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Edwin Zaccai ou le développement durable mis en perspective !

Tout à la fois ingénieur physicien, licencié en philosophie et docteur en sciences de l’environnement, Edwin Zaccai est professeur à l'Université libre de Bruxelles, a enseigné à l'Institut d'Études politiques (Sciences Po) à Paris et est également l’auteur de nombreuses publications et articles dont l’important ouvrage, 25 ans de développement durable, et après ?, paru au PUF, en 2011. Directeur du Centre d’Études du Développement Durable (CEDD), unité de recherche de l'Institut de Gestion de l'Environnement et d'Aménagement du Territoire (IGEAT) à l’ULB.

Edwin Zaccai donnera un cours-conférence dans le cadre du Collège Belgique, le 14 mars 2017, au Palais provincial à Namur, intitulé Mobilisations écologiques : entre radicalisme et réformisme.

Chercheur inlassable et professeur attachant, Edwin Zaccai marque par sa double approche sociopolitique et philosophique des problématiques environnementales tout en gardant ses paramètres pragmatiques d’ingénieur pour rechercher des solutions. Cette chatoyante palette de compétences ne manque pas de nous préparer, chez cette personnalité haute en couleurs dotée de ce parcours atypique, un cocktail intellectuel à large spectre qui dévoile un véritable généraliste de l’environnement accompagné de surcroît d’un spécialiste des mouvements et questions écologiques. Nous avons eu le plaisir de converser avec lui et ce fut avec bonheur, délicatesse et gentillesse, le tout avec grand calme. Bref, un accueil tout en retenue pour un entretien tout en juste mesure sur des questions vitales pour le devenir de l’humanité.


Si vous deviez résumer votre parcours intellectuel et scientifique entre physicien, philosophe et spécialiste de l’environnement, quelles lignes de forces essentielles souligneriez-vous ? La philosophie vous a-t-elle aidé à passer de la technicité physique aux questions environnementales ?


Mon itinéraire n’a pas été calculé du tout ! Au départ, dès l’athénée, j’ai été attiré à la fois par les sciences et par les aspects plus philosophiques et littéraires. De fil en aiguille, j’ai obtenu le diplôme d’ingénieur physicien avec certes une préoccupation pour une certaine abstraction mais aussi en ne souhaitant pas travailler dans une entreprise et avec cette chance que les questions environnementales en étaient à leur début. Domaine tout à fait nouveau qui n’intéressait pas trop les ingénieurs à la fin des années septante. Il n’était donc pas difficile d’avoir des projets de recherche sur la gestion de l’environnement par les entreprises. Je suis donc entré à l’ULB, dans le service de génie chimique, chez le professeur Jottrand qui avait des contrats avec la Région wallonne qui venait d’obtenir ses compétences environnementales. On ne connaissait pas la production de déchets des industries ! Ainsi, pendant plusieurs années, j’ai sillonné les routes de Wallonie et visité de nombreuses entreprises. En résumé, via l’environnement on peut avoir un point d’appui afin de réfléchir sur le fonctionnement de la société. C’est de cette manière que j’ai étudié la philosophie pendant que je travaillais.

Sans doute préfériez-vous ce rôle de chercheur plutôt que de travailler dans une des entreprises ?

En effet ! C’était très stimulant car je pouvais dialoguer avec les gestionnaires et découvrir ces nouvelles façons d’aborder leur process par les déchets et les économies d’énergies. Un exemple : pollution dans la Meuse, tous les poissons ventre en l’air ! Le ministre en charge de l’époque appelle le professeur Jottrand en lui demandant d’étudier le problème. De plus, je suis entré à l’Union Wallonne des Entreprises avec la même idée de travailler sur les questions environnementales et énergétiques tout en étudiant ma philo le week-end !

Ne faites-vous pas votre mémoire de philosophie sur l’éthique ?

Oui, car une des caractéristiques de ma vie professionnelle est d’avoir justement été confronté à des milieux fort différents. La philosophie m’a aidé effectivement à mettre de l’ordre dans de multiples points de vue et à faire la part des choses entre l’éthique et la science, entre les faits et les normes par exemple.

Cela vous pousse-t-il alors à entamer une thèse de doctorat en sciences de l’environnement ?

Oui, mais avant j’ai travaillé pendant plusieurs années à Inter-Environnement Wallonie. Je me suis formé sur le tas. C’est là que j’ai passé le pas entre l’ingénieur qui calcule et l’ingénieur qui analyse des processus industriels mais d’une façon ‘macro’, en se demandant comment réformer l’économie afin qu’il y ait moins de pollution. Je suis donc passé à une analyse sociopolitique de l’environnement. Tout en écrivant des articles, j’ai tenté le coup de faire de la recherche avec un doctorat en sciences de l’environnement ! Isabelle Stengers, philosophe par ailleurs, a été ma directrice de thèse qui avait pour thème le développement durable, et elle m’a soutenu, avec les directeurs de l’IGEAT, pour fonder le Centre d’Études du Développement Durable. Dès lors, j’ai commencé à me définir comme un généraliste de l’environnement.

Le développement durable n’a-t-il pas été le thème central de vos recherches jusqu’à aujourd’hui ?

Effectivement, c’était un sujet qui interpellait tout le monde environnemental dans les années 90 mais personne ne s’y intéressait à l’Université. Mon idée a été de comprendre le succès de cette formule. Analyser, en fait, comment ce mot d’ordre était au confluent de toutes sortes d’intérêts différents qui ont convergé pour lui donner toute son importance.

Oui, vous dites même qu’il s’agit là d’un concept vecteur de connaissance, un riche réservoir de sens mais aussi fragile que la démocratie ! Mais, dans un système économique capitaliste mondialisé, l’espoir véhiculé par le développement durable n’est-il pas vain ?

Il y a une forme de déception aujourd’hui et il faut revoir les questions environnementales à l’aune des succès et des échecs. Je ne suis pas catastrophiste, c’est mon côté ingénieur recherchant des solutions. De quels problèmes parlons-nous ? Lesquels peut-on résoudre ? Ou pas ? Ma fibre sciences sociales et philosophique va essayer d’être plus critique. Je crois que nous avons une dégradation importante à un degré que nous n’avions pas anticipé. La biodiversité en particulier. Énormément d’animaux sauvages et d’espèces ont été atteints. Et l’avenir du climat m’interpelle singulièrement avec des effets très puissants que chacun a beaucoup de mal à appréhender.

Peut-on parler d’irréversibilité ?

Oui ! Nous allons vivre dans un environnement de plus en plus perturbé. C’est la raison pour laquelle il faut repenser encore ces questions et apprendre à vivre avec un environnement qui sera pour le coup, pour les espèces animales, catastrophique. L’homme, lui, va aller à terme vers des environnements différents avec des déplacements de population et des façons de vivre modifiées dans un environnement plus pauvre en éléments naturels.

Pourriez-vous nous introduire à votre cours-conférence donné dans le cadre du Collège Belgique, le 14 mars 2017, au Palais provincial à Namur, intitulé Mobilisations écologiques : entre radicalisme et réformisme ?

Dans les années soixante et septante, une mobilisation écologique très forte apparaît, qui est oubliée aujourd’hui. Cette conférence a l’ambition de montrer ce qui s’est passé à l’époque. Des millions de gens ont marché dans les rues pour le respect de l’environnement. Des auteurs radicaux avaient des critiques très fortes sur la société. Dans les années nonante, on était sur un tout autre espoir avec l’idée qu’on allait pouvoir réformer les choses en conciliant l’économie et le développement durable, avec un grand essor de législations. Petit à petit, vers le milieu des années deux mille, on se rend compte que nous n’arrivons pas en fait à avoir le climat sous contrôle, par exemple. Aujourd’hui, non seulement une déception écologique va faire que beaucoup de jeunes vont vouloir militer autrement à travers des actes, mais également, vu le contexte économique, qu’ils vont tenter de créer leur propre emploi avec une espèce de retour à un certain radicalisme. Je voudrais montrer les analogies et les différences. Dans une seconde conférence, Olivier De Schutter approfondira les formes d’engagement actuelles autour de ce qu’on appelle aujourd’hui la transition écologique.

Comment tenter de résoudre concrètement et le plus justement possible l’équation économie/développement durable ?

Il faut mettre un prix sur le CO2, appliquer le principe pollueur payeur. Mais le changement aujourd’hui aux États-Unis perturbe la trajectoire qui s’annonçait. Les projections montrent que nos sociétés vont avoir du mal à rester dans une stabilité. L’instabilité sera peut-être l’occasion d’inventivité dans une nouvelle manière de se rapporter aux choses notamment avec l’adaptation pour le climat. Des réactions se passent partout par rapport à ces changements. Par exemple, en Chine aujourd’hui, les objectifs respectent mieux l’environnement. Ce pays vient évidemment de loin ! Il y a donc des améliorations de par le monde avec des lieux mieux préservés, des réserves naturelles, ou avec des programmes qui permettent de mieux gérer les déchets. Rappelons-nous comment nous faisions il y a vingt ans ! C’est encore une fois la raison pour laquelle il faut différencier les problèmes locaux pour lesquels on trouve, au moins dans certains cas, des solutions et ceux plus généraux comme le climat et la biodiversité qui sont plus compliqués. Je suis, pour ces deux sujets, assez pessimiste.

Quels sont vos axes de recherche, ici au Centre d’Études du Développement Durable ?

Une quinzaine de personnes en font partie. C’est un choix qui privilégie la recherche. Nous avons à la fois des doctorants, des post-doctorants et des contrats pour des recherches finalisées. Les sujets varient au cours des années. On a travaillé sur les indicateurs de l’environnement justement afin de pouvoir sérier les problèmes et sur le thème des inégalités sociales dans leurs rapports avec l’environnement. Ce dernier n’est donc pas qu’un problème scientifique mais également une problématique sociale. Aussi travaillons-nous sur les controverses climatiques. Pourquoi certains nient la science et comment ? Ces recherches sont fortement interdisciplinaires et c’est, du reste, une de nos caractéristiques. En parallèle, nous menons un travail sur l’adaptation aux changements climatiques et sur les questions mondiales nord/sud. Mes collègues et moi-même dans le Centre sommes par ailleurs assez investis dans les tâches pédagogiques, vu les nombreux étudiants inscrits au Master en sciences et gestion de l’environnement. Avec le soutien de la Fondation Bernheim, nous avons créé un Pôle Environnement et Société qui nous permet d’organiser des activités de sensibilisation et de faire participer certains étudiants à de grandes conférences internationales.

Quels sont vos projets personnels ?

Avec le temps, je me suis davantage intéressé au rôle des technologies et de la recherche dans la société. Ici, à l’ULB, je suis l’un des responsables des Séminaires Ilya Prigogine (« Penser la science ») où on peut choisir un thème annuel afin de réfléchir au sens des sciences dans la société. Cette année, on va travailler sur le rôle de la chimie dans la société et la manière dont elle gère ses impacts. Sinon, je me penche sur le changement climatique en termes de vulgarisation parce que je suis frappé de constater combien de gens même diplômés et instruits ignorent des choses importantes pour l’avenir. Dialoguer donc, mais sans avoir ‘la’ réponse ! À cet égard, je m’inscris, dans le cadre de mon université, au libre examen en essayant de voir les différents points de vue sur une question. Question de méthode !

Un espoir ou un rêve ?

Oui ! Le rêve d’arriver à trouver un mode de vie, un accomplissement humain, un bien-être qui ne passe pas par cet excès de consommation matérielle qui nous fait du mal et qui n’est pas soutenable en fait. Il est impossible de continuer à consommer comme nous le faisons par rapport à nos limites, celles de la Terre, même si elles sont difficiles à préciser. Or, cette consommation s’accélère à certains endroits. Un rêve et un espoir, donc !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Zaccai, E., Timmermans B., Hudon M., Clerbaux B., Leclercq B., Bersini H. (dir.) (2016), L'évaluation de la recherche en question(s). Penser la science, Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Un ouvrage collectif sous format numérique gratuit : http://academie-editions.be/catalogue/258-levaluation-de-la-recherche-en-questions.html?search_query=evaluation&results=1

E. Zaccai, 25 ans de développement durable, et après ?, PUF, Paris, 2011. Sur France Culture : « Le développement durable : histoire d'un rêve ? »

E. Zaccai, Le développement durable. Dynamique et constitution d’un projet, Peter Lang, Bern – Bruxelles, 2002, 358 p., 2002, Présentation et critiques

Vous retrouverez les publications d’Edwin Zaccai, certaines à télécharger, sur sa page personnelle de l’ULB : http://homepages.ulb.ac.be/~ezaccai/Publications/publications.html

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