science and Technology à Londres, suivi d’un doctorat à l’UCL. Il a en outre réalisé un mémoire à l’Institut National Polytechnique de Grenoble, ainsi qu’un baccalauréat en philosophie à l’UCL. Plusieurs prix ont récompensé ses recherches, accompagnées de publications nombreuses (six livres et une centaine d’articles). Successivement, professeur à l’Institut de Mathématiques de l’Université de Liège, président du département de mathématiques appliquées de Louvain, visiting professor au prestigieux MIT et à l’Université de Californie, doyen de l’École polytechnique de Louvain, il a été élu recteur de l’UCL en 2014. Sa récente élection à l’Académie royale couronne logiquement ce parcours impressionnant.

Comment devient-on chercheur et professeur en mathématiques appliquées et théorie informatique ? Votre milieu personnel y a-t-il pris part ? Et pourquoi, à cette formation d’ingénieur et de mathématicien, avoir ajouté une formation en philosophie ?


Mon intérêt pour les mathématiques est arrivé très naturellement, dès mes études secondaires. C’est ainsi que j’ai choisi la relativité restreinte comme sujet de mon « travail de maturité » et que j’ai été ébloui par la cohérence esthétique et l’harmonie dégagée par les nombres complexes ; une harmonie que je souhaitais voire étendue au monde réel… En fait, mon parcours de vie s’est fait sans planification, les choses se sont présentées progressivement dans le temps. Tout jeune, j’ai été séduit par les sciences fondamentales et j’ai hésité entre la physique et les mathématiques. J’avais une forte attirance pour le monde des idées et pour la perfection d’une pensée immuable, pure et parfaite. Sur base de conseils de mon entourage, j’ai entamé des études d’ingénieur. Avec quelques amis, j’étais heureux de pouvoir me mesurer à la difficulté de l’examen d’entrée. Ce n’est que vers la fin de mes études que s’est présentée l’idée de réaliser une thèse de doctorat. Quand j’étais à l’école primaire, je souhaitais devenir instituteur ou inventeur. Il m’a semblé qu’avec une thèse, le métier d’enseignant-chercheur me rapprocherait de ces deux aspirations d’enfance. Dans ma thèse de doctorat, j’ai montré qu’un problème mathématique particulier ne pouvait pas être résolu au moyen d’un algorithme car les algorithmes et les ordinateurs, aussi puissants soient-ils, possèdent des limites intrinsèques insurmontables. Mon parcours de formation s’est poursuivi par des séjours d’un an à Londres, à Oxford, à Stockholm et à Paris avant d’être nommé professeur à Liège. J’ai également réalisé des séjours sabbatiques au MIT (Boston, États-Unis) à deux reprises. Ce furent des séjours très enrichissants que nous avons vécus comme de belles aventures familiales avec mon épouse et nos quatre enfants.

Vos recherches portent principalement sur la complexité des calculs dans le contrôle, la coordination multi-agents et les réseaux complexes. Peut-on traduire celles-ci à la recherche mathématique des moyens de programmer et de contrôler la complexité exponentielle des données informatiques, les big data ?

Il s’agit plutôt d’une progression dans mes intérêts scientifiques. J’ai démarré avec des questions de théorie du contrôle et de systèmes dynamiques pour m’intéresser ensuite à la caractérisation de problèmes mathématiques qu’il est possible de résoudre par des algorithmes. Mon intérêt s’est alors développé pour des questions liées aux très grands réseaux. Avec quelques collaborateurs, nous avons proposé une méthode d’analyse des réseaux, la « méthode de Louvain ». Cette méthode est fort simple mais redoutablement efficace et elle est utilisée aujourd’hui partout dans le monde, y compris par les grand acteurs d’internet. C’est par ce biais que je me suis intéressé aux big data et à des questions liées à la protection de la vie privée. Les big data sont désormais au cœur de l’actualité. La richesse des données collectées aujourd’hui est énorme. On estime que le volume des données récoltées double tous les deux ans et que nous avons récolté plus de données depuis 2012 que depuis le début de l’humanité. L’utilisation des big data présente des risques mais aussi des opportunités. L’utilisation efficace de ces données permet d’aider à trouver des solutions pour les problèmes de transport et d’infrastructure, pour réduire nos émissions de CO2, pour aider à développer des politiques de santé publique ou pour contrôler la propagation d’épidémies. L’utilisation intelligente et éthiquement responsable des big data est un enjeu de société majeur.

Il est peu probable qu’un chercheur pense à devenir recteur en se rasant chaque matin. Comment en êtes-vous arrivé là ?

De nouveau, les choses se sont faites progressivement. Il y a d’abord eu mes attraits successifs de doctorant, de post-doctorant et de professeur pour la recherche et l’enseignement. Par ailleurs, j’ai toujours été intéressé par la gestion des intérêts collectifs, au service de la communauté universitaire. J’ai successivement été élu responsable d’unité, président de département et doyen, avant que quelques collègues me suggèrent de me porter candidat comme recteur. La vie de recteur est devenu une nouvelle vie. Une vie dans laquelle j’ai fait le deuil, provisoire, de ce qui avait jusque là été le moteur de ma vie professionnelle : la passion d’enseigner, de chercher et de progresser dans les connaissances. Certes, je donne encore quelques heures de cours, mais la fonction de recteur s’exerce à temps plein. Je suis passé d’un monde à un autre. Et c’est passionnant.

En accédant au rectorat, vous vous êtes déclaré préoccupé par plusieurs tâches prioritaires comme la direction collégiale, les processus d’apprentissages innovants, le développement des hôpitaux universitaires, l’internationalisation de l’UCL… Pouvez-vous en dresser un premier bilan après deux ans ?

Ces priorités sont importantes, mais selon moi, la direction d’une université se fait d’abord à l’écoute de l’ensemble des acteurs. C’est ainsi qu’à l’issue de la première année de mon entrée en fonction, nous avons construit un plan pour les années à venir, Louvain 2020, Projet stratégique pour l’UCL (disponible en ligne : http://www.uclouvain.be/louvain2020.html). Ce plan a été élaboré avec les membres du conseil rectoral et après une vaste consultation à travers l’université, entre autre les 14 Facultés et 21 Instituts que j’ai personnellement visités lors de ma première année au rectorat. Le plan stratégique Louvain 2020 développe de nombreux axes à l’international, en matière d’enseignement et d’intensification de la recherche, ainsi que le développement d’une stratégie numérique au service des missions de l’université. Et puis, il y a aussi la responsabilité sociétale de l’université. Notre université multi-sites et nos deux hôpitaux universitaires représentent ensemble 1 % du PIB de Wallonie-Bruxelles, ils sont un atout majeur pour la qualité de vie, de soin, de formation, de création d’emploi et une source objectivée d’analyses et de connaissances. L’université se préoccupe de l’ensemble du développement de la région où elle est inscrite. Elle est très fortement impliquée dans son environnement.

Propos recueillis par François Kemp

Choix bibliographique

Vincent D. Blondel, S. Boyd, H. Kimura (Eds), Recent Advances in Learning and Control, Springer Verlag, London, 2008.
Vincent D. Blondel, Alexander Megretskii (Eds), Unsolved Problems in Mathematical Systems Theory, Princeton University Press, Princeton, 2004.
V. Blondel, Mathématiques pour les Sciences de la Vie et de la Terre, Dunod, Paris, 2000.
V. Blondel, E. Sontag, M. Vidyasagar, J. Willems (Eds), Open problems in Mathematical Systems Theory, Springer Verlag, London-Berlin, 1999.
V. Blondel, Simultaneous stabilization of linear systems, Springer Verlag, London-Berlin, 1994.

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