Les Actualités / Christophe Pirenne, musicologue atypique : et le rock entra à l’Académie

Christophe Pirenne, musicologue atypique : et le rock entra à l’Académie royale de Belgique !

Élu membre de l’Académie royale de Belgique en mai 2014, dans la Classe des Arts, Christophe Pirenne est musicologue, président de la Société liégeoise de Musicologie et administrateur délégué de Musique en Wallonie. Son enseignement porte sur l’histoire de la musique et les politiques culturelles dans les Universités de Liège et de Louvain-la-Neuve. Mais outre que notre féru de musique est un spécialiste incontournable du rock – Christophe Pirenne est en effet l’auteur, notamment, d’une vaste synthèse de l’histoire du rock parue en 2011 – sa véritable passion semble traverser toute sa carrière académique et scientifique en débordant sur une vie vouée à en décrire toutes les richesses transdisciplinaires. Les musiques dites populaires sont ainsi pensées, revues et passées au crible d’une analyse peu commune chez les musicologues. Ce sont même ces musiques que Christophe Pirenne scrute, celles qui n’ont « pour certains musicologues absolument aucune valeur » confie-t-il dans cet entretien. Nous vous invitons donc à rencontrer un homme pour qui la musique dépasse de loin tout ce qu’on peut en dire ‘en chambre’ – avec la gageure supplémentaire de la faire malgré tout vivre dans l’amphithéâtre universitaire – où elle apparaît vécue et vivante.


Christophe Pirenne, on a l’impression que vous êtes tombé très tôt dans la musique, en particulier dans le rock. Et que cette passion ne vous lâchera plus. Mémoire de licence et doctorat y seront consacrés ainsi qu’une partie de votre carrière universitaire et vos publications – passées, présentes avec Neil Young et La modernité multiple du rock, et à venir du reste avec un Vocabulaire du rock – le tout comme une sorte de colonne vertébrale, comme si le roc incontournable de votre évolution était le rock ! Mais comment sont nés cette orientation et ce goût pour la musique ? Ce rapport semble-t-il avant tout physique et viscéral au rock ?


Je dois dire que oui ! C’est vraiment effectivement viscéral. Je suis venu au rock un peu comme Paul sur le chemin de Damas. Cela peut prêter à sourire mais j’avais 13 ou 14 ans quand j’ai pu accéder à un local où se trouvaient les rhétoriciens dans mon collège. Ils écoutaient le premier live d’ACDC. Je vois encore la scène. Et cela a changé ma vie ! C’était le répertoire que je voulais écouter et jouer. Puis, mes parents m’ont laissé faire. Ils se disaient peut-être que c’était une maladie de jeunesse, que ça allait passer ! De mon côté, je ne me posais pas la question en ces termes !

Le plaisir de faire de la musique, je suppose ? D’emblée, jouiez-vous de la batterie ou de la guitare ?

D’emblée la batterie ! Les percussions disait-on dans les académies. J’avais de la chance car mes parents sont agriculteurs et cela ne posait pas de difficultés. J’ai construit et isolé un local dans lequel on répétait. Mais je ne pensais pas cela en matière professionnelle. Et surtout, je ne pensais pas intellectualiser cela car le batteur était dans les groupes de rock ce qu’on peut appeler ‘l’idiot du village’. J’ai découvert cela par après en étudiant la sociologie du rock.

Après ma rhéto, j’ai commencé des études de bibliothécaire. Gros lecteur, surtout fan de littérature. C’est à ce moment que j’ai découvert qu’il y avait une discipline qui s’appelait la musicologie.

Oui, avec une licence en musicologie et un approfondissement dans un doctorat consacré au rock ! Avec la découverte du rock progressif ?

Faire admettre à l’Université un mémoire sur le rock n’a pas été simple ! Du coup, j’ai d’abord travaillé sur un compositeur du XVIIIe, Monsigny, puis sur une institution, et enfin j’ai fini par convaincre mes professeurs de me laisser essayer ! Puis, j’ai poursuivi avec le doctorat. J’ai pu m’appuyer sur des travaux universitaires qui avaient été rédigés au début des années 1980 par des sociologues essentiellement, les musicologues ayant à l’époque d’importantes réserves.

Musiques populaires aux antipodes d’une intellectualisation, a fortiori universitaire, car davantage vécues et ressenties ? Sorte bien souvent de critique sociale ?

Oui ! Et, si j’ai choisi d’étudier le rock progressif, c’est parce qu’il avait davantage d’aura intellectuelle. Un des souhaits émis par certains musiciens qui participaient à ce courant était de faire du rock la musique classique du XXe. Une telle ambition était donc plus acceptable au sein de l’Université. À refaire, j’aurais été plus radical car ce qui me fascine maintenant, ce sont les musiques sans ‘valeur’ musicale ! Ultra-répétitives, par exemple, ou très simples, ou encore mal jouées et comportant parfois des ‘fautes’ ! Ce sont pourtant des répertoires inouïs qui remettent en jeu des questions aussi fondamentales que celles qui interrogent la beauté et la compétence de l’artiste.

En musique, retrouve-t-on cela dans des genres plus lourds comme le hard rock ou le heavy metal ?

Oui, le heavy metal à ceci de particulier qu’il est dans la majeure partie des cas construit sur des harmonies ultra simples (souvent des accords de deux notes ou Power Chords) qui permettent aux guitaristes de développer une rhétorique très virtuose. C’est un genre qui, par sa simplicité et sa « basse continue », est assez proche de la musique baroque. La musique soul est aussi connue pour sa « pauvreté » harmonique et de nombreux titres tournent autour d’un seul accord. Est-ce méprisable pour la cause ? Non parce que dans le premier cas, on peut se focaliser, entre autres sur la virtuosité des musiciens et dans le second, sur ces micro-fluctuations rythmiques qui donnent envie de danser. Ces répertoires nous imposent d’interroger la musique autrement. La grande tradition critique allemande, depuis Hanslick jusqu’à Adorno avait défendu l’idée d’une musique comme cosa mentale, mais le rock vient nous rappeler qu’une œuvre s’adresse aussi à notre cœur et à notre corps.

Pour ce faire, ne convoquez-vous pas les sciences humaines et une analyse pluridisciplinaire ?

Oui, en effet, je me suis fortement inscrit dans les études culturelles, et en particulier celles de l’école de Birmingham. Il s’agit de considérer des œuvres ou des objets populaires comme un lieu où s’articulent toute une série de problématiques sociologiques, technologiques, économiques, politiques, religieuses etc.

Dans le fond, ne renversez-vous pas la manière d’aborder la musique ?

Ce n’est pas spécialement un renversement, il s’agit plutôt d’accorder une même attention aux aspects textuels et contextuels d’une œuvre d’art. Un des fondateurs des Popular Music Studies a écrit sa thèse de doctorat sur la musique du générique de la série Kojak. 450 pages pour quelques secondes de musique parce qu’au-delà des notes, il y a une multitude de significations à débusquer. Ni Hendrix ni Beethoven n’ont vécu sur une île. Ce dernier a été autant tributaire de la technologie de son époque que celui qui fait de la techno minimaliste actuellement. Cela permet aussi de relire la musique savante à la lumière de l’histoire culturelle. Peut-être est-ce une réaction à la lecture très déterministe de l’histoire de la musique qui nous était enseignée, ce que Célestin Deliège appelait le « toboggan de l’histoire » ? Dans cette approche évolutionniste, si on partait de la tonalité chez Bach, on arrivait forcément à Stockhausen et à Pousseur ! Tout ce qui n’entrait pas dans ce moule – et cela vaut aussi bien pour Louis Armstrong que pour Joseph Jongen – était dévalorisé. Notre approche postmoderne qui consiste désormais à accorder autant d’attention à une chanson pop qu’à une symphonie nous vaudra sans doute un sérieux retour de flamme dans un avenir proche, mais je reste convaincu que la musicologie peut faire autre chose que distribuer des bons points.

On peut d’ailleurs se demander si Christophe Pirenne académicien, ce n’est pas très rock’roll ?

C’est même inquiétant (rires) ! Je n’y croyais pas d’ailleurs, je me disais : « T’es déjà si vieux ! » Mais je suis très fier de cette reconnaissance. Que les genres « mineurs », « populaires », « divertissants » puissent avoir droit de cité à côté de matières plus traditionnelles est une bonne chose. Ce n’est même plus être révolutionnaire que de parler de ces matières puisque nous sommes tous des enfants du rock ! Les décideurs d’aujourd’hui ont baigné dans cette culture-là.

Mais le rock est à la fois populaire et alternatif – hard rock, heavy metal – mais également une musique qui se vit et se sent, n’y a-t-il pas dans le fond une contradiction à en faire un objet d’étude universitaire et académique ?

Oui, c’est un discours fréquent. Si certains intellectuels s’inquiètent de la présence de répertoires populaires au sein des Académies, les amateurs de rock s’offusquent parfois de cette « récupération » en s’appuyant sur cet argument qui consiste à prétendre qu’il n’est pas possible de parler avec discernement d’un phénomène que l’on ne vit pas soi-même. Mais étudier le rock c’est plutôt essayer d’apporter une réponse à cette pseudo-contradiction entre nos goûts et notre milieu. Pourquoi est-ce que j’apprécie le rap alors que je ne suis pas issu du ghetto ? Pourquoi m’intéresser à un répertoire hédoniste alors que je suis un intellectuel ? Étudier les musiques populaires, c’est essayer de se comprendre. On ne compte plus aujourd’hui les coming out de collègues abandonnant – au moins partiellement – leur objet d’étude « traditionnel » pour s’interroger sur ce qui un jour les a bouleversés, fait danser ou fait pleurer.

Comment dès lors interroger vos étudiants dans une matière aussi ‘affective’ ?

C’est vrai que, pour un cours d’histoire du rock, je me demande en permanence comment évaluer les connaissances. Personne ne s’offusquera de ce qu’un professeur d’histoire de l’art puisse faire échouer un étudiant incapable d’identifier l’œuvre d’un peintre florentin de la Renaissance, mais que votre enfant puisse échouer à l’Université parce qu’il n’a pas su identifier l’œuvre d’un groupe punk new-yorkais paraîtra sans doute bien moins valide aux yeux de nombreux parents. Cela pose de belle manière la question très actuelle des acquis de compétences. Comment le savoir doit être transmis, rendu et utilisé ? Le problème étant encore plus aigu dans cette société utilitariste dans laquelle nous nous trouvons. Quelle plus-value, en termes d’employabilité et de barème salarial, peut m’apporter la connaissance de ce groupe punk new-yorkais ? Dans de nombreuses matières, il me semble que la question ne se pose pas avec la même acuité. Pour les sciences humaines, j’essaie de défendre l’idée que les musiques populaires sont une formidable clé de lecture du monde, que leur étude peut nous apporter de la méthode, mais aussi un peu de sagesse et de beauté.

Pour conclure, quelle serait, à vos yeux, la meilleure définition du rock ? Et peut-on le définir  ?

Il y a sans doute autant de définitions que d’amateurs. Pour ma part, je l’envisage dans un sens très large, en tenant compte de sa dimension quasi ontologique, à savoir que le rock n’englobe ni les œuvres écrites (ce qui définit plutôt la musique classique), ni les œuvres improvisées (plutôt caractéristique du jazz), ni les œuvres transmises oralement (plutôt les musiques du monde et les musiques folkloriques), mais ces répertoires qui résultent d’un travail de studio et qui nous donnent à entendre non pas une œuvre réelle (elle n’a jamais été jouée telle quelle), mais une œuvre idéale.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Harvest. Neil Young. Paris : Densité, 2014, 69 p.
Une histoire musicale du rock. Paris : Fayard, 2011, 792 p.
Le Rock progressif anglais. Paris : Honoré Champion, 2005, 354 p.
Vocabulaire des musiques afro-américaines. Paris : Minerve, 1994, 197 p.

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