Les Actualités / Thierry Zéno, cinéaste et artiste plasticien : un regard tout singulier

Thierry Zéno, cinéaste et artiste plasticien : un regard tout singulier au bout de l’humain !

Cinéaste et artiste plasticien, Thierry Zéno a tout récemment été élu membre de l’Académie royale de Belgique, le 2 avril 2015, dans la Classe des Arts, orientation Arts plastiques ! C’est dans ce bel ensemble architectural de l’Académie de Dessin et des Arts visuels à Molenbeek-Saint-Jean, institution que notre hôte dirige depuis 1999 après y avoir été professeur de cinégraphie et de vidéographie depuis 1985, que nous avons rencontré ce créateur atypique.

Son parcours est jalonné par de nombreux films atteignant le fond de notre humanité à travers une réflexion sur la finitude avec, entre autres, Vase de noces, en 1974, qui a été primé à plusieurs reprises ; Des morts, en 1979, un documentaire sur les rites funéraires de par le monde ; puis des films sur l’art avec Eugène Ionesco, voix et silences, Les Tribulations de saint Antoine et deux documentaires sur Félicien Rops, Les muses sataniques et Ce tant bizarre monsieur Rops ; sans oublier les documentaires sur les Indiens Tzotzil du Chiapas (Mexique) Chroniques d’un village tzotzil, tourné de 1984 à 1992, et Ya Basta, le cri des sans-visage, tourné en 1995 et 1996.

À partir de 2001, ses installations vidéo font écho aux films expérimentaux tournés en 16 mm dans les années 70. L’œuvre de Thierry Zéno jette un regard tout singulier au bout de l’humain où s’égrène une patiente, courageuse et abyssale réflexion sur la vie, la mort et l’art.


Thierry Zéno, enfant de mai 68 ?


Quand j’ai commencé l’IAD (Institut des Arts de Diffusion) en 1969, le climat était propice à la recherche de nouveaux rapports humains et sociaux. À tous les niveaux de la vie culturelle et sociale, les bouleversements ont été importants. Oui, c’est dans ce cadre, dans cette effervescence, que j’ai commencé à penser à mon travail. Cela m’a influencé.

À l’IAD justement, ne faites-vous pas de fort belles rencontres, déterminantes ?

Oui, Henri Storck et Henri Van Lier ont été très importants dans ma formation, quoique très différents l’un de l’autre. J’appréciais Henri Van Lier pour son approche philosophique et son éloquence à couper le souffle, Henri Stork pour son talent, sa personnalité, sa passion de l’art en général et du cinéma documentaire en particulier.

Et l’aventure commença par Paris !

J’avais à peine 20 ans et, sur les conseils d’Henri Storck, j’ai téléphoné au Centre de la Recherche de l’ORTF (l’INA actuellement) pour leur demander de visionner mon film d’étudiant Bouche sans fond ouverte sur les horizons. Ils me l’ont acheté et, avec les droits, j’ai acheté ma première caméra 16 mm. J’étais très intéressé par la technique, pas seulement par la réalisation, et j’ai travaillé comme cameraman, monteur ou preneur de son.

Comment est venue l’idée de Vase de noces ?

Avec Dominique Garny, un ami que j’avais rencontré à l’IAD, on a eu le projet d’un long métrage de fiction, sans paroles, poétique et provocant. Il est le fruit de notre admiration pour Antonin Artaud, Henri Michaux, Bosch, Jung, l’art brut, la mythologie grecque… J’ai été très heureusement surpris lorsque le film a été primé au Festival du cinéma expérimental de Knokke, en 1974, et sélectionné à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes, en 1975. Il a ensuite été montré dans une trentaine de festivals internationaux et continue aujourd’hui à être projeté dans différents pays. Le film a été fort apprécié par des personnes comme Harald Szeemann, Amos Vogel, Jean Rouch, Henri Michaux mais les articles de presse étaient très controversés.

Avec ce premier long métrage, n’allez-vous pas déjà au bout de l’humain ?

Oui, une sorte de voyage au bout de la nuit, de voyage au bout de l’humain. L’homme dans sa finitude, sa quête éternelle – et irrationnelle – d’immortalité, c’est la thématique de Vase de noces. Elle se retrouve d’une manière plus brutale dans le documentaire Des morts que j’ai coréalisé avec Dominique Garny et Jean-Pol Ferbus.

Ne touchiez-vous pas un tabou en Occident, en montrant la mort en face ?

Oui, en effet. Lorsque nous avons eu ce projet, fin des années 70, beaucoup de personnes nous ont pris pour des cinglés. Faire un film sur la mort et espérer que le public vienne le voir ! Mais d’autres nous ont encouragés, notamment Jean Ziegler ou Louis-Vincent Thomas.

Nous avons pu finalement trouver son financement grâce à une subvention de la Communauté française et une coproduction avec Les Films du Losange, la société de Barbet Schroeder et d’Éric Rohmer. Après quatre ans de travail, le film est sorti en salles en France et en Belgique pendant quelques semaines, c'est-à-dire que ce fut un bel échec financier.

Comment dès lors rebondir ?

En travaillant comme technicien pour payer mes dettes ! Je me suis ensuite remis à la réalisation de documentaires sur des sujets qui me tenaient à cœur. J’ai toujours été le producteur de mes films, c’est-à-dire que j’en prenais l’initiative et que je le contrôlais depuis sa conception jusqu’à sa diffusion. Évidemment, je devais trouver des coproducteurs et j’ai été régulièrement soutenu par la RTBF, ARTE, le CBA et le Centre du cinéma de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Un point commun à tous mes films : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas.

Mais n’avez-vous pas aussi donné la parole, paradoxalement, à Eugène Ionesco ?

Oui, dans Eugène Ionesco, voix et silences, il dit se méfier des mots et pose la question : faut-il parler ou se taire ? Ce fut une magnifique rencontre, quelques années avant sa mort.

Et les films sur Félicien Rops ?

Quand j’ai réalisé Les muses sataniques, Félicien Rops n’avait pas la notoriété qu’il a maintenant. C’était en 1983, le 150e anniversaire de sa naissance. Rien n’était prévu pour commémorer cet évènement, ni à Namur, sa ville natale, ni en Wallonie ni en Belgique. Étant moi-même namurois d’origine et admirant son œuvre, j’ai fait ce film en quelques mois. J’avais une grande admiration pour son art, son audace, sa haine des tiédeurs et son horreur de l’hypocrisie !

Pourquoi décidez-vous de changer de cap en reprenant la direction de l’Académie de Dessin et des Arts visuels de Molenbeek-Saint-Jean ?

Je faisais un pas de côté par rapport à ma vie de cinéaste mais je relevais le défi formidable de m’occuper d’une Académie dans une commune où vivent des personnes d’origines culturelles très diverses dont le niveau socio-économique est souvent très bas. C’était un travail de pédagogue, mais aussi une démarche artistique, un engagement artistique. Donner une partie de son temps, de son énergie, de sa vie pour aider des jeunes et des moins jeunes à s’épanouir et à développer leur créativité. C’est une expérience fantastique de favoriser la rencontre, le dialogue et la tolérance entre des personnes de cultures et d’âges très différents.

Mais, ne poursuivez-vous pas en même temps un sérieux travail au Fonds Félicien Rops avec la rénovation de son château ?

Oui, j’ai découvert le château de Thozée en 1983, lors du tournage de mon film. J’ai fait la connaissance de Pierre et d’Élisabeth Rops, les petits-enfants de Félicien Rops. Après le décès de son frère, Élisabeth Rops a créé une asbl avec quelques personnes de confiance à qui elle a donné la mission de restaurer le château qui tombait en ruine et de lui redonner une nouvelle vie culturelle. C’est ainsi que je suis devenu l’administrateur délégué de l’asbl. On a tenu notre promesse ! Bien que les travaux ne soient pas encore terminés, nous y organisons des stages pour des étudiants en arts plastiques et accueillons des artistes et des écrivains en résidence.

Qu’est-ce que les installations vidéo vous apportent par rapport au cinéma ?

Je réagis à la prolifération des images que l’on nous donne à consommer jusqu’à la saturation, parfois la nausée. Dans mes installations, j’isole des détails que je fais voir dans des plans fixes ou avec des mouvements très lents. Parfois, les images enregistrées se mêlent à des images provenant de caméras dites de « surveillance ». Que regardons-nous ? Qui nous regarde ?

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques films produits et réalisés par Thierry Zéno :

Vase de noces (1974), Des morts (1979), Les muses sataniques (1983), Les tribulations de saint Antoine (1984), Eugène Ionesco, voix et silences (1987), Chroniques d’un village tzotzil (1984-1992), Ya basta ! Le cri des sans-visage (1995-1997), Ce tant bizarre monsieur Rops (2000).

Expositions personnelles :

Galerie Detour (Jambes), L’Orangerie (Bastogne), La Vénerie (Bruxelles), Maison de la Culture (Namur), Zwalm, Médiatine (Bruxelles), Atelier 340 (Bruxelles), Museum Dhondt-Dhaenens (Deurle), Palais des Beaux-Arts (Bruxelles).

On peut se référer utilement au site de Thierry Zéno : www.zenofilms.be

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