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Une modernité pour le XXIe siècle : vers un nouveau rapport à la responsabilité et à la liberté. Entretien avec Gilbert Hottois

Retour au projet de colloque sur « L’idéologie du progrès dans la tourmente du postmodernisme », commenté avec Jean-Pierre Contzen dans le précédent numéro de ce magazine et abordé, aujourd’hui, avec son coorganisateur, Gilbert Hottois.

Sa double formation de romaniste et de philosophe a conduit Gilbert Hottois à s’intéresser au langage philosophique auquel il a consacré ses travaux pendant près de quinze ans. Docteur en philosophie en 1977, chargé de cours en 1979 et puis professeur à l’Université libre de Bruxelles jusqu’à sa retraite officielle en 2011, il y a enseigné la logique, les grands courants de la philosophie à partir de la Renaissance, ainsi que l’éthique, et la philosophie des sciences et des techniques, deux domaines au cœur de ses recherches depuis le milieu des années 80’.


En 1987, il fonde à l’ULB, avec le biologiste Charles Suzanne, le « Centre de Recherches Interdisciplinaires en Bioéthique » et s’impose, au fil de la décennie 90’, comme une référence majeure dans ce domaine, bien au-delà du cercle de ses pairs, au niveau belge et européen. Sa maîtrise des matières éthiques, il l’a mise au service de ses missions d’expert et de conseiller près la Commission européenne, le Conseil de l’Europe, l’Unesco, la Fondation européenne de la Science, ou dans le cadre du Comité consultatif de Bioéthique de Belgique. Il a dirigé deux ouvrages encyclopédiques sur ces questions : Les Mots de la bioéthique en 1993 et la Nouvelle Encyclopédie de bioéthique en 2001.

Engagé dans le dialogue sociétal et la dimension « citoyenne » de la recherche, il l’a fait sans concession sur l’exigence de rigueur et de qualité que la science doit garder sienne en toute circonstance. En témoigne son investissement exceptionnel dans la production scientifique – 20 livres, autant d’éditions d’ouvrages et plus de 200 articles – qui a donné à son parcours une forte empreinte internationale : séjours de recherche à l’UCLA, au CNRS, au Canada et d’enseignement aux universités de Montréal, Laval, Abidjan, au Collège de France, au Collège Belgique et demain en Chine et en Colombie.

Défenseur d’une conception de la recherche qui soit non finalisée et non soumise à des obligations de résultats proches, mais qui soit attentive à ses possibles applications, risques et développements utiles, il met en exergue la place toute particulière des sciences humaines dans l’accompagnement critique de la recherche/développement.


Gilbert Hottois, le projet d’un colloque sur l’évolution de l’idée du progrès dans nos sociétés postmodernes vous a tout de suite séduit ?

Oui, je me suis senti d’emblée en accord avec le titre choisi par Hervé Hasquin qui fait écho, chez moi, à des thématiques développées lors de mes leçons au Collège de France, autour de la question des technosciences (notion déjà présente dans ma thèse de doctorat il y a 35 ans) et des philosophies des sciences et des techniques, qui ont abouti à un livre publié chez Odile Jacob en 2004.

J’y rappelais les deux conceptions qui s’affrontent : la technoscience supra-culturelle de la science moderne, détachée de tout contexte et de tout projet socio-politique, portée par sa dynamique de puissance opératoire non symbolique et par réaction, le socio-constructivisme avec sa vision postmoderne d’une science subordonnée aux besoins de la société, intégrant les dimensions historiques, culturelles, politiques et la subjectivité des intérêts individuels dans la démarche scientifico-technique. La société technoscientifique nous conduit à une sagesse postmoderne qui tout en radicalisant la pulsion exploratoire et créatrice de la modernité nous confronte à la précarité de l’existence, à l’immensité de l’espace-temps, à la question de notre responsabilité et de notre finitude.

Pour le colloque dont nous parlons, je voudrais appréhender la question du progrès sous un autre angle, qui correspond à la réorientation de mes recherches, celui de l’imaginaire des sciences et des techniques au travers des fictions contemporaines, science fiction, utopie, dystopies, écotopies. Il y a une généalogie utopiste (Francis Bacon) et science-fictionnelle de la notion de technoscience.

Que nous apprennent ces fictions sur notre rapport à la science ?

En parcourant la littérature de science fiction dont, reconnaissons-le, 90 % de ce qui se publie sous ce label est médiocre, on saisit bien l’évolution de la représentation de la science et des techniques. Qu’ils s’agissent des Lumières ou d’une œuvre du XIXe siècle comme celle de Jules Verne, la science fiction s’inscrit dans un progressisme universaliste qui perdure jusqu’à la première moitié du XXe siècle, avec des héros qui sont souvent des scientifiques et des ingénieurs dans un cadre, un ailleurs cosmique.

La littérature post-holocauste s’exprime par une critique de cette technocratie jugée impérialiste, au profit d’une accentuation des sciences humaines. On recourt à des mises en scène qui montrent la complexité des futurs imaginés et les effets de la science et des techniques sur la politique, la psychologie, la société.

Dans les années 80’, la « Cyberpunk » imprime un nouveau revirement. C’est une anticipation très proche, quasi actuelle de notre société, qui intègre l’électronique, la biotechnologie, les technologies les plus avancées et leurs effets sur la transformation de l’être humain, le tout dans un contexte familier, l’univers de la grande ville. Avec cette vision de la ville-mégalopole se développe une science fiction de la rue, des banlieues, des territoires, de la contreculture et du tribalisme, innervée par les nouvelles technologies. C’est une forme d’expression aux accents nihilistes.

Aujourd’hui, les auteurs de science fiction ont renouvelé le rapport technophile, un regard critique mais assagi vis-à-vis de la science et des techniques. Ce n’est plus ni l’enthousiasme du XIXe siècle, ni le rejet technophobe des années 60/70 mais une vision plus nuancée où l’on explore les interactions entre le politico-économico-social, les cultures et les technosciences.

Le colloque est aussi une opportunité de donner votre grille de lecture sur modernité et postmodernisme, une forme d’équilibre entre les deux, fondée sur une image réflexive, autocritique de la « seconde modernité », chère à Ulrich Beck et sur une civilisation exploratrice où l’invention du futur est à la fois symbolique et techno-physique.

Jean-Pierre Contzen, en continuateur des Lumières, défendra l’idéologie du progrès. Ce sera certainement aussi la voie qu’emprunteront les orateurs de pays émergents ou en développement. Ce qui m’intéresse personnellement, c’est l’équilibre dynamique toujours à renégocier entre la modernité et sa critique, le postmodernisme. Il repose sur une modernité complexe, plus responsable, plus consciente des problèmes que le progrès a suscités. Toute avancée n’est pas nécessairement une valeur ajoutée sur le plan de l’humanité ! L’apport de la civilisation technoscientifique, je le vois dans ce qu’elle nous conduit à une sagesse prudemment opératoire, exploratoire, réflexive qui nous renvoie à notre propre responsabilité, à une solidarité globale, cosmique où tous les ponts de « reliance » ne sont pas uniquement du domaine du langage ou du sens symbolique mais aussi physiques, matériels, et même d’une nature que nous ne pouvons pas concevoir. Le futur lointain est à la fois ouvert et opaque, et ceci définit notre responsabilité en ses limites. Ce futur pourrait être très étrange, autant que nous sommes « étranges » (sinon « étrangers ») par rapport aux premières formes de vie apparues sur Terre, même si des opérations et des liens « matériels » nous y rattachent. Avec cette différence que l’avenir sera moins exclusivement le produit d’une évolution aléatoire et toujours davantage – du moins peut-on le supposer – le résultat d’interventions humaines techno-physiques et de choix délibérés.
Le discours postmoderniste, en refusant la prétention à l’universalité et à l’univocité de la science moderne, nous a familiarisés aussi à la diversité.

Cette mise en exergue par le courant postmoderniste de la diversité, de la responsabilité et de la nécessaire liberté de penser, vous y revenez dans plusieurs publications au cours de la dernière décennie.

C’est Lyotard qui a diffusé la notion de postmodernité en insistant sur l’importance du différend irréductible, à condition de ne pas aller jusqu’à la rupture de toute communication et au conflit violent. Il a souligné également le poids des méta-récits, ces récits dominants judéo-chrétiens ou rationalistes, à prétention universelle qui étouffent les autres discours. Il s’est opposé à cette dominance univoque qui justifie tout.

Richard Rorty, philosophe américain promoteur du postmoderne, a en définitive préféré la notion de néo-pragmatisme à celle de postmodernisme trop floue. Il est connu pour ses discussions avec Habermas, le grand représentant de la Modernité dont les valeurs sont l’universalité de la vérité, le consensus rationnel etc. Mais Rorty dérape lorsqu’il suggère qu’on fait de la physique comme on fait de la littérature, en réinterprétant et manipulant les textes scientifiques !

Ce rejet par les postmodernes de l’obsession du consensus et de l’univocité me « parle » dans la mesure où mon intérêt de bioéthicien me confronte sans cesse à la pluralité des sensibilités et au danger du consensuel. Je ne peux être à l’aise que dans des comités de bioéthique qui ne visent pas à l’accord consensuel forcé.

C’est pourquoi vous appréciez le mode opératoire du Comité belge de Bioéthique, auquel vous reconnaissez un petit côté postmoderne !

Comité pluraliste, composé de membres qui n’ont pas les mêmes conceptions de l’être humain, pas les mêmes positions existentielles, sans être des « étrangers moraux » totalement, il aboutit souvent à des désaccords et n’oblige pas à une conclusion unidimensionnelle. Des points sont recueillis dans le consensus, d’autres avec des divergences de vues et cette disparité est bien rendue dans les Avis rendus publics. Je juge ce comité un peu postmoderne en ce sens qu’il réussit à gérer la diversité de façon raisonnable et explicitée. La France, surtout au début, a moins bien suivi cette voie et son approche repose sur l’attente d’une réponse unanime. À mon sens, il revient au politique d’apprécier, après avoir été éclairé sur la relative diversité des opinions, s’il faut légiférer dans un sens déterminé, et non se décharger de sa responsabilité en réclamant à tous prix un avis moral unanime.

Toutefois, un des aspects les plus discutables de la postmodernité est qu’elle peut conduire à ne plus considérer les questions (morales, notamment) que sous l’angle esthétique des préférences de goût ou des rapports de force. Dans la société postmoderne où le sujet pluriel, conflictuel se cherche une conscience morale, les comités d’éthique s’avèrent des instances où il peut l’exercer et discuter au lieu de se déchirer. Ces comités pluralistes et pluridisciplinaires favorisent les interactions des savoirs scientifico-techniques et des savoirs symboliques. Ils nous aident à garder une distance critique à l’égard des intégrismes autant que des pressions économiques ou technocratiques.

La confrontation de la modernité au postmodernisme est, en fait, déjà présente dans votre tout premier domaine de recherche, la philosophie du langage.

Oui, comme philologue, je m’intéresse au langage et particulièrement à Wittgenstein auquel je consacre mon mémoire de licence. Dans une première phase de sa vie intellectuelle, Ludwig Wittgenstein s’affirme comme l’idéal même de la pensée logique, rationnelle, univoque et universelle, avec une conception du langage balisé, circonscrit par une construction systématique. Wittgenstein rejette hors du langage « légitime », le discours esthétique, éthique, la morale, le domaine des valeurs. Le langage légitime est par essence référentiel, positif et logique, fonctionnant selon la dualité du vrai et du faux. C’est l’époque de son « Tractatus logico-philosophicus ».

Dans une seconde période de son existence qui commence début des années 30’, après un silence qui a duré dix ans, il rend compte de son évolution. Il aborde désormais le langage associé à des pratiques, les jeux de langage et devient une des grandes figures du postmodernisme. Dans ses « Investigations philosophiques », il déploie une métaphore où le langage serait comme une ville avec ses rues anciennes et ses quartiers modernes. Tout tient ensemble mais dans une grande et flexible diversité.

Dans ma thèse de doctorat, j’ai analysé l’obsession des philosophes du XXe siècle pour le langage, l’enfermement langagier à l’intérieur de leur propre discours. Mon hypothèse est que les philosophes se sont « rabattus » sur les textes, sur le discours parce que les sciences et les techniques avaient mis la main sur la réalité. Mais en se détournant du réel, approprié et dominé par les sciences, ils se détournaient des questions nouvelles suscitées par le développement techno-scientifique. Je pense notamment aux questions éthiques et à la bioéthique. En 1984, j’écris un ouvrage intitulé « Le signe et la technique » qui, délibérément, ne dit quasi mot de la bioéthique.

Les choses vont changer très vite !

Oui, parce que ces thématiques suscitaient ma curiosité, je suis pressenti pour faire partie d’instances consultatives : groupe consultatif d’éthique auprès du Conseil supérieur d’Hygiène publique au Ministère de la Santé (1987-1990), membre du Groupe européen pour l’éthique des sciences et des nouvelles technologies de l’UE (1994-2000), présidence de la Commission pour la Bioéthique de la Fédération Internationale des Sociétés de Philosophie (1994-2004) et membre du Comité consultatif de Bioéthique de Belgique (1995-2010), pour m’en tenir à quelques exemples.

La création du « Centre de Recherches interdisciplinaires en Bioéthique » avec Charles Suzanne a certainement joué un rôle catalyseur et fédérateur qui a stimulé le développement de mes travaux et de mes compétences dans ce domaine qui m’a conduit à de nombreuses expertises. J’ai consacré à la Bioéthique vingt ans de travail.

Il y a, en effet, une fidélité et une belle cohérence dans votre parcours et vos trois axes majeurs de recherche s’imbriquent, se font écho, se répondent.

Je le crois aussi. Nous avons vu comment s’est fait le passage de la philosophie du langage à l’éthique, avec, en toile de fond tout au long de mon cheminement, une réflexion sur les valeurs de la modernité et du postmodernisme, pour arriver au thème des technosciences, et de la philosophie des sciences et des techniques, dans la dernière décennie. Aujourd’hui, au travers de l’imaginaire des sciences et des techniques, et notamment de la science fiction, je puise dans un héritage qui vient en droite ligne de l’enfance. Je suis né dans un milieu très modeste et mes lectures, pendant des années, ont été celles qu’un gamin pouvait trouver dans les gares et les kiosques. Mon regard sur la science contemporaine a sans conteste été irrigué par ce background fictionnel.

Ainsi la question « Qu’en sera-t-il de l’Homme à des millions d’années ? » sort-elle en grande partie de la science fiction. Mais, on ne peut pas ne pas se la poser après l’essor de la géologie, de l’évolutionnisme darwinien et de la cosmétologie. Les philosophes pendant des siècles n’ont pensé que l’Éternité et l’Histoire (et sa « Fin » : de la « Cité de Dieu » à la « Société sans Classes ») sans aborder ce qui précède l’homme ni ce qui pourrait le prolonger concrètement compte tenu de l’immensité du Temps.

La société techno-scientifique nous conduit à un matérialisme méthodologique qui change notre rapport à la finitude. Il ne s’agit pas de nier l’existence de limitations mais de refuser leur redescription en termes théologiques ou métaphysiques. Les limites déterminables sont toujours empiriques et physiques et aucune limite empirique ne peut être déclarée définitivement et a priori insurmontable par des moyens technico-physiques. Sensibiliser à la temporalité longue, ouverte, inanticipable offre des garanties contre la volonté idéologique de clôture de la société et de l’histoire et contre les risques d’un pilotage systématique de l’exploration et de l’invention de l’avenir.

Ce matérialisme part du constat que nous n’avons pas d’expérience d’esprit qui soit indépendante de cerveaux humains en interaction. Cette exploration créatrice de la question de l’homme, qui articule le symbolique et le techno-physique, nous confronte à notre liberté responsable. La responsabilité est au cœur d’une civilisation nouant à elle-même un rapport d’autoproduction et d’autocréation qui inclut toujours davantage le milieu dans lequel elle évolue. Cette responsabilité couvre la préservation et la fructification du vivant, du pensant et de l’imaginant, c’est-à-dire la diversité symbolique, technique et culturelle de l’humanité. C’est tout à la fois se protéger de tout fondamentalisme métaphysique, théologique ou naturaliste et concevoir un rapport de liberté à l’égard des dynamiques techno-scientifiques et des ordres symboliques.


Maud Sorède, Novembre 2011.


Pour en savoir plus…

Gilbert HOTTOIS, La philosophie du langage de L. Wittgenstein, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1976.
Gilbert HOTTOIS, L’inflation du langage dans la philosophie contemporaine, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1979.
Gilbert HOTTOIS, Le signe et la technique, Paris, Aubier, 1984.
Gilbert HOTTOIS, Le paradigme bioéthique (Une éthique pour la technoscience), Bruxelles-Montréal, De Boeck-Erpi, 1990.
Gilbert HOTTOIS, Philosophies des sciences, philosophies des techniques, Paris, Odile Jacob, 2004.
Gilbert HOTTOIS, La science entre valeurs modernes et postmodernité, Paris, Vrin, 2005.

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