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Le métier d'historien ou comment prendre de la distance sur aujourd'hui grâce à hier. Professeur Michel Dumoulin

En novembre dernier, l'Université catholique de Louvain organisait, à l'Académie et à l'occasion de son admission à l'honorariat, une cérémonie en l'honneur du professeur Michel Dumoulin, historien contemporanéiste qui a tenu les rênes de l'Institut d’Études européennes de son Alma Mater de 1994 à 2004. Outre ses enseignements et sa présidence du Centre d’Étude de l'histoire de l'Europe contemporaine à l'UCL, Michel Dumoulin a exercé, parmi de nombreuses activités « extra muros », la présidence du Comité directeur de l'Institut historique belge de Rome. Il fut, par ailleurs, membre du Conseil d'administration et du Bureau de l'Academia Belgica pendant des années.

La séance d'hommage aura convaincu chacun des participants, s'il le fallait encore, de l'influence et du rôle considérables qu'il a joué dans l'arrimage et le développement de l'histoire de la construction européenne dans les sphères universitaires belges et étrangères.
À commencer dans son université, où il a su imposer, par l'excellence de ses travaux et son infatigable activisme, de consacrer au nouveau domaine d'études européennes la place due à son histoire, dans le cadre d'un institut spécialisé et de mettre sur pied une série d'enseignements sur les questions communautaires, y compris au travers de chaires d'entreprises prestigieuses.

Il n'a pas ménagé ses efforts et ses initiatives pour jeter des ponts au sein de sa corporation, assurant le secrétariat général du Groupe Permanent de Liaison des Historiens auprès de la Commission européenne depuis 1988 et la responsabilité de la Lettre d'Information des Historiens de l'Europe contemporaine depuis 1986. Depuis 1988, il coordonne aussi le projet EUROCLIO, Répertoire permanent des sources et de la bibliographie relatives à l'Histoire de la construction européenne. Le Liber amicorum Michel Dumoulin, intitulé Hommes et réseaux : Belgique, Europe et Outre-Mers (1), qui lui a été remis au cours de la cérémonie témoigne de ses inclinations thématiques et de ses capacités à « entreprendre » et à « relier ».

Les autorités de l'université et ses collègues ont également mis en exergue sa curiosité intellectuelle insatiable au service d'une pensée toujours en questionnement, son rythme de travail stakhanoviste qui ne l'a jamais empêché d'être à l'écoute de ses pairs et de ses étudiants, son souci de l'heuristique et de l'analyse documentaire pointue, condition sine qua non, à ses yeux, pour faire métier d'historien. Et lui d'ajouter, en ce soir de novembre 2013, à l'intention des historiens actuels et à venir qu'ils cultivent l'engagement sous peine de voir l'Histoire mourir peu à peu... Une discipline de l'esprit, certes, mais dont le matériau est l'homme et dont l'avenir ne peut donc se penser si ce n'est ancré dans la destinée de l'homme et de la société.



Découverte, à la lecture de votre C.V.  : étudiant « moyen » en humanités et en candidatures du moins si l'on s'en tient au grades obtenus, vous vous révélez en licence et en doctorat où vous affirmez clairement votre excellence ! Vous pouvez expliquer aujourd'hui, avec le recul, ce qui a provoqué l'étincelle, le sursaut...

En fait m'inscrire en histoire n'était pas mon premier choix ! J'ai hésité longtemps à m'engager vers la médecine visant l'obstétrique, pour ses liens évidents avec la vie mais la durée de ce cursus n'était pas compatible avec ma situation familiale à l'époque. J'avais une autre passion, la littérature et c'est mon professeur de français et d'histoire au Collège Saint Vincent de Soignies, J.-M. Mottard, qui a aiguisé ma curiosité. C'était un passeur, de grande culture et de grand dynamisme. Il m'a mis sur la voie de l'ouverture d'horizons qui ont maturé ensuite, au cours de mon premier cycle aux Facultés Saint Louis. Tout m'y intéressait, l'histoire ancienne et médiévale dispensée par les professeurs Paquet et Poucet, la philosophie donnée par Mgr Van Camp et au-delà des cours, les échanges avec des juristes surtout, et l'envie de sortir du cercle très érudit des historiens. Ce besoin d'élargir le champ, de comprendre, de découvrir, bref la curiosité intellectuelle, je l'ai faite mienne définitivement.

À Louvain, vous rencontrez d'autres passeurs, d'autres sources d'inspiration.

Oui, deux figures vont me marquer. Le chanoine Aubert, une encyclopédie vivante, sans ostentation, de quoi renforcer ma curiosité. Il incarnait à merveille la synthèse entre le métier d'historien et celui de théologien. Sa thèse consacrée à la question de l’acte de foi pose la question de savoir si celui-ci est extrinsèque ou intrinsèque, si la foi est révélée ou résulte d’une adhésion personnelle. Elle est un modèle de travail intellectuel dépouillé de toute implication cléricale.

Je dois au professeur Henri Haag, qui m'a introduit à la politologie, la découverte d'une certaine épistémologie de l'histoire et à la lecture de Karl Popper une initiation à l'histoire contre-factuelle et au concept de réfutabilité.

J'apprends à construire un travail fonctionnant par hypothèses. Mon affectation au service du professeur Jean-Luc Vellut, pendant l’exercice de mon mandat d’aspirant du FNRS, me conduit à l'historiographie anglo-saxonne et à la recherche dans le domaine de l'Outre-mer et notamment aux relations Belgique-Congo.

Je ne serais pas complet si je ne citais pas les influences extérieures : Aubert m'envoie chez le professeur Jean-Baptiste Duroselle pour me familiariser aux aspects diplomatiques et à l'histoire des relations internationales. La « greffe » prendra avec lui et ses élèves qui étaient aussi ceux de Pierre Renouvin : Raymond Poidevin et René Girault.

Je serai aussi en dialogue régulier avec trois éminents ulbistes : les professeurs Jean Stengers, Jacques Willequet et John Bartier.

La conjonction de ces dettes morales et intellectuelles, sur différents modes, construit l’homme, c'est ma conviction profonde !

Construire l'homme et en l'occurrence l'historien. Vous vous êtes beaucoup intéressé, tout au long de votre parcours, au métier d'historien et à ses fondamentaux (2).

Oui parce qu'à mes yeux, l'atout de l'historien versus les spécialistes d'autres domaines des sciences humaines est bien la maîtrise de la recherche documentaire. C'est l'esprit du juge d'instruction, de l'enquêteur, avec un côté ludique indéniable : on ne s'ennuie pas en recherchant la bibliographie ou les sources. Avec les ressources numériques, le jeu n'en est que plus passionnant. Le cheminement intellectuel n'a pas changé, il se fait simplement dans la globalité aujourd'hui.

Ceci étant posé, reste à savoir ce qu'on fait de la source. Au premier degré, il s'agit de dresser l'état de la question : aller de l'avant sur la base d'un questionnaire – le qui, quoi, comment, où... – le « béaba », le viatique qui permet une analyse et une réflexion sur la manière dont les historiens, au fil du temps, ont écrit l'histoire. Cette question de l'historiographie est fascinante parce que, bien sûr, il n'y a pas une interprétation unique. L'approche peut changer en fonction des préoccupations d'une époque. Le changement opère sur l'appréhension des sources avec d'autres paramètres mais aussi sur le terrain même, avec l'émergence de nouveaux sujets (la question du genre par exemple).

Les sources peuvent se travailler aussi au second degré. Elles donnent de l'information brute mais nous mettent aussi sur le chemin de l'analyse de la compréhension d'un fait, dans un moment donné de l'histoire. Dans une encyclopédie, nous trouverons la présentation d'un personnage, d'un pays, d'un concept dans un espace et un temps connotés, des influences diverses auront marqué par exemple les éditions soviétiques ou britanniques !

Ce questionnement de l'historien, pour garder sa pertinence, doit s'arrimer aux préoccupations les plus actuelles.

Clairement et c'est ce que j'ai tenté de faire en plaidant dans mon université pour la création d'une Maîtrise en « intelligence » (au sens anglo-saxon de renseignement). Le public cible, ce sont les historiens qui de plus en plus doivent coopérer avec d'autres disciplines, pas seulement juristes, politologues et sociologues mais en sciences dures se familiariser au cryptage, par exemple. Ces regards croisés entre disciplines sont vitales à une existence harmonieuse dans le milieu universitaire et au ressourcement de notre réflexion. Je donne un autre exemple : Marc Fallon, professeur de droit à l'UCL, a rédigé un manuel de droit matériel européen. Les historiens en ont fait leur miel ! Il replace les directives communautaires dans leur perspective historique. Cette démarche d'ouverture permet de relativiser l'état de ses connaissances et nous conduit à une certaine humilité !

Venons-en à vos travaux, et à votre premier axe de recherche : l'Italie du Risorgimento.

J'avais un seul atout au départ, celui d'avoir passé, enfant et adolescent, toutes mes vacances en Italie et d'y avoir appris la langue ! Un concours de circonstances amène le chanoine Aubert à me proposer de consacrer mon mémoire de licence à un diplomate belge, le baron Maximilien d'Erp qui après avoir inauguré en quelque sorte les relations entre la Belgique et la Perse, est nommé à Rome auprès du Saint Siège. Il restera vingt ans dans la Ville Éternelle ! Mon mémoire me permet d’acquérir un savoir plus consistant sur l'histoire contemporaine de la Péninsule. Puis survient un autre concours de circonstances. En 1974, Aubert avait publié un aperçu bibliographique et historiographique sur l'état des travaux concernant les relations entre la Belgique et l'Italie pendant le Risorgimento. Il m’encourage à entreprendre une thèse dans ce domaine. Mais il faut vivre au quotidien. Dans l’attente d’un éventuel mandat d’aspirant du FNRS et devant encore faire mon service militaire, je bénéficie de l’appui déterminant du chanoine Aubert en vue d’être associé à un projet de l'Institut historique belge de Rome en collaboration avec son équivalent néerlandais à propos de sources vaticanes pendant la période dite hollandaise. Je séjourne un an à l'Academia Belgica. Je n’y suis pas seul puisque ma femme, élève de Charles Delvoye, y développe ses recherches consacrées à l’iconographie du premier bain de l’enfant. Après mon service militaire effectué au Musée de l’Armée, ce qui constitue une aubaine puisque je peux consacrer tout ce temps à la recherche, j’entame mon mandat du FNRS et soutiens ma thèse de doctorat en 1981. Elle est intitulée « Italie-Belgique, 1861-1915. Relations diplomatiques, culturelles et économiques » (3).

Durant toutes ces années, j'ai multiplié les contacts avec des collègues italiens et créé un tissu relationnel dense. Je me suis investi dans l'histoire italienne contemporaine jusque dans la seconde moitié des années 80'. Mais j’y suis revenu vingt ans plus tard aurait dit Dumas. On est toujours rattrapé par son passé…

Changement de cap, à ce moment !

Oui ! Trois éléments ont joué. J'ai toujours voulu être un généraliste et m'en félicite. Je ne voulais pas devenir le spécialiste des relations avec l'Italie. Un concours de circonstances, comme c'est souvent le cas, me conduit vers d'autres horizons, l'Europe est venue me chercher ! En 1982, Mme Lastenouse, responsable du service d'Information universitaire à la Commission européenne veut faire bouger les choses pour réduire le déficit de connaissances sur l’histoire de la construction européenne. Elle met tout en œuvre pour convaincre de lancer une opération de mobilisation des historiens en faveur des études européennes. Une Conférence est lancée, dès 1982, avec une première urgence, recueillir des témoignages oraux des premiers fondateurs de l'Europe. Les pères spirituels de ce mouvement seront Jean-Baptiste Duroselle et Hans-Peter Schwarz, avec comme relais, en France, René Girault. Pour la Belgique, l'historien spécialiste des relations internationales, Jacques Willequet, avait été invité et c'est lui qui m'attira dans cette aventure. Je participe, suite à son intervention, à la première réunion du Groupe de Liaison des historiens auprès de la Commission européenne. J’en suis donc membre depuis 1982 et en ai assuré le secrétariat général pendant plusieurs années. J’étais, et de beaucoup, le plus jeune parmi les membres. J’ai beaucoup appris des Anciens en ce lieu d'initiatives nombreuses, un lieu de préoccupation pour le devenir des archives communautaires, un lieu de lobbying aussi !

Cette nouvelle corde à mon arc m'a valu de multiplier considérablement mes contacts et parfois de solides amitiés dans le milieu scientifique. Elle m'a incité aussi à développer de nouvelles connaissances, à prendre en compte, par exemple, le fait que l’histoire de la construction européenne, thématique qui était traitée à l'origine par les seuls spécialistes des relations internationales, est en quelque sorte une discipline sui generis dans la mesure où elle se consacre à un processus unique dans l’histoire du fait de sa logique et de sa dynamique impliquant la prise en compte impérative de ses dimensions juridique et économique, notamment. Mais tout cela implique l’existence d’outils de travail. Grâce à une bourse de recherche de la Commission, je dresse un aperçu des sources de la Construction communautaire conservées en Belgique et multiplie les opportunités de partage les savoirs : colloques, séminaires, création d'une « Lettre d'information des Historiens de l’Europe contemporaine » destinée à tisser des liens entre historiens européens, américains et japonais embarqués à bord du même bateau.

Quels sont vos grands thèmes de recherche sur l'Europe ?

Mes travaux s'articuleront, sur plus de trois décennies, autour de cinq grands axes :
  • le parcours de la Belgique dans la construction européenne (4), depuis la Déclaration de Robert Schuman mais au-delà également, depuis l’entre-deux-guerres. Le thème suscitera plusieurs thèses de doctorat sous ma direction.

  • Les Pères belges de l'Europe, notamment Paul-Henri Spaak, Paul Van Zeeland et Jean-Charles Snoy auxquels, seul ou en collaboration avec Vincent Dujardin, j’ai consacré une biographie (5)

  • Le processus de construction communautaire et les Institutions européennes. Je me suis penché sur les travaux du Comité Spaak de 1955-56, sur l'histoire de la Commission (1958-1972 et un second volume sur les années 73 à 86, à paraître en 2014), sur la Banque européenne d'investissement (6).

  • L'identité européenne. Mon analyse m'a conduit à prendre conscience d'une certaine vision téléologique qui prévaut au sein même des institutions européennes, générant ainsi chez les décideurs une approche de l’identité que je qualifierais de dérangeante dans la mesure où elle ne prend guère de distance par rapport à la réalité du terrain. Reflet de la posture intellectuelle adoptée à une époque, le discours sur l'identité postule que tout débute par un alpha pour atteindre un omega. Il y a une aspiration, dans une trajectoire grandiose, vers l'unité intégratrice. Chez Jacques Delors, cette volonté de bâtir artificiellement une identité européenne était bien perceptible. Dans ce débat, nous devons à Habermas, à Ferry, à quelques sociologues politiques d'avoir fait émerger la notion de patriotisme constitutionnel, à l'opposé d'une identité « née dans les tripes », et de nous avoir sensibilisés à la question des allégeances multiples (être athénien et grec ET citoyen du monde pour faire écho à la formule de Socrate et l'inverser).

  • Le rôle des milieux économiques dans le processus de construction. Les historiens, à l'instigation de René Girault, ont formé des groupes de réflexion thématiques et j'ai été chargé, avec Éric Bussière, du groupe consacré aux cercles économiques (7). Ce volet économique a donné lieu à un développement sur les milieux d'affaires et sur l'histoire d'entreprises telles que le groupe pétrolier international Petrofina, Carmeuse encore la société des pieux Franki étudiée avec Eddy Stols de la KULeuven) (8).

Cette dimension économique est bien présente dans vos activités d'enseignement également.

Assurément. Devenu Président de l'Institut d’Études européennes de l'UCL, fonction que j'occuperai de 1994 à 2004, je suis en situation idéale pour donner libre cours à mes envies entrepreneuriales mais aussi pour donner sens à tous les contacts initiés au fil des ans, y compris parmi les grands patrons d'industrie. Ce terreau de bonnes relations je le mets à profit pour susciter la création de chaires d'entreprises dans mon Alma Mater. Une première Chaire Glaverbel voit le jour, via nos liens de sympathie à Alexis Jacquemin et moi avec Luc Willame, sur le thème « Société et civilisation européennes ». Les autorités universitaires s'étaient laissé convaincre de l'utilité pour les étudiants de l'IEE d'avoir une formation sur la civilisation ! Deux ans plus tard, démonstration concluante au-delà de nos espérances, puisque le nouveau programme prévoit une Chaire Glaverbel d'Études européennes sur les quatre disciplines. Ensuite, grâce au baron de Schoutheete, président du Fonds Baillet-Latour, nous bénéficierons d'une Chaire Interbrew-Baillet sur l'Union européenne et la Russie, à laquelle participera Gorbatchev, et une autre dédiée à l'UE et la Chine. Viendra aussi la Chaire Robert Triffin spécialisée dans le domaine de l’intégration monétaire européenne, soutenue par la Compagnia di San Paolo de Turin.

Quelle vision de l'Europe avez-vous, vous l'historien qui en scrutez l'histoire et l'évolution depuis tant d'années ?

Je ferai d'abord un commentaire sur la spécificité du travail de l'historien : notre éclairage repose sur le temps long, sur nos racines pour saisir les convergences, les divergences, nourrir la prise de distance sur aujourd'hui, grâce à hier ! Force est de constater que nous ne sommes pas suffisamment interpellés. Et l'attitude des historiens y est pour beaucoup. Un syndrome a sévi longtemps dans la corporation, celui de la dénonciation d'un prétendu abandon de sa neutralité par celui qui accepte le contact avec les médias. Il n'est pas bien vu de trop se faire entendre à la radio ou lire dans les journaux. Et pourtant quelques minutes d'antenne ou un article dans un quotidien, gagnés à la faveur d'anniversaires à commémorer, sont un moyen de faire passer un petit quelque chose.

Mon regard sur l’évolution de l'Europe ? Nous sommes aujourd'hui trop nombreux et tout a été trop vite! Nous sommes tous un peu responsables. Nous constatons un déplorable manque de culture de la construction européenne chez les nouveaux venus, qui ont tendance à croire que la construction communautaire commence avec eux ! Cette absence de culture se marque aussi à l'égard de développements plus récents : grand marché, risques de disparition du modèle rhénan, quasi ignorance des racines, des motifs qui ont présidé à la mise en œuvre. Fin des années 80, lors du grand basculement, des occasions ont été manquées. Il aurait fallu engager un scénario de pédagogie de l'Europe. Ceci aurait permis aussi d'éradiquer la peur des migrants venant de l'Europe centrale et orientale dans les pays occidentaux, d'échapper à cette condescendance qui induit toujours le sentiment d'une différence entre les « vrais » européens et ceux de l'Est qui leur dament le pion économiquement parlant.

La construction européenne n'a pas une évolution linéaire. Quand la courbe de la conjoncture est positive, les avancées du processus sont manifestes. A contrario, en temps de crise, la construction patine. Et dans ce cas, le rôle de bouc-émissaire de l'UE est renforcé.

Sur les institutions, je voudrais souligner la menace que représente le grignotage incessant des pouvoirs de la Commission par le Conseil. La dimension communautaire s'estompe via le recul d'influence de son organe d'expression, la Commission, au profit du Conseil qui est le porte-voix des gouvernements.

Enfin en période de crise comme celle que nous traversons depuis 2008, il est désespérant que l'UE fasse si peu pour renforcer son volet social. La Commission devrait se faire le porte-drapeau d'une action plus déterminée. Elle devrait se battre bec et ongles !

L'historien engagé n'est jamais bien loin... Lors de la cérémonie d'hommage organisée en votre honneur, vous avez exhorté vos pairs et les jeunes générations à pratiquer une histoire arrimée au devenir de leurs semblables.

L'historien doit sortir de sa tour d'ivoire, dénoncer les erreurs, les raccourcis, les télescopages, les manipulations de faits et chiffres, les déformations de propos.

Je n'ai pas l'obsession de la vérité absolue, je suis conscient qu'une argumentation pointue n'est pas toujours possible, en fonction du public visé, mais il faut toujours préserver la méthode et l'esprit, faire l'histoire des hommes et montrer à quel point c'est enthousiasmant. Montrer aussi que notre travail concerne les citoyens. Nous ne faisons pas assez d'efforts pour contrer la vision traditionnelle de l'historien, spécialiste des vieilles choses et cramponné au passé. Dans cet état d'esprit les propos de l'historien peinent à passer la rampe. C’est en quelque sorte pour prendre le contrepied de cette situation que j’ai pris l’initiative de lancer la rédaction d’une « nouvelle histoire de Belgique » depuis 1830. Sa réalisation, fruit d’une collaboration entre historiens du nord et du sud du pays, a donné lieu à la publication de neuf volumes qui ont connu deux éditions et une traduction en néerlandais. Ceci n’est qu’un exemple. Toutes les manières de jeter des ponts, de dialoguer, vulgariser, publier en version « poche », ouvrir cours et colloques comme le fait notre Académie vont dans le bon sens.


Maud Sorède, décembre 2013.


Pour en savoir plus.....
  1. Dujardin, V. et Tilly, P. (dir.), Hommes et réseaux : Belgique, Europe et Outre-Mers. Liber amicorum Michel Dumoulin, Euroclio n° 50, Bruxelles, éd. Peter Lang, 2013.

  2. Voir notamment l'interview de Michel Dumoulin in Le Périclès, la revue des historiens [de l’UCL], décembre 1999-janvier 2000.

  3. Dumoulin, M., Italie-Belgique, 1861-1915. Relations diplomatiques, culturelles et économiques. Thèse de doctorat en philosophie et lettres, groupe Histoire, UCL, 1981, dont sont notamment issus Les relations économiques italo-belges (1861-1914), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1990 [accompagné d’une microfiche] (Mémoires de la Classe des Lettres. Collection in-8°, 2e série, t. LXVIII, fascicule 2, 1990), et Hommes et cultures dans les relations italo-belges, 1861-1914, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome, 1983 (extrait du Bulletin de l’IHBR, t. LII, 1982, p.  271-567).

  4. Notamment Dumoulin, M., La Belgique et les débuts de la construction européenne : de la guerre aux traités de Rome, Louvain-la-Neuve, Ciaco, 1987 et avec Duchenne G. et Van Laer, A., La Belgique, les petits États et la construction européenne. Actes du colloque de clôture de la VIIe chaire Glaverbel d'études européennes, 2001-2002, Bruxelles, Peter Lang, 2003.

  5. Spaak, 2e éd, Bruxelles, Racine, 1999, et, avec V. Dujardin : Paul van Zeeland, 1893-1973, Bruxelles, Racine, 1997, et Jean-Charles Snoy. Homme dans la Cité, artisan de l’Europe, 1907-1991, Bruxelles, Le Cri, 2010 (Coll. « Belgique, Europe, Outre-Mer »).

  6. Dumoulin, M., La Commission européenne, 1958-1972. Histoire et mémoires d'une institution, Luxembourg, OPOCE, 2007 et avec Bussière, E., et Willaert, E., La banque de l'Union européenne, la BEI, 1958-2008, Luxembourg, BEI, 2008.

  7. Voir notamment Dumoulin, M., avec Bussière, E., et Schirmann, S., Milieux économiques et intégration européenne au XXe siècle. La crise des années 1970, Bruxelles, Peter Lang, 2006 et id., Milieux économiques... La relance des années quatre-vingt, Paris, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 2007.

  8. Franki, Building a World, Tielt, Lannoo, 1992, PETROFINA. Un groupe pétrolier international et la gestion de l'incertitude, tome I : 1920-1979, Louvain-la-Neuve – Louvain, 1997 (UCL, Recueil des travaux d’histoire et de philologie, 7e série, fascicule 4), Carmeuse. Histoire d’un Groupe chaufournier, 1860-2010, Bruxelles, Fonds Mercator, 2010 (Collection « Acteurs économiques »), et, avec la collaboration de P.-O. Laloux, Les Stoclet, microcosme d’ambitions et de passions, Bruxelles, Le Cri, 2011 (Coll. « Belgique, Europe, Outre-Mer »).

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