Les Actualités / Jean-Georges Massart sculpteur, dont la poésie éclot d’une écriture végétale

Jean-Georges Massart sculpteur, dont la poésie éclot d’une écriture végétale de l’espace !

« Choisir de
Rendre visible
Le presque rien »
Jean-Georges Massart

« Nul besoin de parcourir le monde pour en saisir la splendeur.

L’humilité du sureau/la souplesse de l’osier/
la rigueur du bambou suffit à valider
les aspirations de l’âme.
L’ocre à lui donner à la fois la clé de son origine et l’énergie qui l’anime.
Et la forme, sa poétique. »
Marc Renwart (extrait) 15 janvier 2003

C’est dans sa maison-atelier tout en étages, où règne une sereine atmosphère propice à la création, près de Tirlemont, que Jean-Georges Massart, artiste plasticien bien singulier, élu membre de l’Académie royale de Belgique le 6 mars 2014 dans la Classe des Arts, nous a reçu avec grande courtoisie pour cet entretien. L’homme, artiste d’emblée, est directement sympathique, d’une simplicité qui respire l’intelligence longtemps exercée et entre immédiatement dans le vif de sa passion qui déjà déteignait à l’ouverture des lieux. Et, ce qui frappe, ce sont les matériaux : le sureau, l’osier, le bambou ; bref, un univers végétal élevé à la dignité d’une nouvelle écriture des choses et du monde. Jean-Georges Massart cherche à dire en sculpture le presque rien de cette galaxie d’œuvres tout à lui, tout à son œil éclairé de mille feux poétiques. Le feu qu’il manie aussi du reste afin d’y voir la lueur flamboyante exercer sa magie et peut-être, qui sait, verrons-nous surgir la pierre philosophale ! Celle qu’il semble ne cesser de poursuivre en ployant, pliant et usant des matières végétales ou autres. Le résultat n’a, dans sa sobriété, que la force inouïe de la surrection de nouvelles forces érigées en une écriture inédite de l’espace. C’est certain, nous devons réapprendre un alphabet inconnu jusqu’ici, une langue sans mots mais dont la syntaxe dénote une sémantique à dire et à imaginer encore. Notre stupéfaction est telle qu’il n’est donc pas étonnant que, depuis 1968, on ne compte plus les nombreuses expositions dans des galeries, musées et centres d'art contemporain, les œuvres de Jean-Georges Massart figurant en outre dans diverses collections publiques et privées en Belgique comme à l'étranger, et plusieurs publications lui étant consacrées. Nous invitons le lecteur à vivre un entretien tout en émotion, qui émeut et met en mouvement notre sagacité. Avec en prime, un visite des ateliers, tout un univers !

Jean-Georges Massart, lorsque vous écrivez, « Choisir de Rendre visible Le presque rien », peut-on y voir un fil conducteur de votre œuvre ? Le ‘je-ne-sais-quoi et le presque-rien’ disait le philosophe Vladimir Jankélévitch, le presque rien, le ténu, le fragile ne sont-ils pas le tout de votre art ?

C’est le presque rien au niveau du matériau. Presque rien aussi parce que je n’ai pas de grands messages à faire passer. D’ailleurs, les grands messages passent plus vite que leur ombre ! Je ne suis donc pas pour un art engagé. L’art est poésie et elle est nécessaire à l’homme.

Vos œuvres et vos installations ne consistent-elles pas en somme à faire naître l’épure des choses et l’alphabet d’un nouvel espace ? Le presque rien y devient monde ? Tout l’espace ne semble-t-il pas contaminé ? Comme si les espaces vides et environnant les ‘objets’ prenaient vie eux aussi. Les vides ainsi emplis sont-ils plus importants ?

Certes, quand j’installe les pièces, je cherche un rythme entre elles. Il faut qu’elles se parlent. Lorsque je pars en exposition, j’en prends beaucoup avec moi. Si je n’en sens pas une dans l’espace, j’enlève !

Donc ce presque rien devient presque tout ! Et ouvre à l’imaginaire car vos œuvres ne correspondent à rien de connu ! Rien n’est représenté à proprement parler ! Seules restent la flexibilité et la souplesse d’un mouvement, souvent végétal. Qu’en est-il au juste ?

Un jour, j’ai ramassé une branche. Et depuis lors, c’est devenu ma seule activité. Les branches et les matériaux naturels simples. Rarement j’emploie des choses que la nature ne fait pas. Donc les petites branches et une branche creuse, le sureau. Rien n’est normalement collé, tout tient presque seulement sur un clou. Un équilibre précaire ! C’est du reste le titre d’une de mes expositions : « Précaire »  !

Et le bambou dans tout cela ?

Je cherchais un bois creux plus gros. Pas le bambou par exotisme ! Vous trouvez des bambous en France qui sont uniques en Europe.

Toujours un rapport à la nature ? Mais les matériaux ne se détériorent-ils pas ?

En général, j’emploie des végétaux qui ne vont pas se détériorer.

Oui, un rapport à la nature car on trouve dans mon travail un certain humanisme. Dans le sens où j’essaye de repartir de l’essence même de l’homme. Aussi, parce que je veux essayer de montrer ce qui fait la différence entre l’homme et l’animal. Ce dernier peut inventer un peu mais s’arrête assez vite. L’homme a reconnu de son côté dans un galet carré, le carré ! Même chose pour le triangle et le cercle. Et sans cela nous n’aurions pas toute la technologie que nous avons. Je tente donc de retourner à l’alphabet de la culture. Et finalement, la nature est le meilleur endroit puisque là l’homme a trouvé l’essentiel de ses connaissances.

Oui, et votre œuvre semble traversée, comme un fil rouge, par une épuration des lignes et des figures qui mène à une sorte de nouvel alphabet de l’espace des choses et du monde. Cette volonté semble s’ancrer dans l’utilisation des matières végétales. Sont-elles mieux à même, par leur flexibilité, de participer à cette invention d’un autre univers ?

Oui, car j’ai l’impression de ne rien comprendre au monde. Cela va trop vite pour moi. Alors ce qui m’intéresse est de rappeler les sources dans la nature. J’ai voulu aller le plus loin possible avec ce matériau. Et jusqu’à présent, je parviens toujours à me sentir bien avec ces choses-là. Mais, j’explore régulièrement de nouvelles choses. J’emploie aussi de la gomme-laque qui vient tout droit de la nature. Je l’utilise comme soudure. Je ne la ponce pas. Aussi la cire d’abeille. J’emploie le plâtre aussi. Tous ces produits partent et reviennent.

J’ai presque envie de dire que, sans le savoir, je fais une œuvre qui, si elle n’est pas respectée, va disparaître ! Donc, je ne l’impose pas pour les siècles. D’ailleurs, comme Proust le disait, « La durée éternelle n'est pas plus promise aux œuvres qu'aux hommes » (À la recherche du temps perdu, le temps retrouvé)  !

C’est le feu qui s’attaque à tout dans le fond ?

Ah, le feu est omniprésent chez moi. Probablement une fascination pour la flamme, qui permet de transformer la matière. Elle me fait une couleur : le noir. Noir que je peux nuancer par des ponçages. Des centaines de noirs différents se font par le feu. Et la flamme est un moment de repos.

La flamme illumine mais peut détruire également !

Oui, les premiers travaux que j’ai faits à la flamme ont pratiquement tous été détruits car j’avais été trop loin. Il y avait déjà la flamme avant que je n’utilise les végétaux. J’aimais travailler dans le noir avec ma flamme.
Oui, c’est une vie ! J’ai réellement commencé en 1968 !

Vous aviez associé le minéral aussi ?

Oui, ce sont des choses qui étaient plus présentes avant. C’est aussi toujours une question d’atelier.

D’ailleurs, je voudrais vous montrer mes ateliers bruts. Il n’y a aucun ordre ! Vous allez voir des choses qui sont en train de se faire. Là, vous voyez le rouge, c’est important. Là, le bleu de lessive apporté en Afrique par les colons blancs. C’est le bleu que l’on peut voir dans les masques africains. Ici, les ocres aussi, voilà un bloc avec lequel je n’ai jamais réussi à travailler. Là, c’est du tucula, un pigment africain.

Là, c’est le sureau ?

Oui, et là c’est la Renouée du Japon ! Puis, le bambou. Ici, l’ocre rouge qui est pur. Il provient directement des carrières d’Apt.

On voit que vous pliez l’osier !

Je n’utilise jamais un élément directement dans l’œuvre car je sais qu’il va rétrécir. Et comme je ne veux pas perdre la couleur, je ne peux pas plier toute l’année. Si je le mets dans l’eau pendant un mois, il redevient aussi souple que je veux mais il va prendre une couleur foncée.
Souvent, il faut que je travaille les choses jusqu’au moment où elles cassent !

Mais, dans le fond, quel est votre rythme de travail ?

Je peux travailler pendant un an tous les jours, une heure ou deux. Puis, ne plus travailler pendant six mois ! J’ai toujours des projets !

Oui, mais au moment où vous travaillez, savez-vous ce que vous allez faire ?

C’est de l’improvisation ! Il y a des choses qui sont réfléchies bien entendu mais c’est au fur et à mesure que les choses se font. Et puis, des accidents se produisent ! Rien ne se perd.

Parfois, un travail attend des années avant de le montrer.

Mais, le plus important n’est pas de penser à ce que je fais mais de faire ! Je ne suis pas quelqu’un qui parle beaucoup de son travail. Et presque pas d’œuvre avec titre !

Je vois que vous écoutez de la musique en travaillant !

Oui, du jazz ! Mon travail est proche du free jazz ! J’ai des gammes et je les associe, comme l’improvisation de jazz.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations :

Vous les trouverez sur le site web personnel de Jean-Georges Massart, www.jean-georges-massart.be, outre les œuvres mais également beaucoup d’informations bien précieuses.

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