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La sémiologie, discipline d’interface, interface des disciplines. Entretien avec André Helbo

« Le sens est une saveur spécifique perçue par une conscience quand elle goûte une combinaison d’éléments dont aucun pris en particulier n’offrait une saveur comparable ». Levi-Strauss.

Les premières inclinations scientifiques d’André Helbo, romaniste diplômé de l’Université libre de Bruxelles, portaient sur l’œuvre de Michel Butor et les romans de Jean-Paul Sartre. Elles vont le conduire, autour de la question de la matérialité du livre, de la relation entre le lecteur et l’écrivain, du dialogue interartistique, à la sémiologie à laquelle depuis lors (dès le début des années 70 et bien avant l’achèvement de sa thèse) il consacre ses travaux de recherche et d’édition.

En 1973, il fonde la revue internationale de synthèse des sciences humaines, à orientation sémiologique – « Degrés » – à laquelle collaborent entre autres, dès le premier numéro, Noam Chomsky, Umberto Eco, Michel Butor, Antonio Prete et Jacques De Decker. Cette publication, qui s’est imposée au fil des ans comme une référence majeure dans le domaine, aborde chaque trimestre un débat thématique fondé sur le dialogue des savoirs. Il s’agit bien pour ses initiateurs de poser les jalons d’une rencontre critique entre les sciences du signe dans leur ensemble.

André Helbo s’intéresse à la sémiologie comme philosophie de la connaissance d’abord, pour saisir les objets culturels dans leur diversité et élucider leur dimension socio-communicative. Du texte, il élargira son champ d’analyse au théâtre et puis, dans une perspective de plus en plus symbiotique, à un nouveau type d’études intertextuelles et multimédiales fondées sur la relation entre toutes les formes du spectacle vivant et le statut du spectateur. Objet polymorphe, difficile à saisir, le spectacle vivant multiplie les supports (image, corps, voix) et offre un véritable laboratoire au questionnement théorique. Dans les dernières années, la sémiologie s’est orientée vers une démarche « interstitielle » qui interroge la nature du sens. Plus transdisciplinaire que jamais, cette réflexion sur l’expérience comme point de départ du sens suscite des rapprochements pertinents entre sciences dures et humaines. Elle dialogue aussi avec la pédagogie de la mise en scène pour appréhender la présence, la corporéité, le spectaculaire, l’intermédialité du spectacle joué, la performativité et la normalisation des codes.

Docteur en philosophie et Lettres en 1977, professeur à l’ULB et membre de l’Académie depuis 2009, André Helbo a été et demeure un acteur essentiel dans l’implantation et le rayonnement de la sémiologie en Belgique. Il est président du groupe de contact FNRS en sémiologie du théâtre et assure depuis 2005 la présidence des écoles doctorales « Sciences de l’Information et de la Communication » de la Communauté française. La « Vrije Universiteit Brussel » l’a invité comme titulaire de la chaire Francqui en 1995.

Sa réputation, il l’a bâtie bien au-delà de nos frontières. Membre du comité scientifique d’une vingtaine d’instituts, revues et collections de sémiotique, il préside l’Association internationale pour la sémiologie du spectacle, représente la Belgique au sein du Bureau de l’Association internationale de sémiotique et dirige la revue « Degrés ».

Rencontre avec un passionné de littérature, qui n’a pas hésité à chercher des voies nouvelles de réflexion pour décloisonner les genres et étudier toutes les formes d’expression, du lisible au visible, de l’écrit pérenne au verbe, au geste et à la trace éphémère. Un choix qui s’est fait pendant des années dans la solitude – les milieux académiques, souvent réticents aux idées novatrices par souci de rigueur et crainte d’évidement de substance, imposent aux jeunes aventuriers un long purgatoire. On imagine bien le choc qu’a dû provoquer l’intrusion du spectacle vivant... du cirque, de la danse, des arts de la rue dans l’épistémologie universitaire. Partons donc à la découverte de ce pionnier, qui a pris comme outil, non pas l’arrogance ni le martèlement de discours simplistes, mais la patience et la méthodologie du chercheur, l’investigation simplement buissonnière.


André Helbo, tout commence par la philologie romane et le goût de la littérature et des arts.

Oui ! La passion de la lecture et la littérature remonte à mon enfance et m’a aiguillé naturellement vers des études de philologie romane, vers une licence terminée en 1969 et vers une thèse de doctorat que j’effectue en filière libre, en gagnant ma vie comme journaliste dans une émission d’actualités culturelles à la RTB d’abord et ensuite comme professeur dans un centre dédié aux langues vivantes à l’École royale militaire.

Lorsque s’ébauche l’idée de faire une thèse, deux champs d’investigation s’offrent à moi :

1) la poursuite de mes recherches, entamées pour l’élaboration de mon mémoire, sur Michel Butor, dont la volonté de jeter des ponts entre les arts m’attire. Au point que je monte, à peine diplômé et avec l’inconscience de la jeunesse, une exposition au Palais des Beaux-arts de Bruxelles, intitulée « Butor et ses peintres ». Son ouverture au décloisonnement des disciplines m’a influencé et la fondation de « Degrés », à l’origine lieu de rencontre d’artistes et d’écrivains s’inscrit en filiation directe dans cette perspective.

2) De l’approche interartistique est née la sémiologie, la « goulue des sciences humaines » comme disait Eco, démarche qui se nourrit des autres savoirs et instrument propédeutique idéal pour nourrir une réflexion sur le fait littéraire.

Je décide alors de consacrer mon doctorat au contrat de lecture dans l’œuvre romanesque de Jean-Paul Sartre, c’est-à-dire à la relation entre le lecteur et le narrateur. Un tel sujet suppose qu’on prenne ses marques au croisement des courants de la sémiologie. Certains chercheurs se focalisent à l’époque, en pleine euphorie structuraliste, sur l’objet produit et la manière de le déchiffrer. Par ailleurs, un courant plus constructiviste prend en compte l’instance de réception. Enfin une troisième voie, plus interactionniste, est possible, qui n’est guère éloignée des suggestions d’Erving Goffman ou d’Eco : elle privilégie les stratégies de coopération et développe une optique ouverte, non dogmatique. Ma thèse principale porte sur la mise en place d’une réflexion sur les conditions d’une pragmatique de la lecture et de la communication, mais c’est le sujet de ma thèse annexe, sur l’application de ce modèle sémio-pragmatique au théâtre, qui va influer sur le devenir de mes recherches jusqu’à ce jour !

Vous avez trouvé votre « niche ». Le théâtre et plus tard le spectacle vivant seront votre spécificité dans la recherche sémiologique qui s’emballe aux quatre coins du monde.

En effet à l’instar des courants de la sémiologie générale, les spécialistes du théâtre se divisent entre ceux qui s’intéressent aux invariants (le texte) et ceux qui s’attachent à la relation du texte devenu voix ou corps avec d’autres matériaux du spectacle vivant. C’est l’époque, en 1975, d’un bouillonnement intellectuel exceptionnel qui permet de publier un premier ouvrage collectif sur la sémiologie de la représentation, une publication immédiatement traduite en de nombreuses langues et qui attire l’attention sur le caractère construit et événementiel de l’objet spectacle.

Je défends ma thèse en 1977, entre à l’ULB début 80 pour y assurer le premier cours de sémiotique. Un an après, c’est dans mon Alma Mater qu’Erving Goffman, Henri Laborit, Eugenio Barba, Patrice Pavis, Anne Ubersfeld et d’autres collègues belges et étrangers se réunissent pour fonder l’Association internationale pour la sémiologie du spectacle.

La réception du spectateur, la notation, la problématique de l’énonciation, la représentation et les pratiques spectaculaires prennent alors une place privilégiée dans le paysage de la recherche sémiotique. La raison en est simple : le spectacle vivant en tant qu’objet réunissant le verbal et le non-verbal, le texte et l’image, le cognitif et l’émotif, permet, avec le plus de pertinence, une mise à l’épreuve des théories sémiotiques. C’est la seule forme d’art qui, dans l’instant et de manière éphémère, invite à co-construire ses systèmes de signification.

En vous intéressant aux différentes expressions spectatorielles, vous avez beaucoup appris sur la hiérarchie des paradigmes sémiotiques entre ces catégories.

En passant par l’opéra, la danse, le cirque, on mesure la spécificité du travail du spectateur. Par exemple la relation du spectateur dans l’instant est fondée au cirque sur des risques réels, alors qu’au théâtre se vit une forme plus symbolique de dénégation (je sais bien mais je fais comme si...). Au théâtre, performance et fiction coexistent, du moins dans les formes classiques du spectacle européen. En revanche, les expériences contemporaines n’hésitent pas à confronter le spectateur à la réalité, parfois violente, en scène.

La question des liens interatistiques et de l’hybridation des genres constitue aujourd’hui une problématique centrale. Ainsi au cinéma, par la grâce du montage, tout est déjà fixé au moment de la production ; au théâtre le spectateur s’approprie le montage : il participe à l’événement sémiotique, s’invente en même temps qu’il invente le spectacle, c’est ce qu’on appelle le collectif d’énonciation. Il s’ensuit que le statut de l’émotion est tout autre. Et pourtant, de plus en plus la scène utilise des techniques cinématographiques…

La sémiologie a évolué début des années 2000 et, bien entendu, vous n’avez pas voulu rester sur le quai et regarder le train filer !

La sémiologie a pris une dimension interstitielle, en dialogue avec d’autres disciplines. Cette relation d’interface apparaît dans le débat théorique sur la nature du sens. Naît-il du rapport idéaliste entre signifiant et signifié, ou provient-il de l’expérience ? Peut-on tenir compte d’une forme « d’externalisation » de la signification.

Nous avons organisé récemment deux colloques consacrés à ces questions, l’un en 2010, à l’ULB sur performances et savoirs, le second au Collège Belgique, un an plus tard, sur « interdiscipline » (terme propre aux sciences de la communication) et spectacle vivant.

Il y aujourd’hui une convergence de centres d’intérêts qui suscite des rencontres fécondes entre des spécialistes de champs très différents et notamment entre anthropologues, sociologues, neuroscientifiques, biosémioticiens. Chacun, à partir de son territoire, éclaire des questions transversales comme la cognition incarnée, l’activité neuronale du spectateur, la préexpressivité de l’acteur.

Chaque discipline apporte sa pierre et la sémiotique comme lieu de parole favorise en amont cette multipolarisation. Nous avons tenté d’ailleurs d’intégrer le projet dans la pédagogie. Les masters – européen et Erasmus Mundus – montés avec des collègues étrangers sont fondés sur ce principe de spécialisation complémentaire. L’échange de vue et la collaboration entre praticiens de la scène et chercheurs de sciences de l’homme et de la vie donnent des outils extraordinaires à l’analyse sémiotique.

Voici quatre ans que le Collège Belgique vous accueille, occasion pour des publics différents de vous écouter vous et votre équipe.

En 2008, le propos était de présenter les modes d’approche du spectacle vivant. Nous avions fait intervenir l’ethnosémiologue Jean-Marie Pradier et Shannon Jackson de l’Université de Californie, Berkeley.

L’année suivante, autour des notions de « performance(s) » et « réalité(s) », nous avons fait appel à Richard Schechner, professeur à la « New York University », Fernando de Toro et Josette Féral de l’UQAM à Montréal. Schechner est parti des événements du 11 septembre 2001 et du commentaire de Stockhausen sur la trace du nuage blanc-noir qu’il considérait comme une œuvre d’art. Ceci pour nous faire réfléchir aux limites du spectaculaire.

La troisième intervention au Collège Belgique était un colloque de trois jours consacré à Interdisipline et spectacle vivant, avec, à nouveau, une brochette d’intervenants d’horizons différents (Jacques Fontanille, Paul Bouissac, Jean-Marc Leveratto, Marco de Marinis, François Jost, Rocco Mangieri, etc.).

La mouture 2012 se fera autour d un séminaire sur la dimension historique de ces questionnements à propos des normes spectaculaires. Les scandales d’hier deviennent-ils la norme d’aujourd’hui ! L’avant-garde est-elle novatrice ou devient elle experte ? Comment évaluer ici et maintenant ce qui était novateur, ce qui recycle ou réactive.

Catherine Bouko et Élodie Verlinden aborderont donc, ensemble, cette question sous l’intitulé « Historiographie du spectacle vivant. Nouveaux regards ».

Catherine Bouko, maître de conférences à l’ULB, est spécialiste du « postdramatique » auquel elle a consacré sa thèse, publiée chez Peter Lang. Après Brecht s’est produit une fracture entre écriture textuelle et écrit scénique. De nouvelles catégories se sont déployées, offrant au spectateur ou au critique d’être partie prenante de la création. C. Bouko a mis ce paradigme en perspective et en a fait la critique.

La thèse d’Élodie Verlinden, chercheure à l’ULB, tourne autour de l’épistémologie du spectacle vivant. Face à un objet qui n’a pas de réalité pérenne, il faut construire des modèles de simulation. Si le texte n’est plus l’unique signe stable, comment définir le spectacle vivant ? Élodie Verlinden s’intéresse tout particulièrement à la danse, on ne s’en étonnera pas, puisque la question de la trace est centrale dans cet art : la notation, les observations de répétitions tiennent lieu d’invariants du spectacle.

Toutes deux auront recours à des analyses de cas : Catherine Bouko à Bob Wilson, figure postmoderne emblématique. Wilson reconstruit les attentes du spectateur et pose la question de la relation passé-présent. Sa pièce Einstein on the beach va être reprise bientôt et ne manquera pas de faire débat. Élodie Verlinden évoquera les formes hybrides contemporaines de la danse et son interface avec les arts voisins, notamment plastiques. Le thème de son intervention porte sur les réactivations de la danse contemporaine en Belgique.

Cette leçon constitue un bon témoignage de ce qui est à repenser : nos outils, nos dispositifs, nos objets. Le chantier est vaste, l’interaction entre théorie et pratique étant en constante évolution.

Des projets pour le futur ?

Plusieurs initiatives sont en préparation. Il y aura notamment dans l’année une Journée d’études autour de la question de la présence et du direct, avec Philippe Auslander et Josette Féral. De plus en plus souvent des écrans sont placés sur scène, le comédien est bel et bien présent mais l’image video aussi. On ne sait plus si ce qu’on voit est réel ou virtuel. Une affirmation du corps de plus en plus manifeste dans notre culture s’oppose à l’émergence de la machine, du virtuel. Un paradoxe significatif, à l’image du monde qui nous entoure.

Maud Sorède, Mars 2012.

Pour en savoir plus...

Collège Belgique, Bruxelles, Palais des Académies : Historiographie du spectacle vivant. Nouveaux regards. Par Catherine Bouko et Élodie Verlinden. 18 avril à 17 h.

HELBO, A., Performances et savoirs, Bruxelles, De Boeck, 2011.
HELBO, A., Le théâtre : texte ou spectacle vivant, Paris, Klincksieck, 2007.
HELBO, A., L’adaptation du théâtre au cinéma, du théâtre au cinéma, Paris, Armand Colin, 1997.
HELBO, A., Sémiologie de la représentation. Théâtre, télévision, bande dessinée, Paris, PUF, 1975.

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