Les Actualités / Brigitte D'Hainaut. Insérer l’art dans sa dimension sociale

Brigitte D'Hainaut. Insérer l’art dans sa dimension sociale

Licenciée en Histoire (1979), en Histoire de l'Art et Archéologie (1982), et docteur en Philosophie et Lettres (section Histoire de l'Art et Archéologie) (1997), Brigitte D'Hainaut-Zvény est, depuis 2001, titulaire à l'Université libre de Bruxelles des cours de « Notions d'histoire de l'Art de la Renaissance », de « Questions d'Histoire de la Sculpture », de « Questions d’Histoire de la Peinture européenne » et d’un cours « d’Arts décoratifs ». Elle a fait de nombreux séjours d'étude à l'étranger, notamment à Paris, où elle a fréquenté l'École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS), en Italie, où elle fut chargée de recherche aux Archives du Vatican (1981-1985) pour l'Institut historique belge de Rome, ainsi qu’en Chine où elle a enseigné (Taipei et Shanghai). Elle est lauréate de la Fondation Mathieu (1990), de la Fondation Sulzberger (1998), ainsi que du Prix du Concours annuel (2000) de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique (Classe des Beaux-Arts) pour sa recherche sur les « Fonctions et usages des retables sculptés dans les Pays-Bas à la fin de l'époque gothique ». Brigitte D'Hainaut-Zveny s'intéresse aux Arts et à leur mise en perspective historique. Elle travaille essentiellement sur les productions artistiques de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance et s'intéresse plus particulièrement aux images religieuses. Elle s'attache également à l'art, à la société et aux systèmes symboliques du XVIIIe siècle, comme en témoigne la direction scientifique de plusieurs volumes, tels Rocaille-Rococo (« Études sur le XVIIIe s. », 18, 1991), La place des Martyrs (CFC Éditions, 1994), Formes et figures du goût chinois dans les anciens Pays-Bas (« Études sur le XVIIIe s. », 37, 2009). Toutes ses recherches, ses publications et ses enseignements, servent une conviction fondamentale dont elle s’explique ici  : celle du lien indéfectible entre les œuvres et les sociétés qui les ont conçues et utilisées.


Brigitte D’Hainaut, vous avez suivi un cursus en histoire et histoire de l’art et archéologie parachevé par un doctorat sur Les retables d’autel sculptés dans les Pays-Bas à la fin de l’époque gothique (XVe - début XVIe siècles. Raisons, thèmes et usages. Comment advient cette vocation pour l’histoire de l’art et cet intérêt pour l’époque gothique et les retables ?


Associer l’étude de l’histoire et de l’histoire de l’art s’est toujours imposé à moi comme une nécessité, celle de travailler sur un support de dimension esthétique et de le réintégrer dans un contexte historique et anthropologique. Ne pas restreindre les « œuvres » à leur valeur d’art, mais leur restituer leur réalité d’« objets » créés dans, par et pour une société déterminée. J’ai donc entrepris de reconsidérer ces retables en leur posant des questions très élémentaires : qu’est-ce qu’une image d’autel, d’où viennent ces objets et surtout à quoi servent-ils ? Des questions qui m’ont amenée à restituer la très grande diversité des usages – ; rituels, dévotionnels, sociaux, mais aussi spatiaux et temporels – ; assumés par ces objets et à prendre la mesure de l’influence que ces multiples raisons d’être ont pu avoir sur certains de leurs choix formels. Une démarche qui vise à apprécier la manière dont formes et fonctions s’ajustent, sans vouloir pour autant nier ou mésestimer la capacité des créateurs à inventer des formes qui font sens.

Votre bibliographie impressionnante témoigne d’intérêts divers, du goût chinois aux peintres belges en passant par l’architecture de la place Royale à Bruxelles et par bien d’autres sujets. Néanmoins, c’est l’art sacré qui domine vos préoccupations. Entre beauté formelle et témoignage des croyances, en quoi cet art sacré, des images et de l’invisible, vous paraît-il important aujourd’hui ?

Ce qui me paraît important, c’est de comprendre les modalités de fonctionnement d’une société – ; que celles-ci soient politiques, religieuses ou sociales – ; et d’apprécier le rôle que les objets jouent dans ces situations. Développer ce type de recherche fondamentale n’est pas un luxe, mais une nécessité, le moyen d’éviter à l’avenir les erreurs passées et de s’inventer un futur différent. Ainsi, on comprend que les retables ne servent pas seulement à décorer, mais sont des objets qui induisent des comportements, qui assurent une perméabilité au sacré. Comment un groupe social s’organise-t-il autour du sacré et s’ouvre-t-il à cette communion avec le sacré ? Comment entrer dans les mécanismes mentaux par lesquels se pensent les individus ? Le retable gothique nous permet de mesurer l’impact d’une série de pratiques dévotionnelles, alors largement diffusées, qui proposaient aux dévots de rentrer dans une image pour entrer dans une scène, afin d’aiguiser leur empathie avec les sujets représentés et d’induire par cette espèce d’ubiquité, le sentiment d’une présence de l’Autre. Des pratiques que l’on retrouve évoquées dans certains retables, tel celui de Claudio Villa, qui figure le commanditaire et son épouse au pied du Calvaire, littéralement « transportés » sous l’effet de cette projection empathique, avec leurs bancs de prière, dans le temps et le lieu de l’histoire sainte. L’image met donc en scène ces pratiques dévotionnelles, tout en étant façonnée par elles, comme en témoigne le réalisme des personnages représentés qui « forcent » l’implication des dévots, ou l’attention apportée à la représentation d’une série de détails pittoresques, ceux-là mêmes que les traités de dévotion recommandaient de fixer pour soutenir la concentration méditative des fidèles.

Vous n’avez pas seulement étudié le « goût chinois » dans les anciens Pays-Bas et au XVIIIe siècle, vous avez directement collaboré à une exposition en Chine. Qu’est-ce qui motivait cette attirance pour l’art chinois, entre « le vertige et l’ailleurs » ?

J’ai beaucoup travaillé sur le XVIIIe et les arts mineurs, les ornements, les rocailles, et j’ai été confrontée aux « chinoiseries ». Ce fut l’occasion pour moi de prendre le temps de découvrir cet art si différent, antidote fantastique à nos perceptions occidentales. Dans la peinture chinoise classique, on ne trouve, en effet, pas de construction géométrique des volumes, ni d’organisation perspective de l’espace qui assigne au spectateur une place fixe, hégémonique, et qui réduit la durée du temps à l’espace d’un instant, mais s’y manifestent, par contre, une force rythmique étonnante qui assure la cohérence de la composition et une capacité, pour nous étrange, à maintenir la présence de surfaces non peintes, de vides ; expressions formelles d’une autre manière de voir, de concevoir et de représenter le monde. Comprendre un peu mieux cet art d’Extrême-Orient, c’est donc apprendre à penser autrement, et se donner l’occasion d’un regard rétrospectif sur les fondements de nos arts d’Occident.

Il est aussi frappant de constater votre attention érudite pour « l’art longtemps supposé mineur », l’art des bijoux, des ornements, l’art des apparences…

Comme toujours, la vie nous impose des tournants ! En l’occurrence, je donnais cours à l’ULB et on m’avait demandé – à la femme – de parler des arts décoratifs. Le terrain était à investir, car il était dévalorisé. Cela rejoignait ma préoccupation fondamentale : il n’y a pas de valeur esthétique des objets sans leur inscription dans la dimension sociale. Il n’y a pas d’histoire de l’art qui puisse s’enfermer dans les préoccupations formelles, pas plus qu’il n’y a des arts qui soient majeurs ou mineurs. Ce cours fut l’occasion de plaider pour un élargissement du catalogue des objets pris en compte par les académiques et de créer, par une réappropriation systématique des arts décoratifs, des objets du quotidien et des choses banales, les conditions contraignantes d’une collaboration des historiens de l’art avec les archéologues, les sociologues et les anthropologues. Éviter, coûte que coûte, la partition des champs de recherche. Raisons raisonnables qui m’ont permis de découvrir la formidable vitalité du bijou contemporain en Belgique, l’urgence et l’importance de consigner la mémoire et les expériences d’un certain nombre d’artistes pionniers.

Pour terminer, pouvez-vous nous introduire à votre prochaine intervention au Collège Belgique, le 28 avril prochain, sur « Des retables et des hommes ou comment faire affleurer une présence du sacré dans les sanctuaires (XIIIe - XVIIIe siècles) » ?

Je ferai état de mes recherches dans ce domaine en intégrant cette « histoire de retables  » dans une perspective diachronique. Il s’agira d’évoquer l’évolution des supports choisis par différentes époques pour « object-iver » une présence du sacré. Les retables, en effet, se font reliquaires au Haut Moyen Âge, retables d’images au Bas Moyen Âge, tandis qu’ils se structurent souvent, à la Renaissance, autour de Saints Sacrements. Évolutions des supports assignés à manifester une « Présence réelle ». D’autres objets pour d’autres stratégies spirituelles, d’autres formes et d’autres lieux pour d’autres enjeux, que je m’efforcerai d’évoquer.

Propos recueillis par François Kemp

Choix bibliographique :

B. D’HAINAUT-ZVENY, Les retables d'autels gothiques sculptés dans anciens les Pays-Bas. Raisons, Formes et Usages. Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Classe des Beaux-Arts, Collection « Mémoires couronnés  », 2008, 437  p.

Miroirs du sacré. Les retables sculptés à Bruxelles, XVe-XVIe siècles. Productions, Formes et Usages. Bruxelles, CFC Éditions, 2005, 253  p. Sous la direction scientifique de B. D'Hainaut-Zveny, Préface de J.-C. Schmitt.

Machina spirituales. Les retables baroques dans les Pays-Bas méridionaux et en Europe. Contribution à une histoire formelle du sentiment religieux. Bruxelles, Institut royal du Patrimoine artistique, 2014, 321 p. Sous la direction de B. Hainaut-Zveny et de Ralph Dekoninck.

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