Les Actualités / Un intense amour de la vraie vie. Entretien avec Jean-Louis Vincent

Un intense amour de la vraie vie. Entretien avec Jean-Louis Vincent

« Bonjour, comment allez-vous ? En forme ? » ! Ainsi Jean-Louis Vincent salue-t-il ceux qu'il croise en chemin, collègue ou visiteur et je n'ai pas échappé à cette coutume en me pointant à la porte de son bureau. En forme, lui l'est à l’évidence, et devant une santé et un dynamisme aussi jubilatoires, nous n'avons plus aucun doute sur notre propre état ! J'imagine que, dans son service, seuls les comateux profonds n'obtempèrent pas illico à l'impératif de cette « pêche » cohésive et communicative !

C'est donc sous les dehors d'une force de la nature, d'un homme-orchestre boulimique de la vie et de la bonne humeur qu'il peut être appréhendé à première vue mais ne nous y trompons pas : sa musculation est intellectuelle, ses poids et haltères concernent neurones et rigueur scientifique. Pour s'en convaincre d'entrée de jeu, épinglons qu'il est l'auteur de 800 articles scientifiques originaux, de 300 chapitres de livres, d'un manuel de réanimation, soins intensifs et médecine d'urgence régulièrement réédité et qu'il dirige trois revues scientifiques majeures.

Professeur ordinaire à l'ULB, ex-chef du service des Soins intensifs de l'hôpital Érasme, il a inscrit toute sa carrière dans une opiniâtre volonté de combiner l'excellence de la recherche, de l'enseignement et de la clinique et de garder les exigences du chercheur arrimées à son cœur de métier. Le Prix quinquennal du FNRS qui lui a été remis en 2010 en est un des témoignages les plus prestigieux.

Aujourd'hui, il reste très actif à l'hôpital Érasme et dans les sociétés européennes et internationales dont il est membre de longue date ou fondateur (1). Il préside actuellement la « World Federation of Societies of Intensive and Critical Care Medicine ». Difficile d'imaginer des personnalités douées d'un tel leadership et d'esprit d'entreprise poser leurs valises et vivre de leurs souvenirs.

Bref entretien avec un homme qui devrait avoir six vies pour rencontrer ses attentes, ses projets, ses réflexions visionnaires... un homme occupé mais pas avare pour un sou de son temps, de sa disponibilité pour expliquer les progrès, les avancées et les limites de sa discipline, toujours conscient des objectifs essentiels de la médecine : le bien-être des gens, leur qualité de vie. Un credo qui s'accommode mal de compromis pour une survie de clapier.


La médecine c'était une voie toute indiquée pour une personnalité comme la vôtre et a fortiori dans les spécialités que vous avez choisies ?


Depuis mon enfance je savais que je voulais devenir médecin et la médecine interne s'avérait un choix idéal par son côté « généraliste » qui augurait d'exigences intellectuelles que je recherchais. À l'époque de ma formation d'interniste, de 1973 à 78, c'était une discipline encore assez contemplative. Au diagnostic succédaient des traitements ni spécifiques, ni efficaces dans l'immédiateté. Ce rythme lent ne faisait pas bon ménage avec mon inclination à l'action !

Ma deuxième spécialité – les Soins intensifs – allait me permettre de concilier approche holistique et urgence des réponses, recul de l'analyse de l'interniste et engagement sine die de l'intensiviste.

Cette discipline en était à ses débuts ?

C'est la génération au-dessus de la mienne qui en avait lancé les premiers fondements, j'ai fait mes premiers pas près du Dr Cornil et du quartier 9 à l'hôpital Saint-Pierre. Ces confrères et leur équipe s'impliquaient sur le plan humain. Il y avait diversité des problèmes, regard global et on parlait à l'époque de « réanimation ». Se battre pour la vie et voir tout de suite les effets d'un traitement.

Se former aux États-Unis s'avérait incontournable ?

Oui si on voulait vraiment être partie prenante des innovations. J'ai fait un stage de deux ans chez le pionnier, le Dr M. H. Weil, premier président de la société scientifique américaine de « Critical Care » et professeur à University of Southern California, Los Angeles. À mon retour, je suis entré à Érasme dans le service de Robert Kahn qui se considérait comme un réanimateur clinicien avant tout. Personnellement, j'ai toujours voulu combiner clinique, enseignement et recherche, et il m'a toujours soutenu. Nous aurons certainement l'occasion de revenir sur cette conviction forte.

Les S.I. ont profondément évolué parce que les facteurs de changement furent pluri-dimensionnels.

Comme dans tous les domaines, il y a eu progrès technologique. Ce qu'on appelait les respirateurs « artificiels » étaient des machines bruyantes qui imposaient la sédation des patients, aujourd'hui le malade se promène avec un appareil de taille réduite. Tout se fait de manière moins invasive, monitorage et traitements.

Les Soins intensifs ont bénéficié de l'ensemble des progrès de la médecine. On y pratique une meilleure organisation, à commencer par des techniques de communication. L'intensiviste restait des heures au chevet du malade. On a appris à communiquer, à passer la main à d'autres. C'est un travail d'équipe considérable et le chef de service gère une ruche à l'organisation efficace.

La dimension humaine et éthique a évolué dans un sens plus coercitif. Quand j'étais jeune, le médecin avait une attitude plus paternaliste ! Aujourd'hui ce type de comportement est plus difficile, les implications légales pèsent plus lourdement. La loi sur l'euthanasie n'a pas aidé les S.I. dans la mesure où elle repose sur l'impératif préalable d'une demande explicite du patient. Cette exigence est rarement rencontrée dans notre domaine.

Comme président de la Société belge des Soins intensifs, j'ai organisé, en 2013, une Journée de réflexion éthique. À son issue, tous les médecins présents ont accepté de signer un document explicitant clairement ce que limitation de thérapie veut dire dans notre discipline pour un patient en fin de vie. Commencer ou prolonger un traitement visant uniquement à prolonger artificiellement la vie ne fait pas partie de notre arsenal et nous affirmons sans ambages dans ce document notre consensus sur l'administration de sédatifs dans l'intention claire de raccourcir le processus qui conduit à la mort d'un patient irrémédiablement condamné. C'est une attitude de pointe au plan international : rares sont les pays où on le fait. En Belgique, on le fait et on en parle ! La France ira peut-être plus loin puisque s'y discute une loi qui permettrait aux médecins d'augmenter les calmants en fin de vie pour abréger l'agonie.

Notre texte est l'expression d'un consensus des spécialistes qui n'a pas d'autre statut (2).

Ceci dit, les Soins intensifs ne sont pas à confondre avec les soins palliatifs. On y compte 15 % de décès seulement dont un tiers par intervention médicale d'arrêt du traitement ou d'aide à mourir avec calmants. Le métier a évolué de la seule réanimation à l'attention portée aux effets des interventions lourdes et accidents majeurs.

Nous ne sommes pas confrontés, hors épidémie de grippes, à de graves dilemmes éthiques. Mais en cas de pandémie, nous aurions à prendre des décisions rapidement et à les évaluer à l'aune des aspects humains. Ce sera le thème de mes leçons au Collège Belgique.

Nous allons y venir mais j'aimerais que nous nous attardions encore quelques instants sur le service que vous avez dirigé et vos thèmes de recherche.

Le service de soins intensifs de l'hôpital Érasme, j'ai voulu qu'il soit, outre un lieu dynamique de pratique d'une équipe, un terrain d'accueil de médecins étrangers (une vingtaine en constante, venant du Japon, d'Amérique du Sud, d'Europe...). Le symposium international de soins intensifs que j'organise à Bruxelles chaque année depuis 35 ans a contribué à nous faire connaître mais ce sont nos publications, la qualité de notre travail, notre réputation au-delà de notre pays qui ont attisé l'attractivité du service. Plus que tout, l'imbrication des aspects scientifiques, de clinique humaine et de laboratoire animale a focalisé l'intérêt. Le labo animal permet l'homogénéité, alors que la patientèle s'affirme au contraire comme un patchwork de diversité.

Mes centres d'intérêt sont pluriels depuis toujours mais avec quelques points forts : les problèmes cardio-circulatoires, le sepsis (qui intéresse d'ailleurs tous les intensivistes) et les infections sévères. Nous devons progresser dans les interventions thérapeutiques pour améliorer les réponses des individus à l'infection. Or l'évolution animale ne nous y a pas préparés. La nature n'a jamais prévu qu'on pourrait survivre un certain temps à une affection grave. Il faut donc faire mieux que l'évolution naturelle. Grâce à la médecine moderne, on prolonge la vie mais l'être humain n'est pas nécessairement armé pour cette riposte. On peut le découvrir dès l'admission à l'hôpital, soit au cours du séjour où tout se complique tout à coup. On ne peut éluder aujourd'hui le problème des maladies nosocomiales.

Nos connaissances progressent, notamment sur le cerveau et les causes d'états comateux. Des questions éthiques de plus en plus complexes se font jour. Mais gardons en tête l'objectif premier de la médecine : le bien-être des gens. Ce n'est pas la prolongation d'état comateux à tout prix !

L'éthique sera au centre de votre cours au Collège Belgique « Ebola, coronavirus, H1N1 : que faire en cas de manque de moyens ? »

Sommes-nous prêts à affronter une prochaine pandémie ? La vérité est crue : nous faisons un maximum pour sauver les gens mais que ferons-nous, dans ces situations extrêmes, si tous les respirateurs sont occupés et qu'affluent des patients jeunes et encore en bonne santé quelques heures plus tôt. Imaginer les scénarios possibles est une gymnastique intellectuelle à s'imposer avant d'être confronté à la catastrophe.

Pensons d'abord aux conséquences immédiates. On fermera les écoles et les lieux de grande promiscuité. Se posera alors la question de la garde des enfants, y compris parmi les personnels hospitaliers. Il y aura donc moins de personnels pour soigner les malades. Le constat a été fait à Toronto, autour de l'alerte due au SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère) : personnel malade ou qui ne vient pas par crainte de la contagion.

Le paradoxe est bien de disposer de moins de soignants alors que les malades affluent et qu'ils exigent des protections importantes. Les S.I. aujourd'hui sont pleinement occupés, il reste peu de lits disponibles. On va devoir fermer les salles d'opération et postposer toutes les interventions qui ne sont pas urgentes. On ne pourra pas en cas de pandémie, comme on peut le faire dans un plan catastrophe dû à un attentat terroriste ou un tremblement de terre, prévoir des transferts dans des pays voisins. Tous seront trop vite saturés.

Surgissent alors les questions éthiques dures : faut-il débrancher ? Même si nous avons affaire à de jeunes patients en pleine santé avant ? À qui reviendrait la décision et sur quels multi-critères ?

Et pourtant il y a un manque d'urgentistes et d'intensivistes. À quoi attribuez-vous cette relative pénurie ?

Il doit encore y avoir la crainte de sacrifier une certaine qualité de vie sociale et familiale. Mais ce n'est plus vraiment un problème aujourd'hui avec une bonne organisation.

À Érasme, il y a heureusement assez d'intensivistes. Pour la médecine d'urgence le problème se pose partout en Europe.

La première raison est inhérente à cette discipline : on y stabilise un patient et puis on passe la main. C'est assez frustrant. Les cas légers filent en médecine générale et les cas compliqués aux soins intensifs. Le manque d'urgentistes est aussi lié aux aspects académiques. On y suit les malades trop peu de temps pour pouvoir apporter des contributions innovantes en termes de publications scientifiques.

Votre philosophie de vie a toujours été de voir le verre à moitié plein et de vous battre pour le faire savoir et le remplir davantage si c'est possible...

D'immenses progrès ont été faits en quelques décennies, le nombre de vies humaines sauvées n'a cessé de croître et le nombre de complications de se réduire. Nous devons être fiers de ce qui a été accompli.

C'est un thème que je veux mettre en exergue pour le prochain symposium de Bruxelles « Say yes to Intensive Care » ! Et je suis satisfait d'avoir été fait baron, c'est le témoignage que le Palais a reconnu l'importance de ce combat.

Je ne compte pas en rester là, en ma qualité de président de la Fédération mondiale des soins intensifs, j'entends élargir notre champ d'investigation aux parties du monde où tout doit encore être mis en œuvre.

À côté de mon travail de consultant à Érasme, de mes cours en Belgique et dans le monde, j'ai du pain sur la planche pour aider à développer des services de SI là où beaucoup reste à faire : Amérique latine, Moyen-Orient, partie de l'Afrique et de l'Asie.

Tout cela mené tambour battant dans l'auto-stimulation apportée par l'action et la bonne humeur.

J'aime agir et bouger, je l'ai dit. Mon métier me passionne parce qu'il croise la réflexion sur la pathologie, le traitement et l'évaluation rapide des effets. C'est une médecine dynamique, qui exige sang-froid et envie d'y aller.

Ma soupape, c'est le sens de la fête. J'oblige le personnel – et je l'assume – à participer à des fêtes de service, destinées à mieux se connaître. Plus difficile de se quereller après des moments de complicité comme ceux-là et tant pis pour ceux qui n'en comprennent pas les enjeux !


Maud Sorède, février 2015.


(1) Membre fondateur et ancient Président de l’European Society of Intensive Care Medicine (1982, et de l'European Shock Society (1983). Ancien Président de la Société belge des Soins intensifs, de l'International Sepsis Forum, secrétaire général puis président de la World Federation of Societies of Intensive & critical Care Medicine, entre autres.
(2) Voir Journal of Critical Care 29 (2014), p. 174-175.

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