Les Actualités / Francis Metzger. L’architecte de la densité humaine

Francis Metzger. L’architecte de la densité humaine

Né en 1957, Francis Metzger est certes d’abord architecte, mais aussi professeur, urbaniste, et même à l’occasion designer… Cependant, entre ses diverses activités, de rénovation et de novation, dans son atelier d’architecture – MA2 –Metzger & Associés Architecture – comme dans l’enseignement, aussi bien à la Faculté d’Architecture de l’ULB (il en fut même le premier Doyen) que sous forme de conférences en Afrique subsaharienne, quel lien pouvons déceler ? Une passion éthique dans l’esthétique : du doute à la création ou la recréation, à partir de rien ou d’un fragment, densifier la ville ou recomposer le bâtiment dans la préoccupation de l’humain. L’architecte Francis Metzger voit l’homme qui marche et il a la vision du lieu qu’il habitera ou qu’il arpentera dont il trace alors seulement le dessin. L’exigence en est résumée en tête de la philosophie de son Atelier :« Si l’œuvre humaine a un rôle dans le poème du monde, un rôle nécessaire, elle perd tout sens lorsqu’elle prétend s’en détacher. » Rien d’étonnant si ses réalisations – telles la construction du complexe sportif Le Kinétix ou des écoles supérieures HelB/ULB sur le Campus Erasme, la restauration de la Villa Empain, de l’Hôtel Astoria ou du Château Charle-Albert… – ont entraîné sa reconnaissance internationale ainsi que de nombreuses récompenses et distinctions (Europa Nostra Awards, International Carlsberg Architectural Prize, Prix européen d’architecture Philippe Rothhier…). Il est temps de lui donner la parole.


Francis Metzger, vous êtes architecte et professeur d’architecture à l’ULB. Comment vous est venue cette double vocation ? Il vous arrive de mentionner un intérêt précoce, adolescent, pour le jeu d’échecs… Mais d’abord de quel milieu êtes-vous issu et quel fut votre parcours ?


J’ai un parcours particulier, parti de la rue Haute et de l’école Robert Catteau à Bruxelles. J’y ai passé 12 ans ce qui m’a donné une formation à la fois de quartier populaire et d’enseignement exigeant. Mais rien ne me rapprochait de l’architecture. Peu après la fin de mes humanités s’est posée la question de mon avenir. Le hasard a voulu que se présente un examen d’entrée en architecture à l’Académie des Beaux-Arts qui m’apparut une bonne façon de revoir mes matières. La réussite fut facile, mais ma motivation apparaît bien indirecte. Cependant, après la deuxième année, la rencontre de Luc Schuiten favorisa une approche différente de l’architecture : celle d’une conversion du regard par l’enseignement reçu, un regard d’apprenti architecte. Il est vrai aussi que, très jeune, je jouais aux échecs, participant même à des championnats. Il en résulte un sens de la vision du projet, par anticipation de la situation, et de la vision stratégique et spatiale. Penser le jeu sans devoir bouger les pièces m’est resté : je travaille de la même façon quand je reçois une demande. Ce n’est pas ma main qui travaille, mais ma vision : le dessin transmettra l’information.

Vos sources d’inspiration comme vos réalisations témoignent d’une diversité peu commune : BD, défilé de mode, chorégraphie, cinéma…, toute activité culturelle peut inspirer votre architecture. Est-ce la raison pour laquelle vous affectionnez autant les restaurations de style variés que les créations contemporaines, la rénovation que la novation ?

Tout d’abord, je suis un architecte gourmand. Je partage mon temps entre des restaurations difficiles et des projets contemporains. Pour moi, l’architecture naît du rapport entre un lieu et un programme à un moment donné. Quelque chose se passe entre un avant et un après sur la ligne du temps. Le lieu, s’il est un terrain vague (mais déjà doté d’une végétation et d’un relief…) appelle une création de type contemporain ; mais s’il correspond à une œuvre majeure, la Maison Horta par exemple, il exige une restauration. Le lieu dicte l’attitude. Cependant tout projet est un nouveau projet qui nécessite une perspective nouvelle. Mon intérêt pour les arts – je donne même cours de stylisme – m’a fait toucher au point commun de la création : tout artiste travaille un projet. Toute l’architecture est un art et tous les domaines de l’art nécessitent des qualités semblables, ils nécessitent avant tout un projet. L’artiste peut même passer d’un art à un autre, à condition d’en assimiler les techniques.

Outre vos stimulantes relations pédagogiques avec vos étudiants, vous vous êtes tourné vers l’Afrique, entre autres le Sénégal et le Congo. Là, ce sont les questions du patrimoine, des métiers à l’urbanisme, qui vous ont attiré. Pouvez-vous en préciser les motifs ? J’imagine qu’on y retrouve votre souci de joindre l’esthétique à l’environnement comme à l’éthique ? Comme cela se retrouve dans votre projet du New Erasme…

Quand je suis devenu Doyen, même si je ne l’avais pas prémédité, j’ai pris beaucoup de passion à en exercer la fonction et ma première mission fut pour le Congo. Aller vers des pays en demande ne souffrait pas d’hésitation. Il faut savoir qu’il n’y a presque pas d’écoles d’architectures en Afrique subsaharienne ! C’est un vrai devoir pour nous d’autant que les problèmes sont énormes. Aujourd’hui, la volonté d’habiter la ville se retrouve partout. Les villes se développent de façon exponentielle et deviennent des monstres à entretenir. Pensons entre autres à Mexico ou à Kinshasa… Or les villes très étendues coûtent trop cher. Pour des raisons géographiques, économiques et politiques, il est nécessaire d’arrêter leur croissance. Mais on peut la maîtriser en retrouvant une densité. La question du patrimoine se pose là car la densification a lieu là où se fait le plus grand profit, près du centre, là où le patrimoine est historique. L’enjeu est d’autant plus crucial pour les villes les plus anciennes, même Bruxelles a besoin de maîtriser la densification. Le danger, comme à Shanghai, est de remplacer une ville par une autre, bâtie à sa place. En 1995, avec Luc Deleuze, nous avons écrit La ville recyclée qui défend l’idée de recycler la ville à partir d’elle-même. C’est pourquoi, devant la nécessité de densifier Bruxelles, les lieux propices, tel le canal ou d’anciennes casernes, seront utilisés pour créer ou recréer une densité. L’enjeu est éthique et il est pour moi fondamental. Notre atelier avait un logo, l’homme dans la ville, un homme qui marche, pour rappeler que l’architecture est au service des gens. L’œuvre est au service des gens qui occupent les lieux. Il n’y a pas de vérité autonome en art. Dans l’architecture plus que dans tout autre art, il faut en même temps défendre des valeurs et, la première, c’est de mettre l’humain au centre de nos préoccupations.

Le 29 septembre prochain, vous donnerez une leçon au Collège Belgique sur « La reconquête de l’identité de l’œuvre architecturale : approche philosophique et méthodologique de la restauration ». Comment nous introduiriez-vous à cette leçon ?

Je parlerai en guise d’introduction de la tragédie des architectes. Notre métier est de faire des projets. On essaie d’inventer une situation à venir. Tel est le défi à partager avec les collaborateurs de l’architecte, avec les maîtres d’ouvrage, avec les pouvoirs publics. Ce défi est un combat qui, à chaque fois, exige une énergie redoutable. Jusqu’au moment du chantier, le moment de confrontation de l’imaginaire avec la réalité. Ce moment est merveilleux et redoutable. Quand le chantier se termine, ce moment est fixé par tout architecte sur une photographie sans personnage humain. Ni avant, ni après. Le jour d’après, le bâtiment perd de son identité, les gens prennent possession du lieu, ils y ajoutent du mobilier, des cloisons, des décorations, l’œuvre perd de son identité au point d’être méconnaissable, voire parfois, plus tard, d’être abandonnée. Pensons à ce qui risque de se passer avec le Palais de Justice de Bruxelles. Dans un cas pareil, notre travail consiste à reconquérir une identité perdue, comme l’archéologue à partir d’un os se doit de recomposer le squelette. Il nous faut recréer une forme semblable à l’œuvre d’origine en y insérant la qualité de la vie d’aujourd’hui. Là se vit la tragédie de l’architecte… Prenez Horta en 1939, alors qu’il écrit ses Mémoires, il a mis toute sa passion dans son œuvre et il en voit des pans entiers disparaître. Telle sera ma thématique. Je proposerai une promenade à travers des œuvres assez connues avec ce fil conducteur : la reconquête de l’identité perdue.

François Kemp

Choix bibliographique
- Deleuze Luc et Metzger Francis, La ville recyclée, Carnets de l’architecture -3, CFC-Éditions, Bruxelles, 1999.
- Metzger Francis, Villa Empain, Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, Administration de l’Aménagement du Territoire et du Logement, direction des Monuments et Sites, 2009. (En collaboration avec la Fondation Boghossian).

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