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Ismail Serageldin, père des nouveaux abolitionnistes : où est notre indignation ?

« L’éradication de la faim n’est pas une utopie. Des solutions existent. Ce sujet doit être placé au plus haut dans l’agenda international. C’est plus que jamais une cause d’intérêt universel.  » Ismaïl Serageldin

Fondateur et actuellement directeur de la Bibliotheca Alexandrina, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, économiste égyptien de renommée internationale, engagé dans la lutte contre la pauvreté et membre de nombreuses académies, Ismail Serageldin a été élu le 2 mars 2013 à l’Académie royale de Belgique dans la Classe Technologie et Société. Commandeur des Arts et Lettres de la République française, professeur au Collège de France et à l’Université Wageningen aux Pays-Bas, cet ingénieur de premier plan étonne, bouleverse et touche par son humanité débordante. Ni son doctorat de l’Université Harvard, ni ses 30 doctorats honorifiques, sa Légion d’Honneur de la France, pas plus que sa vice-présidence de la Banque Mondiale ou ses actions dans les institutions scientifiques et internationales, ni du reste ses nombreux livres et articles sur une quantité de sujets, dans des domaines fort variés, ne font d’ombre à l’homme – je dirais même à la quintessence de l’être humain – lorsque vous le rencontrez pour la première fois, comme cela a été notre cas lors de sa venue à l’Académie en février où il a brillé, pour deux conférences, à la chaire Lavoisier qui lui a été octroyée.

D’une simplicité qui laisse pantois, Ismail Serageldin respire le bon sens et la grande santé. En adepte de la justesse de vue et en prônant une pratique de l’esprit libre, guère avare de son temps pour cet entretien alors qu’il était sollicité de toutes parts, il nous fait partager son incroyable curiosité intellectuelle qu’il manie avec brio sur des questions qui devraient ne jamais nous quitter.

Et ce ne sont pas ses phrases chocs sur la faim, de « l’éradication de la faim n’est pas une utopie. Des solutions existent » à « où est notre indignation ? », qui le démentiraient, comme celle également qui a permis de faire avancer un problème crucial pour le monde entier : « … les guerres du siècle prochain seront des guerres de l’eau… ». Outre de moult prix récoltés à travers le monde, qu’il ait reçu également l’Ordre du Soleil levant du Japon ne laisse plus aucun doute sur sa contribution magistrale à défendre et à promouvoir concrètement, en hauts lieux et auprès de ceux qu’il appelle les maîtres du monde, avec une intelligence peu commune, les valeurs universelles que sont la tolérance, la liberté et la fraternité.

Dr Serageldin, vous dites que « l’humanité continue à souffrir de la faim au quotidien » et que « dans un monde productif et interconnecté tel que le nôtre, il est impensable que presque un sixième de l’humanité ne puisse manger à sa faim ». Vous proclamez haut et fort : « Où est notre indignation ?  » Pourtant, « l’éradication de la faim n’est pas une utopie » dites-vous également, « nous n’avons pas d’excuse », « il n’y a pas de mystère », « des solutions existent », « nous avons des réponses », nous pouvons « dire aux gens que nous savons comment faire » et que « ce sujet doit être placé au plus haut dans l’agenda international ». Vous ajoutez que « C’est plus que jamais une cause d’intérêt universel ». Mais comment en êtes-vous arrivé à faire passer ce message aux maîtres du monde – que vous fréquentez du reste depuis longtemps – si ce n’est eux qui vous fréquentent, tant ils sont séduits par vos analyses ? Mais entendent-ils vraiment votre indignation et le combat que vous menez contre la pauvreté ?


Je ne pense pas que les dirigeants prennent aussi sérieusement que je le voudrais la question d’abolir la faim. Certes, ils mènent un combat contre la pauvreté. Depuis ces dernières années, on a beaucoup avancé afin de réduire le nombre de personnes qui sont en dessous d’un certain seuil de pauvreté mais il demeure que, pour l’humanité représentée par les chefs d’état qui se sont réunis en 2000 à l’ONU, même si on diminuait ce nombre de personnes qui ne mangent pas à leur faim de moitié en quinze ans – de 850 millions d’individus à 425 millions –, on n’y est pas arrivés. Cela a même augmenté pendant une période et on demeure actuellement au même seuil ! Et cela, c’est inadmissible !

En 2000, j’étais parmi les indignés en disant même que cet objectif était tout à fait insuffisant : après quinze années d’effort, accepter que 425 millions de personnes aient encore faim ! Non, ce ne serait pas un succès. Le seul chiffre admissible, c’est zéro ! Parce que c’est la condition sine qua non pour vivre : manger à sa faim.

Mais, on a eu un certain succès quant à la proportion car la population mondiale a augmenté. Et cela est surtout dû à la Chine et à son essor exceptionnel. En revanche, si on regarde société par société, y compris la société chinoise, les écarts grandissent. 96 % des pays du monde ne réduisent pas l’écart entre les riches et les pauvres. Au contraire, il augmente. En Europe, aujourd’hui, je ne suis pas d’accord avec les politiques d’austérité, surtout là où il y a 27 % de chômage, et jusqu’à 60 % chez les jeunes. C’est une faillite intellectuelle et politique ! Et ceci parce que toute conception du développement passe par l’homme qui en est l’instrument et la finalité.

Je pense néanmoins qu’il n’est pas exclu de trouver des systèmes afin de faire face à cette situation. Bien sûr, l’humanitaire demeure nécessaire à certains endroits comme par exemple au Soudan du sud ou en Syrie. Mais c’est une action spéciale qui ne touche pas les 850 millions d’individus, tout au plus quelques millions.

Lorsque vous intitulez un de vos messages Mobiliser le savoir pour éradiquer la faim, dans le fond, n’êtes-vous pas un philosophe de la condition humaine ? L’eau et la nourriture, boire et se nourrir, conditions indispensables à la vie ! Mais que d’obstacles, les conflits, la démographie, le climat, l’économie, le financement… une solution est-elle possible malgré toutes les difficultés ? Quels sont les obstacles majeurs à la réalisation de ce minimum minimorum, semble-t-il aux yeux des occidentaux : nourrir tous les humains ? Comment est-ce imaginable que des humains ne soient pas de nouveaux abolitionnistes ? Comment expliquer que les besoins élémentaires, alimentaires, les plus fondamentaux ne soient en définitive pas une réelle priorité pour les humains que nous sommes, et ce via les parlements que nous élisons ?

Vous avez tout à fait raison. Mais rappelons-nous que dans chaque période de notre histoire des choses, que nous acceptons aujourd’hui comme conditions de n’importe quelle société qui se veut civilisée, n’étaient pas acceptées. L’esclavage faisait partie de l’expérience du monde jusqu’au XIXe siècle, et il a continué par ailleurs. Aujourd’hui, il est criminalisé car il existe encore. Aussi l’égalité des sexes, dont on est encore loin. Mais je reste relativement optimiste car si on regarde le XXe siècle, une évolution intellectuelle est manifeste entre son commencement et sa fin. Certes, on a eu les guerres mondiales et de grandes catastrophes, mais on est passé d’une mission civilisatrice colonialiste, avec un racisme enraciné, à l’utopie de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, acceptée partout dans le monde. La notion de l’égalité des sexes largement acceptée également. On a même une convention des droits de l’enfant et un programme contre la discrimination contre les femmes etc.

De plus, désormais nous savons comment tirer beaucoup plus de nourriture de chaque mètre carré du sol, de chaque mètre cube d’eau, de chaque heure de travail ! C’est le savoir. Mais est-ce que les gens savent qu’un tiers de la nourriture préparée en Europe et aux États-Unis est jetée ! C’est un gâchis extraordinaire. Il y a également, dans les pays en voie de développement, l’eau qui, traitée pour être potable, est perdue par des fuites dans les tuyauteries jusqu’à 50 %. Mais la mise en application de toutes les connaissances est difficile parce que les structures économiques et sociales font qu’il y a des obstacles à l’inclusion, notamment en milieu urbain, avec l’effritement de la famille, des liens de solidarité, et le chômage par exemple. Il faut recréer les liens sociaux et la solidarité commune, surtout que nous en avons les moyens techniques. On n’a jamais été aussi riches, jamais aussi dotés en technologie, que nous ne le sommes aujourd’hui.

Pensez-vous que partager nos connaissances à travers la libre circulation de l’information, connaissances sans frontières et sans lois dites-vous, est donc tout à fait fondamental ?

Oui, pendant sept ans, j’ai été le patron de la recherche agronomique internationale où nombre de savants dévoués ont participé à créer les moyens, partout dans le monde, pour résoudre les difficultés et réduire le fardeau des plus pauvres.

Peut-on voir un lien entre vos deux conférences pour la chaire Lavoisier : l’informatique au service de la société et la sécurité alimentaire ? Toujours le savoir, en somme ?

Oui, il n’y a pas de doute, l’informatique est au service de la société et joue un rôle primordial dans tous les secteurs de notre vie. La pénétration d’internet et du mobile est extraordinaire. On parle de 6 milliards d’humains sur 7 qui sont touchés ! C’est incontournable et merveilleux mais, par contre, je pense que nous faisons face à une révolution dans la nature même de l’organisation du savoir qui nécessitera une transformation en profondeur de toutes nos institutions, de l’école jusqu’au doctorat, et de ce que j’appelle des structures alliées de l’éducation : les bibliothèques, les musées, les archives etc. Bel exemple de microfinance en Tanzanie et au Kenya, avec le MPZA, où les pauvres utilisent leur mobile pour des transactions bancaires qui ne leur coûtent quasiment rien.

Nous devons repenser l’éducation et l’économie de nos sociétés car cette révolution informatique est en train de transformer les moyens et la situation que nous avons pour traiter du savoir, et comment pouvoir le transmettre aux générations futures.

Peut-on affirmer que vous parvenez à participer à la réduction de la fracture numérique à la fois par vos fonctions de directeur de la Bibliothèque d’Alexandrie et à la fois par vos actions en faveur de la numérisation du patrimoine intellectuel mondial ?

Pas seulement cela ! Je suis aussi membre du comité mondial qui revoit la gestion de l’internet et membre, entre autres, du comité international pour la science qui se penche sur ce que doivent faire les institutions scientifiques.

Nous vivons une période extraordinaire, passionnante. La rapidité du changement est vraiment invraisemblable. Si je vous dis qu’en 2007, une étude d’une université américaine a montré que depuis le début de l’humanité nous avions 256 hexabytes d’informations. Depuis, le monde produit 1 hexabyte par an ! Et ce chiffre s’accroît d’une manière incroyable. Le big data, une expérience scientifique menée notamment en Afrique du Sud, produira d’ici quelques mois autant d’informations que ce que tout le monde met sur internet en un jour. Si vous m’aviez posé la question en 2012, je vous aurais répondu que les services américains n’ont pas la capacité de filtrer des milliards et des milliards de conversations. En fait, c’était déjà possible (rires) !

En définitive, internet a transformé en profondeur nos vies et nos sociétés davantage que n’importe quoi.

Trois ans déjà que la révolution égyptienne s’est déclenchée. Qu’entrevoyez-vous pour l’avenir de la démocratie et de la liberté en Égypte ?

En fait, les gens ont eu des attentes qui n’étaient pas du tout réalistes. Rarement les sociétés se transforment aussi rapidement que l’on s’imagine parce qu’il faut changer les structures sociales, politiques et administratives. Regardons déjà combien de temps la révolution française a pris. Deux cents ans plus tard, on en est à la Ve République ! En Égypte, nous en sommes à notre deuxième constitution. Mais, je suis toujours un peu troublé car si on a arrêté cette vague de l’islam politique qui semblait tout balayer, il n’en est pas moins vrai que le besoin du recours à la force entraîne de nouveau la centralisation d’un pouvoir autocratique. Afin de faire face au terrorisme, ne pas être tué arrive au même niveau qu’avoir à manger et pour assurer cela, ce n’est pas facile car le pouvoir utilise des moyens non ordinaires. Mais je crois que le chemin est bien marqué pour arriver à sortir de tout cela. Et ce qui est encourageant, c’est que la jeunesse s’est prise en charge, et les femmes en particulier ont joué un rôle très important dans la révolution contre les Frères musulmans. Le peuple égyptien, avec sa prise de conscience, a montré que sans armes il pouvait montrer la voie vers la démocratie, l’égalité et surtout un plus grand respect pour la dignité de l’être humain.

Dr Serageldin, vous êtes Docteur Honoris Causa de près de trente universités dans le monde, vous avez rencontré les grands de ce monde, ceux que vous appelez les maîtres du monde, depuis les présidents des États-Unis jusqu’au Dalaï Lama ! Qu’est-ce que ces marques d’honorabilité ont changé dans vos recherches ? Pensez-vous qu’elles soient de nature à favoriser et à encourager votre combat pour la dignité humaine ?

J’ai toujours eu une énorme curiosité intellectuelle et une conception profonde des valeurs du respect de la personne humaine. Une des plus belles parties de ma vie, c’est lorsque j’étais à Harvard pour mon doctorat. Et, j’ai particulièrement apprécié de pouvoir suivre autant de cours que possible. C’était merveilleux avec tous ces savants, philosophes, éducateurs et artistes qui se trouvaient là-bas. J’ai ainsi présenté 27 cours pour ma maîtrise, alors que 16 suffisaient. Je ne le regrette pas du tout.

J’ai commencé par être ingénieur-architecte, puis je suis passé à l’urbanisme et, de là, à l’aménagement du territoire. Un pas de plus, et c’était l’économie. Enfin, l’éducation parce que je me suis dit que l’investissement le plus valable était celui dans la personne humaine. J’ai écrit ma thèse dans ce domaine. Ensuite, je suis passé à la Banque mondiale en 1972. Alors, avec l’explosion des prix du pétrole, on m’a demandé de gérer les rapports de la Banque avec les pays pétroliers. Ma première percée internationale a été de construire des modèles mathématiques pour essayer de comprendre les probabilités et mouvements de l’emploi. Enfin, je suis revenu à l’éducation et à la condition humaine, fort frappé par les problèmes rencontrés par l’Afrique sub-saharienne. Et alors vint ma nomination comme vice-président de la Banque en charge de l’environnement et du développement durable. J’ai ainsi mis en place toute une série de dispositifs pour protéger les pauvres en me basant surtout sur la valorisation du patrimoine culturel qui permet cette solidarité sociale que nous cherchons. Et last but not least, lorsqu’est venu le problème de la Bibliothèque d’Alexandrie, qui est la plus belle aventure de l’histoire de l’humanité, cette idée d’un centre culturel et intellectuel qui s’ouvre à toutes les cultures, la question se posait de savoir si on pouvait recréer cet esprit et cet espace de liberté de l’ancienne bibliothèque avec les instruments d’aujourd’hui, et j’ai dit oui. Pour ça, j’ai quitté tous mes postes internationaux afin de m’attaquer à ce grand défi ! D’ailleurs, lors des événements, les jeunes gens ont protégé de leur corps la bibliothèque ! Quelle exaltation !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques repères bibliographiques :

Plus de 60 livres et monographies (édités ou publiés) et 200 articles, chapitres de livres, et des documents techniques sur divers sujets dont voici un aperçu : Le développement durable et la richesse des nations(1996), La biotechnologie et la biosécurité (1999, avec Wanda Collins), Promethean sciences (2000, avec G. Persley), La biotechnologie et le développement durable : Voix du Sud et du Nord (2003, avec G. Persley), Découverte à la prestation (2005, avec G. Persley), Naissance numériques (2006), Réflexions sur notre avenir numérique (2006), Inventer notre avenir : Essais sur la liberté, la démocratie et la réforme dans le monde arabe (2e édition 2007), Science : La culture de la vie Changement (2e édition, 2007), Liberté d'Expression (2007), Et l'islam et la démocratie(2008), La Forme de demain (2010), Le projet culturel arabe (2010), Mobiliser le savoir verser éradiquer la faim (Collège de France / Fayard, Paris 2011), La fabrique de la justice sociale (Mandela Conférence 2011, Johannesburg, Afrique du Sud), La mémoire des choses passées Alexandrie : Leçons pour l'avenir de l'Islam et de l'Europe (le Nexus Conférence 2011, Pays-Bas).

Pour une bibliographie complète, voir le site du Dr Serageldin : www.serageldin.com

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