Les Actualités / Camille Focant, bibliste et théologien : le Nouveau Testament revisité !

Camille Focant, bibliste et théologien : le Nouveau Testament revisité !

Membre de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques de l’Académie royale de Belgique depuis 2009, ordonné prêtre quarante années plus tôt, docteur en théologie, professeur émérite à l’UCL, conférencier au Collège Belgique, Camille Focant est né en 1946 à Lavaux-Sainte-Anne. Cet exégète, exigeant et original, du Nouveau Testament – qu’il a publié, avec Daniel Marguerat, en français, dans une édition intégrale commentée – fut, pendant dix années, doyen de la Faculté de théologie de l'UCL (de 1995 à 2000 et de 2003 à 2008) et vice-recteur des sciences humaines (de 2009 à 2011). C’est dans son bureau du Collège Albert Descamps à Louvain-la-Neuve que nous avons eu le privilège de nous entretenir avec un homme qui a, au fil de notre conversation, dégagé une pondération d’âme, diffusée tout en nuance et grande simplicité, communiquant une sorte de douce sérénité qui laisse, il faut l’avouer, une impression très forte, surtout que les sujets abordés touchent à tous les registres d’une vie, la sienne, dont la palette n’a cessé de s’étoffer depuis désormais un bon demi-siècle. Bref, une rencontre qui laisse à penser, un entretien dont on sort, en quelque manière, revisité.

Sachons que Camille Focant sera, du reste, au Collège Belgique, responsable académique de trois conférenciers, Louis-Léon Christians, Philippe Gonzales et Vassilis Saroglou, qui nous parleront d’un thème d’une actualité brûlante, Le fondamentalisme : perversion au cœur de la religion ? Le tout traité par deux conférences données au Palais des Académies à Bruxelles, l’une le 23 septembre : La ‘liberté religieuse’ au secours de la démocratie ? Un dialogue entre sociologie et gouvernance. Une sociologie comparée des radicalismes catholiques et protestants aux États-Unis et ses échos en droit européen, et l’autre le 30 septembre : Psychologie du fondamentalisme et de la religiosité. Un dialogue entre psychologie et gouvernance. Les mécanismes psychologiques sous-jacents et leur traitement juridique.

Très jeune, Camille Focant, vous devenez prêtre ?


Effectivement, c’était fort jeune ! Cela s’explique par une circonstance tout à fait particulière. Mon père était instituteur dans l’enseignement communal et ma mère dans le libre ! Déjà donc un dialogue singulier, qui plus est dans un petit village. Lorsque je suis allé à l’école maternelle, l’institutrice de l’époque m’a considéré comme quelqu’un dont le cursus scolaire devrait poser problème, confiant à mon père : « Je ne sais pas si ça ira !  ». Il m’a dès lors fait commencer mes primaires à cinq ans, par précaution. Et j’ai toujours gardé cette année d’avance, jusqu’à la prêtrise !

Quel regard jetez-vous sur votre vie, près d’un demi-siècle plus tard ?

Très tôt, mon parcours s’est orienté et développé du côté intellectuel. Tout d’abord, j’ai été à l’Université pour y faire un doctorat en théologie et une licence en philologie biblique, afin d’enseigner la Bible. Lorsqu’on devient prêtre, ce n’est pas pour être professeur d’université mais il se fait que cela a tourné différemment pour moi, créant une légère distorsion dans ma vie par rapport au fait d’être un accompagnateur de communautés. Ensuite, j’ai connu une évolution contrastée. Pendant mes études, nous étions en plein Vatican II. On croyait toutes les portes ouvertes, naïvement ! Ma déception a été de voir que l’on a connu pratiquement quarante ans de glaciation où les choses n’ont guère évolué. Or, une réforme était nécessaire. Je me suis donc senti déphasé par rapport aux positions de l’Église. Aujourd’hui, on sent comme un frémissement, mais on vient de tellement loin...

Rentrons dans le vif du sujet ! Dieu prend corps dans un homme qui s’appelle Jésus. Cette conviction que Dieu se soit fait homme n’est-elle pas unique et proprement renversante ? Tout comme Christ ressuscité ?

Je suis assez d’accord avec vous. Quand on étudie les religions, c’est vraiment l’originalité extraordinaire du christianisme. Et cela a des conséquences énormes sur la vision que l’on peut avoir de l’humain avec cette foi en l’incarnation. Exigence aussi, que certains trouveront folle, car à partir de là, l’être humain ne peut plus être vu comme un accident de l’histoire mais comme ayant une destinée.

Si on adopte un langage païen, peut-on dire que l’homme est divinisé en quelque sorte, notamment dans l’eucharistie, comme la manifestation de la transformation la plus cruciale, avec le corps du Christ ? À la limite de l’incroyable ?

Oui, et vous avez raison de dire que nous sommes à la limite de l’incroyable. À mes yeux, une des questions qui se pose en permanence : dans une culture donnée, quel est le crédible disponible ? Dans notre culture, ce crédible a tendance à se rétrécir fortement. C’est toujours un combat de se ressouvenir de cette originalité fondamentale du christianisme. Raison pour laquelle je ne changerais pas de religion parce que cet incroyable, c’est ce qui me fait vivre ! Après quoi, lorsqu’il s’agit d’argumenter, j’ai un tas de questions qui me viennent. Je ne vis pas sans doutes.

Entrons justement dans votre travail de théologien ! Bultmann, Ricoeur, la sémiotique et, entre autres, la narratologie, semblent vous avoir mené à lire les textes des évangiles – et par exemple aussi l’Apocalypse – comme des textes littéraires, à la lumière de l’époque où on les lit, dans leur dimension synchronique, dans leur unité avec un fil rouge, une intrigue globale, un principe d’organisation, un ensemble structuré plutôt que dans la perspective historico-critique, objective ? En somme, le Nouveau Testament revisité ?

Oui, peut-être ! Je ne me suis jamais ennuyé parce que j’ai changé de méthodologie fréquemment tout au fil de ma vie ! Pour l’exégèse biblique, j’ai été formé à la méthode historico-critique dans la ligne de Bultmann, mais aussi et surtout dans celle de ceux qui s’intéressaient aux conditions de la rédaction globale et finale des livres. Je me suis vite intéressé au fil rouge qui les traverse.

En prenant vos distances par rapport à l’objectivité historique ?

Je vous répondrais d’abord en citant Léopold Génicot : « En histoire, l’objectivité est une illusion, l’éthique est un devoir ». Mais on ne peut pas construire une exégèse sérieuse en négligeant la critique historique sur laquelle j’ai travaillé fort longtemps. Je ne le regrette pas car c’est fondamental. Mais, toutes les opinions semblaient avoir déjà été émises, tout et son contraire. Que pouvais-je encore apporter ? J’ai alors entendu parler de structuralisme par des philosophes et de sémiotique par des spécialistes d’études littéraires. Et je suis allé à Paris et à Lyon m’initier à la sémiotique. Par la suite, j’ai été frappé par le ‘Narrative Criticism’ des États-Unis. Et avec mon collègue de Lausanne, Daniel Marguerat, nous avons fondé un groupe, qui continue à se développer, le Réseau de recherches en analyse narrative des textes bibliques (RRENAB). C’est à partir de cette approche narrative que j’ai écrit mon commentaire de l’Évangile de Marc ! Mais je ne ‘snobe’ pas l’approche historico-critique, la réalité concrète de l’histoire étant fondamentale, seulement je veux articuler les deux.

En quoi l’Évangile de Marc, étonnant écrivez-vous – entre foi, parabole, miracle et résurrection – vous a-t-il parlé davantage ?

Oui, étonnant ! Une des choses frappantes dans la Bible, c’est qu’on n’hésite pas à raconter deux fois les mêmes choses de façon différente. On a deux récits de la création dans la Genèse et quatre Évangiles ! Cela crée la discussion et le débat, ce qui peut même mener jusqu’à des schismes. Marc m’intéresse comme le plus ancien et le fondateur du genre littéraire évangélique. C’est l’Évangile du point d’interrogation tandis que Matthieu sera l’Évangile du point d’exclamation. Marc convient donc parfaitement à une époque comme la nôtre. Je retrouve chez lui la naissance de cette difficulté suprême qui consiste à essayer de raconter la vie de quelqu’un, telle que les choses se sont passées tout en y intégrant sa croyance qu’il est le fils de Dieu ! L’évangéliste doit donc faire une fusion d’horizons entre sa foi, sa vie dans sa communauté et ce qu’il connaît par des sources concernant le Jésus de l’histoire. Le côté déroutant de Marc, c’est que Jésus y est très peu bavard. Mon intuition est que les suivants se sont tous servis de lui et l’ont tous ‘corrigé’ ! Jean a le mieux compris Marc mais en accentuant fortement son côté symbolique.

Les lettres aux Philippiens et à Philémon viennent d’être publiées aux éditions du Cerf. Pouvez-vous nous y introduire ?

La Lettre de Paul aux Philippiens, dans mon interprétation, est unifiée, et je la date de la fin de la vie de Paul. Lettre dans laquelle il n’éprouve pas le besoin de faire la leçon, ni de combattre des adversaires ni de rétablir des choses qui auraient été mal comprises. Il écrit à des amis et se laisse aller à rappeler ce qui est fondamental pour lui, dans un éloge du Christ qui renverse toutes les évidences. Il explique comment cela l’a bouleversé complètement. En passant, il rappelle sa théorie de la justification par la foi.

La Lettre de Paul à Philémon est un petit texte dont on se demande ce qu’il vient faire dans le canon du Nouveau Testament. Il s’agit d’une lettre d’amitié où Paul essaye d’arranger un conflit domestique entre un maître et son esclave. Et, paradoxalement, l’apôtre ne dit jamais sa solution. Quel objectif vise-t-il ? L’affranchissement de l’esclave ? L’accueillir comme un frère ? Mais peut-on être dans un rapport de maître à esclave et frères en même temps ? Je fais donc l’hypothèse que Paul est confronté à un problème éthique insoluble. Il ne sait pas. Il fait totale confiance à son ami Philémon. Coup de génie peut-être d’un texte qui laisse libre cours à la liberté et au choix de conscience.

Vous êtes également l’auteur, avec Daniel Marguerat, d’un Nouveau Testament commenté en un volume de 1.300 pages, 27 livres, en français ! Une première et une belle aventure ?

Oui, c’est vrai ! Cela existait en anglais et en allemand mais pas en français. Nous avons créé un comité scientifique et choisi les collaborateurs. Nous avions fixé un délai de deux ans pour la parution et nous y sommes arrivés. Nous avions aussi, ce qui était assez original, un comité de lecteurs non spécialistes. Certains auteurs ont jeté l’éponge après avoir lu les commentaires de ces lecteurs !

Vous avez été doyen de la faculté de théologie pendant de nombreuses années. Comment avez-vous vécu cette fonction ?

J’ai eu la chance d’exercer plusieurs mandats afin de poursuivre une politique animée d’une vision. Ce qui est le plus important, premièrement, c’est de prévoir avec ses collègues le renouvellement du personnel académique. Deuxièmement, nous avons créé une fondation – nous avions reçu un don à l’époque que nous avons fait fructifier – pour des bourses de doctorat et de post-doctorat principalement. C’était très important surtout pour développer le fait que des laïcs, hommes et femmes, puissent faire des études prolongées en théologie. Troisièmement, j’ai voulu relancer les sciences des religions. La fondation nous a aussi permis de créer une importante chaire en droit des religions.

Un de mes regrets, c’est qu’il n’y ait pas en Belgique, pour toutes les religions (ou philosophies) reconnues, un minimum de formation commune pour les ministres des cultes. J’ai, en effet, de la peine à comprendre que, dans la situation actuelle, l’on puisse les payer sans exiger cela. Je rêve d’un an commun (histoire de Belgique, relation religion-État, droit des religions, formation à l’animation de réunions…). Outre ce qu’ils y étudieraient, ces futurs ministres des cultes apprendraient à se connaître, échangeraient leurs numéros de téléphone. Nul doute que cela pourrait s’avérer précieux notamment en cas de tension.

Que pensez-vous de l’Église aujourd’hui et de son nouveau pape François ? Renouveau ou continuité ? Espoir ou déception ?

Jusqu’à présent, un changement de style est indéniable. Sa réflexion pour réformer l’Église et sa volonté de donner plus de responsabilités aux épiscopats locaux sont des points positifs mais embryonnaires. Mais on vient de loin, avec une centralisation très poussée et des idées comme l’infaillibilité pontificale. Il y a pas mal de vestiges de l’Ancien Régime ! On a pris un retard considérable sur des procédures d’organisation plus démocratiques et surtout moins ‘vieillottes’. Je ne suis pas pour autant anti-Église, car je suis convaincu qu’une institution est nécessaire pour transmettre la vitalité et la créativité évangélique. Mais pour être fidèle à cet idéal, il y a un sacré travail de réforme.

Monseigneur Bonny, nouvel archevêque de Belgique ? Avec, comme le souligne Gabriel Ringlet, un nouveau langage, celui de la culture contemporaine ?

Personne ne sait qui ce sera mais, avec qui que ce soit, il y aura un changement. Monseigneur Bonny a une position plus ouverte, plus pragmatique, plus proche de ce que vivent les gens.

En parlant à la manière de Jacques Lacan, que pensez-vous de cette formule qui dirait que les théologiens savent bien que Dieu n’existe pas, seuls les athées pensent le contraire ?

(Rires) ! La première chose qui me vient à l’esprit, c’est la publicité, il y a quelques années, sur des bus londoniens : « Good news, there is no god. So enjoy your life » ! Une des raisons de se libérer de l’idée d’un dieu, c’est de pouvoir être maître de sa vie. Une autre raison est de penser que la science y met fin. Je ne sais pas si les théologiens savent que dieu n’existe pas mais je crois qu’ils devraient toujours se rappeler que, dès que quelqu’un prétend pouvoir affirmer avec certitude que dieu est ainsi et pas autrement, il y a fort à parier que l’on se trouve devant une idole. Je pense que la théologie est un long travail, probablement sans fin, de décapage des idoles que nous sommes sans cesse en train de recréer. Qu’il est difficile d’être fidèle à la trajectoire de transcendance vers laquelle nous tendons mais qui, en même temps, nous laisse pantois.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

La Loi dans l’un et l’autre Testament, Cerf, Paris, 1997, 326 p.
L'évangile de Marc, Cerf, Paris, 2004, réédité en 2005 et 2010, 662 p.
The Gospel according to Mark: A Commentary, Pickwick Publications, Eugene Oregon, 2012, 756 p.
Il vangelo secondo Marco, Cittadella Editrice, Assisi, 2015, 720 p.
Le Nouveau Testament commenté, sous la direction de Camille Focant et Daniel Marguerat, Bayard, 2014, 1.245 p.
Les lettres aux Philippiens et à Philémon, Cerf, Paris, 2015, 264 p.

On peut utilement écouter ou réécouter la conférence de Camille Focant au Collège Belgique sur le site www.lacademie.tv : Qu'est-ce que l'Apocalypse ? L'apocalyptique biblique et l'Apocalypse de Jean.

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