Les Actualités / Marc D’Hoore, passionnément historien du libéralisme belge !

Marc D’Hoore, passionnément historien du libéralisme belge !

Lors de notre entretien avec Marc D’Hoore, pour notre plus grand plaisir, sa fierté ne fut pas mince de nous faire pénétrer dans son antre, dans cette vénérable institution bruxelloise qu’est la Bibliothèque royale de Belgique, qui a connu une véritable cure de jouvence sous la houlette de Patrick Lefèvre, son directeur général. Responsable du département des journaux et médias contemporains depuis quatorze années, Marc D’Hoore y règne discrètement en véritable gardien du temple. Diplômé en histoire contemporaine et en coopération au développement mais également membre de l’Unité de Recherche Mondes Modernes et Contemporains à l’Université libre de Bruxelles, cet historien passionné présentera au Collège Belgique les contributions de Paul Hymans au libéralisme belge les 4 et 5 mars. En effet, cet éminent spécialiste de l’histoire du mouvement libéral nous livre avec une certaine délectation les plus fines ramifications d’un courant d’idées et de pensées qui a traversé et parcourt encore fortement le paysage politique belge. Avec ce véritable moteur intellectuel que fut Paul Hymans aux yeux de notre hôte, nous entrons dans la vie de ce qui a plus que probablement permis de cimenter un pan important de notre patrimoine culturel au sens large tant les prolongements sociaux, politiques et, entre autres, économiques n’ont pas manqué d’étonner et de surprendre d’aucuns par l’originalité, le dynamisme et la force.

Nous sommes heureux de vous faire entendre dans cet entretien un Marc D’Hoore qui, avec une parole toujours accessible et pleine de bon sens, semblable certainement à celui dont Paul Hymans a fait preuve durant sa vie, nous initie à une histoire peu commune, celle du libéralisme belge, et en même temps nous fournit chemin faisant quelques clefs afin de mieux en comprendre toute l’actualité  !


Dès le départ de votre singulier parcours, il semble que Jean Stengers et Hervé Hasquin aient joué un rôle décisif ?


Oui, j’avais envie en terminant ma licence en histoire contemporaine à l’Université libre de Bruxelles d’élargir mes connaissances, et ce par un troisième cycle en coopération au développement dans la faculté de sciences sociales. En 1988, lorsque j’avais presque terminé, Jean Stengers, qui avait dirigé mon mémoire en histoire, m’a proposé d’écrire une thèse de doctorat en me disant, du reste, que dans tous les cas ce serait un hobby intelligent ! Le sujet était l’évolution organisationnelle du libéralisme belge de 1894 à 1961, soit depuis l’effondrement du parti aux premières élections au suffrage universel plural jusqu’au redéploiement, avec derrière tout cela toute la nouvelle organisation – discipline de parti, nouvelle structuration et nouvel exécutif – sous la poigne d’Omer Vanaudenhove. Donc, l’ambition était d’étudier le passage d’un vieux parti, fondamentalement censitaire, à son redéploiement spectaculaire en 1965 avec le PLP. Ce qui, en somme, inscrira le libéralisme belge comme un des trois grands partis, et ce jusqu’à aujourd’hui.

De son côté, Hervé Hasquin coordonnait un projet sur l’histoire du libéralisme belge et tout est venu de là avec un premier boulot à la clé ! Puis, j’ai collaboré au dictionnaire d’histoire de Belgique pour lequel, toujours Hervé Hasquin me confie le mouvement flamand. Et parallèlement, Andrée Despy-Meyer, archiviste de l’ULB, me propose de travailler sur la grande exposition Mai 68.

Très vite vous rencontrez Jean Gol !

Oui, car un peu plus tard, je serai bibliothécaire-documentaliste au Centre Paul Hymans. J’y fais, en effet, la connaissance de Jean Gol qui, passionné d’histoire, me demande de lui fournir des documents sur Paul Hymans (1865-1941). La question pour lui était – après l’austérité des années « Martens-Gol » – d’utiliser le nom de Paul Hymans, dans ses discours doctrinaux, comme référent de l’incarnation de l’évolution démocratique et sociale du libéralisme et de sa tolérance philosophique, le tout en quelque sorte entre la commémoration, la prolongation et, il faut bien le dire, une certaine récupération comme cela se passe habituellement. À cela s’ajoutent Paul Janson et Jean Rey qui seront également repris par Jean Gol comme figures essentielles.

Après quoi je rentre aux Archives du royaume, ce qui me remettra en contact avec la pensée de Paul Hymans (ses archives et celles de Frère-Orban y sont alors conservées), et puis enfin, après un détour par le cabinet d’Hervé Hasquin et le Musée royal de l’Armée, je suis arrivé ici, à la Bibliothèque royale de Belgique, avec comme mission la gestion des collections de journaux et des médias contemporains, à savoir le micro-filmage, la numérisation et la valorisation de toutes les richesses dont nous disposons à cet égard, ce y compris en organisant des visites guidées, des expositions et une initiation à la critique des médias !

Tout prochainement, vous participerez au colloque consacré justement à Paul Hymans qui se déroulera au Collège Belgique les 4 et 5 mars, intitulé ‘Paul Hymans, Un grand homme d’Etat libéral’. Dans votre conférence intitulée Contribution(s) au libéralisme belge, en quoi Paul Hymans contribue-t-il de façon plurielle au libéralisme belge et comment va-t-il participer à toutes ces transformations ?

Oui, Paul Hymans joue un rôle important, majeur, depuis l’extrême fin du XIXe, avec son entrée à la Chambre en 1900, la reconstitution de l’unité libérale, son leaderschip sur le parti libéral, son éthique rigoureuse, son sens de la rigueur, puis sa figure de ministre « semi-permanent » des affaires étrangères dans l’entre-deux-guerres, son rapport avec les autres partis dans le sens d’une pacification, notamment avec les catholiques, et aussi dans le repositionnement du parti comme parti de gouvernement après trente années d’opposition.

Incontestablement un grand homme d’État !

Oui, incontestablement ! Un grand homme d’État libéral qui, bien que contesté dans les années 30, reste une figure tutélaire qui est passée de leader à chef de file gouvernemental, et enfin au statut de vieux sage et de penseur du parti. Le tout en faisant la jonction entre les progressistes et les doctrinaires. C’est un facilitateur intellectuel, en élargissant, tout à la fois par l’écrit, le discours et l’activité parlementaire, le libéralisme finalement doctrinaire du XIXe aux réalités. Il s’intéresse d’ailleurs beaucoup au développement des sciences sociales.

Un côté précurseur aussi, en négociant, dans un programme commun (enseignement obligatoire, suffrage universel, représentation proportionnelle), le cartel libéral-socialiste de 1912 pour renverser la majorité catholique absolue et, de là, peut-être peut-on le voir également comme l’un des lointains inspirateurs du gouvernement des gauches de 1954-58, voire de l’arc-en-ciel ou de la violette de 1999 ! Un autre apport de Paul Hymans, c’est toute la réflexion sur la protection et la représentation des minorités politiques. Cela va se traduire par un combat en faveur de la représentation proportionnelle, qui a été au libéralisme belge ce que le suffrage universel a été au parti ouvrier belge, incarnant la véritable représentation des minorités.

Ne peut-on pas qualifier Paul Hymans de véritable moteur intellectuel du mouvement libéral ?

Oui, vous avez raison, c’est le bon terme, moteur intellectuel. Paul Hymans est à la fois un intellectuel qui, sans être vraiment un théoricien, pense, écrit, rencontre et agit. C’est un historien, un biographe, un journaliste également. Il synthétise et reformule d’une façon cohérente et abordable les différentes influences qui l’ont formé. Cela débouche sur un corpus intellectuel doctrinal original d’un démocrate doté d’un grand bon sens, où l’on reconnaît sa marque de fabrique de passeur entre deux époques, entre deux formes de libéralisme et, entre le parti libéral et les deux autres partis. C’est aussi un homme qui sait reconnaître les jeunes pousses, qui du reste le lui rendront bien en faisant de lui, passeur encore une fois à ce titre, celui qui leur a fait découvrir le libéralisme.

C’est donc toute la question de la survie et du rôle d’un parti libéral en Belgique que Paul Hymans a touchée. Avec lui, le libéralisme n’a cessé de se démocratiser et de s’ouvrir. Toujours donc avec un fil conducteur intellectuel, une volonté intellectuelle, reposant sur une vision prospective par rapport à la nécessité pour la société belge du maintien et du développement d’une pensée libérale – entre un parti anticlérical et collectiviste, et un parti clérical et anti-collectiviste – qui tout en favorisant le progrès social stimule l’entreprise individuelle. Le tout en défendant la laïcité, les droits de l’homme et l’école publique.

En résumé, Paul Hymans incarne le libéralisme belge. Personne ne conteste de son vivant même que nous avons affaire avec lui à une figure majeure, et multiple.

Comment se configure l’héritage de Paul Hymans, notamment dans le libéralisme social ? Autrement dit, y a-t-il encore aujourd’hui un effet ou une dynamique Paul Hymans ?

Oui et non ! Lorsque vous lisez des travaux récents sur l’évolution du libéralisme belge, on constate une évolution vers un parti ‘attrape-tout’, le mot est utilisé par les politologues. Début des années 80, le PRL accueille des ex-FDF dont Roger Nols, des anciens du PSC, et même du PS (Henri Simonet). En 1993, avec la Fédération, on constate un repositionnement francophone tout à fait légitime avec le FDF. Le MCC, qui est un « appendice » du PSC, rejoint la Fédération en 1996 et cela devient le Mouvement Réformateur. Une évolution donc vers un grand parti du centre droit ‘attrape-tout’, et puis vous avez les analyses – comme celles de Monsieur Magnette – qui n’hésitent pas à dire que le libéralisme s’est clairement classé à droite.

Comment dire en un mot l’homme Paul Hymans ?

Lorsqu’on regarde la substantifique moelle du libéralisme de Paul Hymans et ce qu’il a laissé, sa figure fait un peu penser à Charles de Gaulle sur les Champs-Élysées, il a une statue mais elle est mal éclairée !

J’ajouterais ses hautes exigences morales, ainsi que son mépris pour les choses de l’argent. Son seul luxe était son hôtel particulier rue Ducale… et d’une certaine manière ses promenades qu’il affectionnait tout spécialement dans le parc de Bruxelles entre le Parlement et son hôtel, juste devant l’Académie royale de Belgique où, heureux hasard, auront lieu nos conférences !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Mai 68, vingt ans déjà. Catalogue de l’exposition organisée à l’Université Libre de Bruxelles (avril-mai 1988), Bruxelles, 1988 (avec A. DESPY-MEYER et I. POLLET). Ce catalogue est consacré à la contestation estudiantine à l’ULB et dans les établissements d’enseignement bruxellois.

M. D’Hoore (1993), « La saga des Ducs. Naissance, vie et mort de l’expérience bicéphale au Parti réformateur libéral (1989-1992) », dans Res Publica, 1993, t. 35, p. 459-501.

« Les libéraux et les élections communales (1895-1940) : un état des questions  », dans Les élections communales et leur impact sur la politique (1890-1970), Bruxelles, Crédit communal, 1994, p. 165-179.

« Du PLP-PVV au PRL FDF, 1961-1997 », dans Courrier Hebdomadaire, CRISP, n° 1554-1555-1556, Bruxelles, 1997 (comprend un chapitre consacré à l’évolution du libéralisme bruxellois entre 1961 et 1979).

« Bruxelles, ‘ville maçonnique’ », dans A. DESPY-MEYER (dir.), Bruxelles, les Francs-Maçons dans la Cité, Bruxelles-Gand, 2000, p. 28-55.

« Démocratie ou particratie ? Partis politiques et députés en Belgique depuis 1914 », dans E. WITTE, E. GUBIN, M. GÉRARD et J.-P. NANDRIN (dir.), Histoire de la Chambre des Représentants 1830-2002, Bruxelles, 2003, p. 158-177 [également publié en néerlandais et – en version abrégée – en anglais].


Zoom

 

Top