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Philippe Samyn. Architecte vertical

Philippe Samyn a commencé ses études à Gand, sa ville natale, avant de s’installer à Bruxelles avec sa famille ; il a cinq enfants. Dès son plus jeune âge, son intérêt est tourné vers l'architecture, la science et la technologie. Diplômé en génie civil de l'Université libre de Bruxelles en 1971, il a commencé sa carrière l’année suivante en tant qu’ingénieur architecte et consultant. Il a obtenu un Mas-ter of Science en génie civil à l'Institut de Technologie du Massachusetts et un di-plôme en urbanisme à l'ULB en 1973. Après une maîtrise en gestion de la Solvay Business School, il est diplômé en architecture en 1985 devant le jury d’État. En 1999, il devient docteur en sciences appliquées de l'Université de Liège. Philippe Samyn fait partie du Conseil de l'Ordre de Léopold et est membre de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Le 13 juillet 2012, il a reçu de Sa Majesté le Roi Albert II le titre de chevalier.

Ses réalisations sont multiples, à l’image de son talent multiforme : Princess Elisabeth base antarctique, restaurants et stations-services, immeubles de bu-reaux, logements, Centres culturels, Glass Building, Aula Magna de Louvain-la-Neuve, casernes de pompiers,…, sans oublier le récent, gigantesque et éblouis-sant bâtiment Europa (dit la « Lanterne » : 71000 mètres carrés, 3000 châssis de fenêtre en chêne venus des 28 pays de l’Union), près du rond-point Schuman de Bruxelles.

Il nous reçoit, quartier du Prince d’Orange à Bruxelles, dans les spacieux bureaux de Philippe Samyn and Partners, une association d’architectes et d’ingénieurs fondée en 1980. Le groupe réalise des projets intégrés, du paysage à l'ameublement intérieur, qui comprennent également la conception de l’installation.


Philippe Samyn, vous avez accumulé les diplômes autour de deux pôles, celui d’ingénieur et celui d’architecte. Comment vous est venue cette vocation qui ré-pond à une double passion, à la fois technique et artistique ?


De mère artiste et de père ingénieur, j’ai reçu de mes parents aimants une ouver-ture d’esprit doublée d’une obligation de moralité que j’ai transmises à mes pro-pres enfants. Mon frère a choisi par esprit éthique de devenir ingénieur financier. Moi-même, à dix-huit ans, j’ai choisi d’abandonner pinceaux et crayons, même si la passion du dessin ne m’a jamais abandonné : j’ai revu, hier encore, trois croquis que j’avais dessinés pour le Projet Guggenheim à Helsinki. Une autre source d’inspiration est celle du moine bénédictin et architecte néerlandais Dom Hans Van Der Laan, auteur d’un livre, malheureusement éclipsé par Le Modulor de Le Corbusier, Le nombre plastique(1). Je le fais entrer en résonance avec Jacques Siroul, le musicologue qui m’a initié à la musique et m’a permis d’approfondir l’architecture et qui m’a fait comprendre combien l’œil et l’oreille se combinent. Comme l’octave est au milieu du piano, le mètre est central dans l’ordre des grandeurs. Cette limite sensorielle se retrouve dans le nombre 7, ami de l’architecte, ou le 5, ami du peintre… Enfin, ma source gantoise reste profon-de sans altérer mon sentiment d’être citoyen du monde : mes racines sont là, mon enfance au bord d’une rivière, entre paysages naturels et paysages peints, dont ceux de l’École de Laethem-Saint-Martin ou ceux d’Ensor – ma grand-mère possédait des Maurice Sys… Toute la richesse de la belgitude s’y perpétue.

Dans le livre qu’il vous a consacré, Pierre Puttemans souligne les paradoxes de votre conception de l’architecture : à distance de la mode, mais moderne, mais classique – vous vous déclarez « vitruvien », romain, mais il est vrai aussi « indien » ; à la pointe des technologie et du souci de l’environnement–; géométrique et imaginatif ; attentif aux structu-res, mais de bois, d’acier, de textile et de verre, plutôt que de béton armé ou de briques… Comment, en quelques mots, rendre votre conception globale de l’architecture, d’abord à distance critique du modernisme ?

Je suis critique du modernisme, mais pas au sens négatif du mot. Ce mouvement a ouvert les esprits, il a répondu par l’épuration à l’empilement excessif dont le Palais de Justice de Bruxelles est le prototype. Mais le modernisme a été victime de l’ingénierie. Le béton armé permet toutes les grimaces : on fait une forme et un ingénieur applique, soutenu par des théories à gogo. Le modernisme est agonisant, babas au rhum gonflés de travers alimentés par des progiciels que les architectes ne comprennent même pas. Et ces ambitions formelles prévalentes produisent un gaspillage d’énergie. Soixante-huitards, nous avons plumé la planète. Il nous reste à corriger ! Le modernisme a volé l’art à l’art. Il a courbé l’espace et le volume a occupé toute la place. Mais l’architecture n’est pas l’art. Le modernisme a rompu avec le fait que le peintre, le sculpteur, l’artisan doivent être intégrés à l’architecture. Horta réussissait cela. D’où mon envie de tagger une station d’essence avec des panneaux de bois peints. Ou ma collabora-tion avec Georges Meurant pour Europa : sa peinture de couleurs est illusi-onniste, elle permet d’intégrer l’espace, de lui ôter son écrasement.

Quelles sont dès lors vos propres lignes de force, celles qui très concrè-tement, orientent votre conception de l’architecture et revalorisent les techniques et les matériaux tout en combinant le souci de la légèreté et celui de la durabili-té ?

Loin du développement dispendieux des techniques, l’architecture est centrale pour corriger les inégalités de notre monde et le repartager. Avez-vous remarqué que les mosquées sont d’une simplicité qui attire les jeunes ? La transparen-ce et la joie m’inspirent en premier. Il faut utiliser la technologie de manière poétique et l’ingénieur n’a pas à suivre l’architecte de façon servile. Il m’est arri-vé de faire des bâtiments aux formes spectaculaires, elles m’avaient été de-mandées : mais fallait-il faire des ponts-restaurants au-dessus des auto-routes ? Je veux utiliser les technologies pour l’homme, pas pour un fan-tasme. Le développement durable est une exigence qui coule de source et est dé-sormais à notre portée. Le calcul et le robot permettent de faire les choses de la façon la plus simple. Et ils doivent être joints à une réflexion sur la façon de vi-vre, de manger, d’habiter. De plus, la robotisation reste bénéfique à condition de savoir encore s’en passer. Une dose d’humilité nous demeure nécessaire.

Vous annoncez en titre de votre future leçon au Collège Belgique (le 1er oc-tobre) : « La ville verticale ». Voulez-vous bien nous y intro-duire ?

Je pars de deux considérations. La première est celle de l’impact calculé des ré-seaux dans une ville : ils ont un coût énorme en fonction de la hauteur ou non des constructions et de la taille trop étendue des villes. Plus une ville est grande, plus l’impact est grand par mètre carré construit. Or il y a une limite à la taille des villes. Du reste, on donne à tort le nom de « ville » à des es-paces déconnectés, sans réseaux. La seconde qui en découle est celle de l’occupation du sol. Alors qu’internet ne coûte rien, le transport – de la nourriture, de l’eau elle-même… – est beaucoup trop coûteux dans des vil-les trop étendues. Nous le percevons déjà sur l’exemple des usines : elles étaient verticales auparavant, les exigences de production à l’américaine les ont rendues horizontales. Une ville verticale libère le sol : les routes peuvent être construites au-dessus ! Il convient d’accepter des villes en hauteur, avec des ascenseurs vitrés, des fonctions visibles, des promenoirs ascendants – comme ces villages à flanc de montagne sur la côte ouest italienne ou comme la ville de Valparaiso. Il ne s’agit pas de bâtiments compacts et verticaux, mais de tours creuses qui permettent des espacements diversifiés…

Propos recueillis par François Kemp

(1) Le Nombre plastique, quinze leçons sur l'ordonnance architectonique, de Hans van der Laan, trad. du manuscrit hollandais par Dom Xavier Botte, Leiden, E.J. Brill, 1960.

Choix bibliographique

Philippe Samyn et Pierre Loze, Devenir moderne ? Entretiens sur l’art de construire, Pierre Mardaga éd., Sprimont, 1999.

Pierre Puttemans et Pierre Spehl, Philippe Samyn, Constructions, Fond Mercator éd., 2009.

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