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Des villes aux technologies : à la recherche de la « vie bonne ». Entretien avec Claire Lobet-Maris

« Dans le social, tout s'exhibe mais personne n'apparaît.
Dans le social, tout se dit mais personne ne parle »
Françoise Collin, Du public et du privé, 1986.


L'Académie royale a entamé, il y a quelques années, un processus de refonte. Une refonte ne se bornant pas à un simple habillage cosmétique, mais imaginant et développant un vrai coup de jeune lui permettant de s'ouvrir à de nouveaux publics, à de nouveaux enjeux, à des méthodes et instruments modernes pour informer, communiquer et publier. Un retour aux fondamentaux d'engagement sociétal, certes ; mais un renouveau, une dynamique aussi, reconnus tous azimuts. Le chantier n'est pas terminé.

Ainsi en va-t-il de la question du genre et de la sous-représentation des femmes, y compris dans la classe « Technologie et Société » pourtant récemment créée ex nihilo ! Les Académiciennes membres effectifs s'y comptent sur les doigts d'une main. Claire Lobet-Maris est l'une d'entre elles depuis juin dernier. Une bonne raison d'aller à sa rencontre.

Professeur et vice-rectrice à l’Université de Namur, Claire Lobet est l’une des directrices scientifiques du Centre de Recherche interdisciplinaire en Information, Droit et Société. Sociologue de formation, docteur en Sciences du Travail, cette spécialiste de la sociologie du digital, de la signification et de l'impact des objets technologiques sur la vie sociale et personnelle, s'est investie depuis des années dans des projets scientifiques européens et fédéraux, dans l'organisation de séminaires internationaux annuels sur les questions de gouvernance, d'éthique, de sécurité, de subjectivité liées à l'usage de ces technologies et qui l'ont fait connaître bien au-delà d'un cercle d'initiés. Elle vient de participer au Forum Mondial des Sciences Sociales à Montréal et fait partie, comme membre scientifique, du CERNA qui est le comité éthique mis en place par le CNRS et les grandes écoles françaises pour traiter des questions que soulève le développement des sciences et technologies du numérique.

Ni diva, ni suffragette ou bas bleu, Madame Lobet ne s'inscrit dans aucun de ces archétypes de l'homo academicus décliné au féminin. Elle s'affirme avant tout comme une scientifique de terrain, dont la vigilance et l'esprit critique s'exercent à préserver l'humain dans la course de la modernité et du progrès. Avec son regard pétillant d'intelligence mais aussi d'empathie, elle respire la joie de vivre, façon lucide et éclairée, et transmet un indéniable allant.


Claire Lobet-Maris, à la lecture de votre C.V., je me doute bien que vous ne vous êtes pas, un beau jour, en classe du secondaire, frappée le front pour vous dire « Bon sang mais c'est bien sûr, je vais faire les sciences du travail ! ». Le scénario a dû être moins linéaire. Comment êtes-vous arrivée à cette discipline ? Cheminement logique, fruit du hasard, rupture ou fidélité à vos racines ?

Un aboutissement logique sûrement et une fidélité à des sujets qui m'interpellent depuis toujours.

J'ai passé mon enfance et ma jeunesse à Braine-le-Comte, dans un milieu familial bourgeois, ouvert aux questions de société. Très vite je me suis intéressée à la précarité, aux inégalités, aux exclusions sociales. C'est mon professeur de grec, en rhétorique, qui m'a ouvert les yeux sur une voie qui lui semblait aller de soi, vu mon souci de l'autre : la sociologie. Toutes les révolutions sont bourgeoises mais pour y contribuer il faut travailler, me lança-t-elle, comme pour me convaincre que je ne trahissais pas ma famille. Mes parents d'ailleurs ne pouvaient pas imaginer une autre voie que des études et une vie professionnelle pour leurs quatre filles et cette conviction forte m'a aidée, face au doctorat. Mais j'y reviendrai.

Oui, revenons aux Sciences sociales que vous entamez à l'Université catholique de Louvain.

Je m'oriente vers la sociologie urbaine, sous l'influence du professeur Jean Remi. Son collègue Jacques Delcourt s'imposera comme une figure tutélaire de mon Panthéon. Il y a des personnalités qui aident à vous construire, par leur enseignement mais pas seulement. Par leur façon d'être aussi.

Je consacre mon mémoire au thème de l'idéologie en urbanisme, aux représentations sociales et valeurs qui se logent dans les projets architecturaux. En étudiant les grands ensembles urbains des années '60 autour de Paris, je découvre les projets de société dont ils sont les réceptacles, leur vision normative de ce qu'est l'intégration sociale.

C'est la thèse de doctorat qui vous mène aux sciences du travail et au monde de l'informatique.

Une opportunité se fait jour : un poste d'assistant dans le domaine de la sociologie des organisations. Mon enthousiasme est intact car derrière ces organisations, il y des êtres humains. Je commence une thèse sur les systèmes d'information dans les organisations. Quand on construit un tel système, c'est un peu comme l'édification d'une ville, il y a des valeurs, une organisation sociale de la vie, des normes qui se logent dans chaque système informatique… Je m'attache à la manière dont les organisations des entreprises forgent leur système informatique. Leur histoire, leurs valeurs façonnent une certaine informatique. Je défends ma thèse, fin des années 80.

La thèse oblige aussi à reconnaître la force qu'on a puisée auprès des siens et ce qu'elle implique de remise en question.

S'engager dans une thèse de doctorat est difficile pour une femme. C'est d'abord, et pour tout chercheur, tout à la fois un grand moment d'humilité et une forme de vertige, un travail de « grandeur » qui nous rend familiers de concepts complexes, mais aussi conscients des limites de notre contribution au savoir. La question du genre pèse encore et toujours sur la situation des femmes face à une carrière scientifique. Même si j'ai eu beaucoup de chance avec un conjoint qui a mis de côté, pendant le temps de la thèse, ses contraintes professionnelles, il n'était pas simple de conduire de front l'accouchement d'une thèse et l'adoption de deux enfants. Je mesure combien mon milieu familial et l'attitude profondément féministe de mes parents et de mon mari – glaner les moyens d'un travail épanouissant était chez eux de l'ordre de l'injonction – ont joué dans l'issue favorable de mes efforts.

Le parcours prend un nouveau virage, en suivant Jacques Berleur, une autre figure-phare !

Assurément ! J'avais travaillé avec lui à l'UCL; et durant mon assistanat, il est devenu recteur aux Facultés de Namur. Personnalité extraordinaire et visionnaire, il a anticipé l'importance de l'informatique et j'ai eu le privilège de créer avec lui, à l’Université de Namur, en Faculté d'Informatique, le premier Laboratoire de Recherche en « Informatique et Société » (CITA).

Avec le recul, vos travaux scientifiques témoignent de l'évolution d'une recherche théorique vers des questionnements et des projets concrets, et d'une volonté d'élargir le champ d'investigation en se frottant à la diversité des compétences disciplinaires.

Amorcer une carrière académique, c'est souvent le moment où l'on se déplace dans le champ scientifique, en sachant qu'il faudra essayer de garder, au fil du temps, cette flexibilité, cette capacité à rebondir au gré des découvertes et des idées nouvelles, à tourner le dos à la facilité de la niche cognitive.

Mes premiers travaux concernaient les politiques et la gouvernance technologiques, d'un point de vue théorique. Au travers des plans européens et fédéraux, j'ai étudié de près ces politiques technologiques, au sein d'un cabinet ministériel également, et grâce à mon métier de sociologue, j'ai pu circonscrire quelles valeurs étaient incorporées à ces plans.

Ensuite j'ai travaillé sur les défis démocratiques posés par les choix technologiques. Comment institutionnaliser une délibération démocratique des technologies dans une région donnée. J'y vois un intérêt intellectuel, la confrontation du savoir profane et de la science experte, mais aussi un aiguillon pragmatique, celui de savoir comment mettre en place une réponse institutionnelle. La question n'était pas vraiment la tasse de thé ni des gouvernants, ni des scientifiques et des industriels, entre les années '90 et 2000. C'est pourquoi j'ai beaucoup apprécié la création du CAPAS, un comité de l'Académie pour les Applications de la Science. En 1987, date de sa mise sur pied, il s'agissait déjà de s'intéresser à l'évolution technologique et à ses conséquences, à se préoccuper des interactions entre la science fondamentale et le développement industriel, et des enjeux démocratiques des choix technologiques. Les travaux de ce comité, auxquels j'ai pris part d'ailleurs, préfiguraient les objectifs de la Classe Technologie et Société qui allait voir le jour quelque vingt ans plus tard.

Faire entendre la voix des citoyens constitue le fil rouge de vos recherches.

Oui, en travaillant sur le développement technologique de projets concrets dans le monde médical, j'ai poursuivi ce même souci. Dans le domaine de la surveillance et de la sécurité, et la reconnaissance faciale des émotions, nous sommes devenus, mon équipe et moi, spécialistes d'une méthodologie dans ce type de projets, qui permet de délibérer, au cœur de la démarche, sur le choix des technologies et sur leur portée, sur les aspects éthique, social, etc. Une méthode pragmatique qui vise à intégrer le regard de la société dès la conception du projet.

Cette approche vous conduit naturellement à la dimension éthique du développement technologique.

Oui, et je m'attache d'abord à la protection de la vie privée, en partant du constat que dans un monde hyper-connecté comme le nôtre aujourd'hui, dire aux gens qu'ils doivent préserver leur vie privée est carrément une injonction impossible ! Les données mises en ligne nous concernant sont devenues la monnaie d'échange du commerce électronique. Il s'agit de nous profiler, d'attirer notre attention, de capter notre potentiel d'acheteur. C'est impossible aussi parce que tout est brouillé de nos jours, entre vie publique et sphère privée. Ce point d'intérêt sur l'intime, la vie privée, m'intéresse beaucoup et j'ai la chance d'y travailler avec un groupe de réflexion mis sur pied grâce à l'Union européenne, autour de Nicole Dewandre. Nous réfléchissons à la manière de reconceptualiser la problématique de la vie privée, de concevoir une autre dichotomie puisque l'actuel public/privé ne fait plus sens pour une majorité de citoyens.

Et le report à 2015, par le Conseil européen des 24 et 25 octobre dernier, de l'application de règles plus contraignantes pour les géants de l'internet en matière de protection des données privées témoigne bien de notre art consommé de se voiler la face et de ne pas oser trancher dans le vif, malgré les derniers scandales liés aux services de renseignements, le tout sans soulever de protestation massive de l'opinion publique.

Cette question est pourtant d'une actualité brûlante face à la montée en puissance des réseaux sociaux numériques. (Ne faudrait-il pas amener les jeunes dans la question ?)

Je me suis penchée sur le comportement des jeunes sur internet, via une vaste enquête de trois ans menée avec la VUB et l'Université d'Anvers. L'expérience s'est avéré une magnifique fenêtre d'exploration de la société contemporaine. Nous avons découvert la difficulté d'être au monde des 12-18 ans, dans un environnement où il ne s’agit plus comme nous avons dû le faire à notre époque de s’opposer aux ordres et à l’autorité mais bien au contraire de trouver des références pour se construire. Les jeunes sont en mal de références, les grandes balises –Gauche/Droite, Famille,Emploi, etc. – servent de moins en moins de repères. Les réseaux sociaux sont à appréhender dans cette trame : un espace où l'on peut retrouver des références et à travers les autres, ses pairs, un nombre de façons de penser, d'aimer, de se comporter.

Même dans les jeux électroniques, les jeunes reviennent à une discipline, à une collectivité d'usages.

Notre travail nous a confortés sur l'impossibilité de pouvoir œuvrer par injonction quand il y va de la vie privée; le constat est flagrant. Pour exister sur les réseaux sociaux, il faut se livrer, se déballer, se mettre en scène et en évidence.

Le corps a été un autre objet de recherche, dans son rapport aux technologies.

En effet et la question a émergé d'un des grands projets de recherche sur les technologies de surveillance. Les avancées biométriques permettent aujourd'hui la reconnaissance faciale des émotions et la lecture des corps ! En appliquant sur le visage des masques vectoriels, on déduit vos états émotionnels. En combinant reconnaissances faciale et corporelle, en étudiant la vitesse de déplacement, des perspectives de pouvoir détecter des comportements anormaux se font jour !

Cette problématique du corps est arrivée dans notre portefeuille scientifique, avec des questionnements éthiques, sociologiques et philosophiques. On peut en avoir une lecture idéologique et partir de l'a priori que les corps ne mentent pas ! Mais on ne peut nier que c'est l'intégrité de la personne qui est mise en question. La capacité de l'individu à se dire, à exprimer ce qu'il ressent est déplacée vers le monde du calcul qui va « dire » à sa place. Or on sait que le corps peut mentir, on pense notamment au masque social. C'est faire l'impasse sur des décennies de travaux en sociologie « gofmannienne », en psychologie, sur le rôle du corps dans la subjectivité notamment.

Une jeune chercheuse, Nathalie Grandjean, qui travaille avec nous à Namur fait sa thèse sous la direction d'Isabelle Stengers sur la question de l'hybridité du corps et le corps calculé. J'attends sa thèse avec beaucoup d'intérêt.

Votre expérience de chercheur et de directeur de recherches, votre souci de rencontrer les enjeux sociétaux du numérique au fil de votre carrière, ont sans doute aiguisé le regard que vous portez sur la politique scientifique et la recherche en Belgique francophone.

Je déplore la dégradation de la recherche libre, non-orientée, faute de soutiens. Cela ne me paraît pas un bon calcul. Aux industriels de fédérer la recherche pour le développement économique, et aux chercheurs de préparer la société de demain !

Je me réjouis de faire partie de la Classe Technologie et Société et partage pleinement les positions ambitieuses qu’elle soutient en matière de recherche. Dans la classe, nous sommes tous convaincus qu'il faut soutenir l'intelligence d'un pays, et garder, dans une série de domaines, des gens qui forment les concepts de demain qui permettent de lire et comprendre des phénomènes complexes.

On peut manifester une certaine inquiétude sur l'avenir des Sciences humaines. Qui va en financer les recherches ? Mon constat est assez amer, en observant les dépenses imposantes, dans les programmes régionaux, pour mettre en place des technologies visant à résoudre des problèmes de société qui n'ont pas été étudiés et sont souvent mal compris ! Nous pâtissons de ce sous-financement. Et quand il y a des moyens, c'est bien souvent en relation avec l'acceptabilité sociétale de telle ou telle technologie ou politique. Il n'y a pas de place pour construire une recherche théorique un peu fondamentale.
Ma nouvelle condition d'Académicienne, je veux la vivre « comme une invitation à retrouver le sens de notre devoir d'intellectuel, un sens qui parfois se perd dans les méandres agités de nos vies universitaires ou publiques. Et ce devoir est celui d’œuvrer toujours, et malgré la complexité, à « la vie bonne » et de travailler sans relâche à l'humanité de chaque vie ." (cf. mon discours prononcé au nom des nouveaux académiciens et académiciennes, le 15 juin 2013)

Maud Sorède, octobre 2013.


Quelques repères bibliographiques récents

Lobet-Maris, C., Corps et technologies : Penser l'hybridité, Peter Lang, 2013.
Grandjean, N., Lobet-Maris, C., Les corps ne mentent pas. Une traversée éthique des technologies de la surveillance, in Gérer et comprendre, Annales des Mines, n° 107, 2012, p. 4-15.

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