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Antonino Mazzù, philosophe : pour une phénoménologie vivante de l’humain

Conférencier au Collège Belgique, professeur à l’Université libre de Bruxelles, docteur en philosophie et diplômé de psychologie clinique, diplômé des Universités de Bruxelles, Paris V et Genève, Antonino Mazzù porte haut les couleurs de la phénoménologie, au sens noble du terme, en ne cessant d’élever la pensée à la dignité des phénomènes, et ce par exemple dans des domaines que l’on pense généralement relever seulement de la psychologie ou de la psychiatrie ; récent objet de la conférence donnée au Collège Belgique, intitulée L’homme face à l’événement : philosophie et psychopathologie. Conférence que vous pouvez écouter, réécouter ou regarder, comme des centaines d’autres du reste, sur le site de l’Académie royale de Belgique : lacademie.tv ! Bien davantage encore, et de manière plus générale, le travail de traduction, entrepris par Antonino Mazzù, de textes considérés comme les plus difficiles de l’histoire de la philosophie, ceux du père fondateur de la phénoménologie, Edmund Husserl, le place parmi les plus grands spécialistes du genre. On lui doit, notamment, en collaboration avec Jean-François Pestureau, la traduction en français des fameux Manuscrits de Bernau sur la conscience du temps (1917-1918) dont la complexité est redoutable et considérés par d’aucuns comme l’acte de naissance de la phénoménologie la plus aboutie chez Husserl. De plus, on peut également sans hésiter voir en ce phénoménologue convaincu, outre un chercheur discret mais profond, un professeur reconnu par ses étudiants pour ses qualités pédagogiques pointues et un sens de l’écoute développé, un membre fondateur du Centre de phénoménologie et d’herméneutique, en collaboration avec les professeurs R. Legros, A. M. Roviello, M. Richir et L. Couloubaritsis. Centre, qui a été nouvellement baptisé Laboratoire de phénoménologie et d’herméneutique et intégré au Centre de recherches en philosophie, Phi. Laboratoire dont il est responsable, animateur dynamique et perspicace du séminaire qu’il y dirige et qui permet de garder en vie une pratique de la philosophie qui reste bien souvent trop méconnue. Cet entretien nous permettra d’y voir plus clair, et tout d’abord de nous demander de quoi il s’agit avec la phénoménologie ! Nous lui avons posé la question dans son bureau de l’Université libre de Bruxelles où nous avons été reçu avec toute la gentillesse et la discrétion qui caractérisent au plus haut point cet homme, ce phénoménologue de l’humain s’il en est, dont le charme incontestable se découvre avec bonheur et en toute simplicité.


Dans le fond, Antonino Mazzù, comment définissez-vous la phénoménologie que l’on dit souvent être à la fois une méthode philosophique et néanmoins une philosophie à part entière dans le champ de la philosophie contemporaine ?


S’il fallait tenter, en termes directs, d’indiquer ce qui me paraît être l’enjeu essentiel de la phénoménologie telle que je la comprends et la pratique, je dirais que c’est une manière de philosopher qui fait une sorte de pari sur la richesse des ressources en sens de l’expérience humaine se faisant. Dans le fond, si on repart des textes du père fondateur de la phénoménologie, Edmund Husserl, on s’aperçoit qu’il y a une manière relativement intuitive de comprendre ce qu’il entend par phénoménologie, c’est ce qu’il dit dans un passage célèbre : « c’est l’expérience pure mais muette encore qu’il s’agit d’amener à l’expression pure de son propre sens ». Et ceci par contraste avec les constructions théoriques ou conceptuelles, le point initial de la phénoménologie, chez Husserl et chez la plupart des auteurs qui se réclament de la phénoménologie, est le fait de saisir et de se tourner vers le mouvement même de l’expérience se faisant.

Est-ce dans ce cadre que l’on peut reprendre l’autre formule célèbre de la phénoménologie : « le retour aux choses elles-mêmes », la chose même, la Sache selbst ?

Je pense que c’est une formule qui est parfois caricaturée et mal comprise. Sache en allemand veut dire « chose ». On pourrait donc croire qu’il s’agit d’une simple attention aux choses, aux objets. Alors qu’il s’agit d’une attention à l’expérience. La Sache est le champ des phénomènes que Husserl considère comme le champ des vécus considérés de manière purement descriptive, et non explicative, au plus près de ce qu’ils ont à nous donner dans leur intimité. La Sache doit ainsi être ressaisie à même la mobilité de l’expérience, au vif de celle-ci, qu’elle soit perceptive, judicative, affective, etc.

Mais comment devient-on phénoménologue ? Comment cette orientation philosophique est-elle apparue chez vous ?

La première chose à laquelle je pense c’est à l’enseignement de Marc Richir, qui a été l’un de mes maîtres à l’Université, en particulier pour la phénoménologie.

Marc Richir avec qui vous avez écrit votre doctorat !

Oui, et mon mémoire ! Et en nous donnant cours sur Kant et la question du sublime, Marc Richir a eu une façon telle de parler de ce que signifie le sublime que, de manière bouleversante, cela a évoqué chez moi une expérience vécue ! Je le vois encore, il était debout, il s’était détaché du texte, il parlait de ce que l’on appelle le double mouvement du sublime. J’ai eu l’impression qu’un texte de philosophie extrêmement difficile et élaboré parlait de quelque chose que j’avais éprouvé lorsque j’étais adolescent. Je crois que cette connexion entre un grand texte de la tradition et une expérience vécue m’a immédiatement attaché aux enseignements de la phénoménologie. D’abord j’ai travaillé sur Kant et la Critique de la faculté de juger, et ensuite sur cette manière de philosopher qu’est la phénoménologie, sur ce qu’elle a de vivant. C’est d’ailleurs à cela que j’essaye d’être fidèle dans mes propres enseignements et lorsque j’écris. C’est tenir en somme, d’une main, la rigueur conceptuelle et, de l’autre, l’expérience à laquelle elle se rattache, et que tout homme peut éprouver dans un retour réflexif, voire méditatif, sur lui-même.

Pourquoi la phénoménologie semble-t-elle être laissée de côté par une certaine intelligentsia philosophique ? Alors même qu’elle semble bien vivante notamment en France avec l’académicien Jean-Luc Marion, Marc Richir, Claude Romano, Jean-François Courtine, Alexander Schnell, pour n’en citer que quelques-uns, mais aussi en Allemagne, au Japon et dans le monde hispanophone !

Une réponse toute personnelle mais elle a, du moins je le crois, une portée philosophique. C’est une question du rapport au temps ou à la temporalité. Je veux dire par là que la phénoménologie est une manière de philosopher qui se rattache à ce qu’on peut appeler la méditation philosophique. Méditer, c’est s’inscrire dans un temps lent, et long car, en phénoménologie, on retrouve toutes les grandes questions de la tradition philosophique et métaphysique. On le voit, par exemple chez Heidegger relisant Aristote, Husserl relisant Descartes, Levinas retrouvant Plotin et Platon, etc. J’ai parfois l’impression que bien d’autres manières de philosopher qui sont privilégiées aujourd’hui sont davantage liées à une temporalité brève, à un mode de fonctionnement qui attend des résultats rapides et efficaces. L’acte de philosopher devrait alors se mesurer à l’aune de la production des résultats en science. En revanche, la phénoménologie est bien vivante car de grands noms de la philosophie la pratiquent aujourd’hui. Je peux aussi l’attester par mes enseignements, par le nombre de mémoires et de thèses que l’on me confie, surtout dans la mesure où elle est une manière de philosopher qui parle aux étudiants, qui fait vibrer des cordes intimes.

Antonino Mazzù, tout récemment vous avez donné une conférence, L’homme face à l’événement : philosophie et psychopathologie, dans la cadre du Collège Belgique. Conférence que l’on peut voir ou revoir sur lacademie.tv. Pouvez-vous nous en donner la substantifique moelle ?

Je pense qu’un des aspects les plus riches de la perspective phénoménologique en psychologie et en psychiatrie, c’est d’avoir montré que ce qu’on appelle habituellement la maladie mentale n’est pas « mentale » au sens d’une partie de l’homme appelée l’esprit, la mens, par opposition au corps, mais que l’homme « mentalement » ou « psychiquement » malade l’est de son existence, en entier. Il est donc vain de distinguer ce qui serait soit purement psychique, soit purement corporel. Cela a pour corollaire qu’il faille à la psychiatrie et à la psychopathologie une discipline fondamentale, une anthropologie philosophique, une théorie de l’homme qui montre en quoi il y a maladie et pourquoi il y a souffrance. Théorie qui remonte plus haut que la division métaphysique entre âme et corps, qui aille jusqu’aux racines de l’existence. Et il se fait que c’est à la fois chez Husserl et chez Heidegger que ces psychiatres de tradition phénoménologique (Binswanger, Blankenburg, Tellenbach, Tatossian, etc.) ont trouvé les outils conceptuels leur permettant d’élaborer une nouvelle conception de l’homme malade sur la base de ce que certaines descriptions anthropologiques fournissent. J’ai centré cette conférence sur le thème de l’événement. Appréhender pleinement et unitairement l’homme, c’est comprendre que face et avec le poids de ses héritages (sociaux, familiaux et biologiques), il lui revient non seulement de faire quelque chose de ces héritages, mais aussi quelque chose de l’événementialité. Pour cela, il est nécessaire d’appréhender la manière mobile, dynamique, vivante qu’il a d’élaborer son existence à partir de ce qui surgit inopinément depuis le monde, à savoir l’événement. Faire quelque chose des surprises de l’existence et élaborer sa passivité, ce serait une manière de rendre compte de son mouvement vivant. Par contraste, ce que Binswanger montre, c’est que dans un certain nombre de psychopathologies, les personnes ne parviennent pas à cette double élaboration (héritages, événements). Ces existences se voient arrêtées, figées, lorsque surgit du monde un événement qui vient toucher un point structurel de leur constitution.

Peut-on dire, dans ce contexte, que la biologie est une condition nécessaire mais non suffisante ?

Oui, et pour rendre compte de tout cela, on a besoin de la phénoménologie ! C’est en elle que les psychiatres ont trouvé une intelligibilité autre que celle qu’ils voyaient par exemple dans la biologie ou dans la psychologie objectiviste. Encore une fois, c’est à mes yeux une manière de rendre compte d’un point de contact entre recherche philosophique et réalités humaines. Arthur Tatossian a écrit que les pathologies mentales sont des pathologies de la liberté, ce qui évoque un mot de Levinas, que je cite de mémoire : rien de ce qui est psychologie n’est anodin quant à la métaphysique. Dans la mesure où cette méthode essaye de remonter aux racines anthropologiques, en dépassant la division métaphysique corps et esprit, elle n’exclut pas du tout d’intégrer à leur compréhension le moment biologique. Mais, même s’il y a des déterminants biologiques, la question est : comment cette existence se reconnaît-elle, se vit-elle ? Si la maladie mentale devait se réduire uniquement à l’explication bio-physicochimique, il faudrait aller au bout de cette thèse et dire que l’homme en général se réduit à ces conditions. Je ne peux pas partager cette perspective pour des raisons parfaitement rationnelles.

Vous avez traduit un philosophe réputé, Husserl pour ne pas le citer, et surtout un texte très difficile, parmi les plus difficiles de l’histoire de la philosophie : Les manuscrits de Bernau. Quel souvenir gardez-vous de cette entreprise titanesque avec Jean-François Pestureau ?

La traduction est une partie de mon travail à laquelle je tiens, parce que c’est un des meilleurs services que l’on puisse rendre à la vie intellectuelle. Être un passeur de textes d’une langue à une autre. Quant au Bernau, c’est presque de l’ordre de l’intraduisible. Chaque page, chaque mot pose des problèmes. Texte d’une difficulté exceptionnelle qui donc laisse le sentiment mitigé que jamais la traduction ne sera à la hauteur et la satisfaction d’avoir fait œuvre utile. Je précise que c’est un texte de recherche qui n’avait pas été préparé pour la publication par Husserl lui-même.

Vous dirigez un séminaire de phénoménologie et d’herméneutique à l’Université libre de Bruxelles dans le cadre du nouvellement baptisé Laboratoire de phénoménologie et d’herméneutique, dont vous êtes du reste co-fondateur, intégré désormais dans le Centre de Recherche en philosophie Phi. Pourriez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste au juste ce genre de travail universitaire ?

Outre ses journées d’études et ses colloques, le laboratoire organise notamment un séminaire de recherche pour les doctorants et post-doctorants. C’est un séminaire inscrit dans l’école doctorale de philosophie de la Communauté française. Pour le fond, lorsque je suis enseignant, les étudiants attendent du professeur qu’il montre la maîtrise qu’il possède tandis que dans le séminaire je me trouve avec d’autres chercheurs, nous sommes tous sur un pied d’égalité face, par exemple, à la difficulté du texte à comprendre. C’est une manière de renouer avec la mobilité philosophique dans nos propres recherches. En outre, depuis que le laboratoire est actif, des étudiants et des doctorants, y compris étrangers ou issus d’autres disciplines, viennent me trouver pour alimenter, par la phénoménologie, leurs propres réflexions.

Avez-vous encore de la place pour de nouveaux projets ?

Oui, un projet de fédérer toutes mes réflexions autour de cette question du rapport à l’événement, de la temporalité vivante. Un autre qui touche la question de la spatialité de l’existence : on le voit, il s’agit de deux des trois axes majeurs de la recherche phénoménologique, temporalité et spatialité ; il faut leur ajouter l’intersubjectivité pour compléter la représentation de l’armure de la phénoménologie. Je garde enfin sous le coude quelques projets de traduction.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Antonino Mazzù, L’intériorité phénoménologique. La question du psychologisme transcendantal chez Husserl, Collection des Mémoires des Annales de phénoménologie, volume IV, Paris, 2003, 238 pages. Ouvrage publié avec le soutien du Centre national du Livre, France.

Plusieurs articles sont parus dans la revue Annales de phénoménologie, Amiens.

Antonino Mazzù (en collaboration avec J. F. Pestureau) : EDMUND HUSSERL, Manuscrits de Bernau sur la conscience du temps, Grenoble, J. Millon, coll. « Krisis », 2010, 330 pages. Traduction d’ED. HUSSERL, Die Bernauer Manuskripte über Zeitbewusstsein, 1917/1918, Gesammelte Werke, Husserliana, Band XXXIII, Dordrecht, Kluwer Ac., 2001.

Sur lacademie.tv de l’Académie royale de Belgique, www.academieroyale.be, vous trouverez la récente conférence, en vidéo et en audio, d’Antonino Mazzù : L’homme face à l’événement : philosophie et psychopathologie.

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