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Pascal Godefroit, paléontologue : à la recherche de dinosaures à plumes!

Impressionnant d’avoir pu nous entretenir avec cet éminent paléontologue, de renommée mondiale, spécialisé dans l’évolution du vol et du plumage des dinosaures et des oiseaux mésozoïques, dans son vaste bureau de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, empli de fossiles saisissants. Souvent qualifié de ‘Monsieur Dino’, Pascal Godefroit a été élu membre de l’Académie royale de Belgique, le 7 mars 2015, dans la Classe des Sciences. Licencié en sciences zoologiques (UCL), docteur en sciences géologiques et minéralogiques (UCL), et directeur opérationnel « Terre et histoire de la Vie » du dit Institut royal des Sciences, cet acharné chercheur de fossiles de par le monde étudie, entre autres domaines de recherche, la biodiversité, la phylogénie et l’évolution, la paléogéographie et la paléoécologie des dinosaures et des reptiles marins d’Asie et d’Europe, ainsi que la taphonomie (étude des processus qui interviennent après la mort d'un organisme jusqu'à sa fossilisation) de gisements à dinosaures d'Europe et d'Asie. Nous serons amenés, au cours de cet entretien, à comprendre toute l’importance des dinosaures à plumes. Bref, une rencontre avec un singulier ‘dinosaure’ de la paléontologie !

Tout d’abord, quel est votre sentiment après avoir été élu, en mars, comme membre de l’Académie royale de Belgique ? ‘Monsieur Dino’ académicien, en somme !


Ça me touche, j’en suis fier, et c’est une reconnaissance ! Mais, surtout, le fait très positif dans la situation actuelle, au-delà de l’aspect personnel, est que l’on ait choisi quelqu’un qui travaille plutôt dans les institutions scientifiques fédérales et pas seulement dans les universités ! Et aussi, je ne sais pas si c’est délibéré, l’Académie semble prendre en son sein des membres de plus en plus jeunes !

Un jeune dinosaure à l’Académie ! (rires) Mais, comment est née cette véritable passion pour les dinosaures et une période de l’histoire de la vie, faut-il bien le dire, fort éloignée ? Paléontologue depuis toujours, Pascal Godefroit ?

Oui, lorsqu’on est gosse, on veut devenir pompier, cosmonaute ou paléontologue ! J’ai commencé par la paléontologie humaine, la paléoanthropologie.

Oui, et avec un mémoire de licence sur les dentures des chimpanzés !

Oui, mais j’ai prospecté et les perspectives en anthropologie étaient restreintes. Par contre, à l’époque, en Belgique, il n’y avait pratiquement pas de paléontologie des vertébrés. Une rencontre, celle de Georges Wouters, m’a mis le pied à l’étrier. C’était un amateur très éclairé, véritable fanatique des vertébrés, qui avait d’ailleurs découvert en Lorraine les plus anciens restes de mammifères au monde. Nous cherchions ensemble des fossiles sur le terrain.

Mais n’entamez-vous pas alors une thèse de doctorat sur les reptiles marins ?

Au départ, je voulais faire une thèse sur les premiers mammifères. Mais je n’ai pas obtenu la bourse ! Et comme je tournais ici autour de l’Institut des Sciences naturelles, j’ai entendu qu’il recherchait quelqu’un pour aller trouver des reptiles marins dans le sud de la Belgique. J’avais le profil et je voulais faire ma thèse en paléontologie ! Ma carrière est donc tout à fait atypique ! Je suis ici depuis 22 ans !

Justement, quelle est la nature de votre travail, en tant que directeur opérationnel « Terre et histoire de la Vie », ici à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique ?

Depuis deux ans, c’est principalement une fonction de management avec une équipe de 60 personnes (chercheurs, contractuels et techniciens)  ! Mais j’essaye de garder une partie de recherche.

D’ailleurs, vous revenez tout récemment d’une mission en Sibérie à Kulinda. Que vous a-t-elle apporté de neuf ? Et quels sont les enjeux d’une telle mission de fouille ?

Kulinda était une découverte tout à fait fortuite. Vraiment, on ne s’y attendait pas. Il faut savoir que, jusqu’en 1996, les plumes, c’étaient les oiseaux et les oiseaux, c’étaient les plumes ! En Chine, on a découvert un tas de ‘bestioles’ qu’on appelle des dinosaures à plumes. C’était la grande découverte de la fin du XXe siècle en paléontologie dans des gisements exceptionnels : des squelettes de dinosaures avec des plumes. Vous en avez là sur la table !

Qui ne volaient pas nécessairement ?

Oui, en effet ! Certains pouvaient voleter. On a donc pu, en Chine, suivre l’évolution du plumage et du vol dans un groupe de dinosaures qu’on appelle les théropodes. On se doutait que les oiseaux étaient liés à ce groupe. Grâce aux découvertes en Chine, nous sommes devenus certains que les oiseaux descendent de ces dinosaures théropodes. Donc, jusqu’en 2013, plumes égalent dinosaures théropodes. À Kulinda, les collègues russes ont découvert un nouveau site avec des os, des écailles et des plumes. Ce qui est étonnant, c’est que ces plumes n’appartenaient plus à un groupe de dinosaures théropodes mais à un groupe tout à fait à part, lointain cousin des iguanodons de Bernissart, très loin de la lignée des oiseaux. Ce Kulindadromeus, comme on l’a appelé, avait des plumes très primitives. Donc, un dinosaure non théropode à plumes. L’intérêt est que peut-être tous les dinosaures avaient des plumes et donc que plumes égalent dinosaures ! Ce que nous voulons comprendre est pourquoi les plumes se sont conservées dans ce gisement ?

Je vais vous montrer un dinosaure à plumes, une sorte de Velociraptor ! On voit bien les plumes ! Et les quatre ailes !

On dirait que cela se rapproche de l’Archaeopteryx?

Oui, nous ne sommes pas très loin ! Ici, cela vient de Chine, les os sont très bien conservés alors qu’à Kulinda, c’est le contraire. Kulinda est une sorte de Pompéi du Jurassique puisque ce sont des couches volcaniques, ce qui explique que les os soient ainsi mal préservés et que les plumes, en revanche, le soient bien.

Et vous travaillez sur ces fossiles ! C’est ce qu’on appelle la taphonomie, qui étudie tous les processus qui interviennent après la mort d'un organisme jusqu'à sa fossilisation ainsi que la formation des gisements fossiles, comme ici ceux des dinosaures.

Oui, c’est cela !

On a beaucoup glosé sur la disparition brutale des dinosaures, il y a 65 millions d’années. Quelle est votre analyse ? Un choc d’astéroïde ou une autre explication ? Et dès lors, comment la vie s’est-elle développée après, notamment celle des oiseaux ?

En effet, il y a eu un gros choc et l’hypothèse de l’astéroïde est la seule scientifiquement valable. On peut dire que 60 à 80 % de la biodiversité a disparu à cette époque-là, dont la plupart des dinosaures non théropodes. Cela a laissé le champ libre à d’autres formes de vie.

Mais, au fond, que peuvent donc apprendre les dinosaures à l’homme du XXIe siècle ?

Les dinosaures sont emblématiques de la paléontologie ! Un peu l’arbre qui cache la forêt. Il n’y a aucune raison que leur étude soit plus intéressante que celle d’un autre groupe mais c’était un groupe extrêmement prolifique qui a colonisé l’ensemble des biosystèmes terrestres pendant 160 millions d’années. L’intérêt est de pouvoir étudier les racines du groupe des oiseaux au sein des dinosaures. Une des formes de vie actuellement les plus diversifiées, celle des oiseaux, descend des dinosaures. Les plumes qui sont l’emblème des oiseaux sont un avatar de structures qui existaient depuis plus de 200 millions d’années. Au départ, les plumes servaient d’isolation thermique, et non pour voler ! Cela veut dire que les dinosaures étaient des animaux à sang chaud comme les oiseaux actuels. Les plumes ne se sont complexifiées que par après, et aussi pour ‘faire joli’ !

Ce qui frappe, Pascal Godefroit, c’est que vous êtes resté un infatigable homme de terrain, il suffit de vous voir à l’œuvre justement à Kulinda en train de bêcher presque comme un terrassier. On est loin du travail intellectualisant sur des idées, même s’il y a tout le travail qui suit. Vous vous situez toujours dans l’induction, à partir du matériau et des faits eux-mêmes que sont les fossiles ?

C’est Thomas Huxley qui disait que la grande tragédie de la Science est que les plus belles théories soient détruites par des horribles faits ! Mais, je suis plus attaché aux horribles faits qu’aux grandes et belles théories.

Regardez plutôt ! Je vous montre maintenant un petit dinosaure de 90 millions d’années qui vient du désert de Gobie. Des mois de travail sont nécessaires pour une pièce car il faut dégager minutieusement le squelette. Cette partie du travail est extrêmement longue. Et celui-là, à côté, fait 160 millions d’années. C’est un oiseau plus primitif qu’Archaeopteryx ! C’est le plus ancien oiseau que l’on ait trouvé !

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

GODEFROIT, P., Science, 25 juillet 2014, A Jurassic ornithischian dinosaur from Siberia with both feathers and scales, Vol. 345 no. 6195 pp. 451-455, DOI: 10.1126/science.1253351.
GODEFROIT, P. (editor), 2012. Bernissart Dinosaurs and Early Cretaceous Ecosystems. Indiana University Press, Bloomington and Indianapolis, 672 pp. ISBN: 978‐0‐253‐35721‐2.
BULTYNCK, P., GERMONPRE, M. & GODEFROIT, P., 2008. Dinosaures: du chantier de fouilles au Museum. Luc Pire, Bruxelles, 91 pp. ISBN : 978‐2507004941. 3.
GODEFROIT, P., 1994. Les reptiles marins du Toarcien (Jurassique inférieur) belgo‐ luxembourgeois. Mémoires pour servir à l’explication des cartes géologiques et minières de la Belgique, 39: 1‐98.

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