Les Actualités / Dépasser le beau plutôt que l'art lui-même. Entretien avec Daniel Salvatore

Dépasser le beau plutôt que l'art lui-même. Entretien avec Daniel Salvatore Schiffer

« La différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, s'il n'y avait pas l'art resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous-mêmes » écrit Proust dans Le temps retrouvé. L'art renvoie à cette subjectivité qui nous crée comme sujets tout en l'encadrant pour rendre échangeables ou communicables ses objets. En même temps qu'il crée une œuvre, l'art ouvre à une interrogation sans fin sur la beauté, sur l'« esthétique », sur la distance entre ce qui se présente à nous et ce qui se représente.

Daniel Salvatore Schiffer, né en 1957, italien de culture française, philosophe, écrivain prolifique et brillant, est l'auteur de nombreux de livres (voir la bibliographie ci-dessous) qui l'ont fait connaître et reconnaître dans le monde de la philosophie de l'art, en particulier comme un spécialiste du Dandysme. Professeur de philosophie de l'art à l'Académie royale des Beaux-Arts de Liège, il est aussi professeur invité au Collège Belgique et viendra donner deux conférences, les 25 et 26 avril prochains à l'Académie royale de Belgique, à Bruxelles. Ces deux conférences feront en quelque sorte suite à celles que Monsieur Schiffer y a consacrées au Dandysme, en 2010. Spécialisé dans la publication d'entretiens avec les grandes figures intellectuelles d'aujourd'hui, dont beaucoup ont été publiées par le Corriere della Sera, dans les années 1980 et 1990, Daniel Salvatore Schiffer fut Directeur éditorial des Éditions Sugarco à Milan, a écrit quelques ouvrages en italien, même si pour l'essentiel ses œuvres sont écrites et parues en français. Philosophe actif et engagé, Monsieur Schiffer est aussi l'auteur en 2010 d'une importante pétition internationale, signée par les plus grands intellectuels français et italiens et par sept prix Nobel, pour défendre en Iran Sakineh Mahammadi-Ashtiani, à l'époque menacée de mort par lapidation pour adultère. Les principaux journaux européens avaient alors ouvert leurs pages à cette pétition qui a recueilli plus de 150.000 signatures en un mois. Daniel Salvatore Schiffer est d'ailleurs le porte-parole pour les pays francophones du « Comité International contre la Peine de Mort et la Lapidation » et ses interventions en faveur des droits de l'homme et de la femme ne se comptent plus. Une de ses actions prochaines pourrait d'ailleurs faire grand bruit, puisque, en s'engageant dans la défense des libertés et droits fondamentaux de Ioulia Timochenko, ex-première ministre d'Ukraine, enfermée au mépris du droit et dans des conditions indignes par un régime non démocratique, il s'agit ni plus ni moins d'appeler au boycott de la phase finale de Coupe d'Europe de football qui doit se dérouler en Pologne et... en Ukraine.

C'est à l'Académie royale des Beaux-Arts à Liège, dans de beaux bâtiments d'inspiration Renaissance italienne, mais datant de la fin du XIXe siècle, que nous avons rencontré Daniel Salvatore Schiffer, ainsi que le Directeur de l'institution, Monsieur Daniel Sluse.

Les deux hommes, complices et unis dans la même passion de faire vivre et ouvrir le pôle artistique liégeois, multiplient les initiatives et ont, par exemple, conçu le prix littéraire « Paris-Liège », dont la présentation officielle a eu lieu ce mardi 13 mars à l'hôtel de Ville de Liège et dont le jury sera présidé par Jean-François Kahn...


Monsieur Schiffer, les rapports entre art et philosophie ont bien changé depuis Platon...

Oui, le Beau semblait, avec Platon, l'horizon indépassable de l'art. Associé au Bon (le fameux kaloskagathos), il inscrivait l'art classique dans cet équilibre entre l'intellectuel et le sensible dont nous gardons la nostalgie. Le Moyen Âge remplacera ce couple Beauté-Bien par Dieu sans changer fondamentalement le regard humain sur un art qui magnifie son objet, mais va perdre l'exigence de la beauté en s'éloignant du monde grec. À la fin du XIXe siècle, l'art et la beauté ne sont plus nécessairement liés. L'art moderne estompe le beau, ou plutôt il le dépasse car avec le dandysme, par exemple, on peut désormais sublimer le laid, le mal, le corps lui-même dans ses défauts et en faire des œuvres d'art. Baudelaire, avec son titre en forme d'oxymoron « Les Fleurs du Mal », l'a très bien exprimé. La laideur et même l'horreur peuvent devenir objets d'art. Il ne s'agit pas de peindre le laid comme faire-valoir ou contrepartie du beau (comme auparavant les monstres de Jérôme Bosch, les têtes de Méduse grecques, les infirmes de Ribera ou les nains de Vélasquez), non, c'est à proprement parler une esthétique du « sublime ». Car le charme qui émane de la beauté impressionne moins que la laideur, et cette laideur « impressionnante » peut parfois mener au sublime. C'est en ce sens que le Quasimodo de Hugo est sublime.

Nous allons en effet parler de ce sublime qui fera l'objet de votre conférence à l'Académie royale de Belgique ces 25 et 26 avril, mais avant cela, peut-on dire, comme certains, comme Hegel par exemple, que l'art est mort, comme Nietzsche a pu dire « Dieu est mort » ?

« L'art est mort, l'âge de l'esthétique est venu » disait Hegel en effet. Hegel a écrit que l'art était «quelque chose du passé », qu'il était dépassé, mais au sens où « aufheben » signifie à la fois dépassé et conservé. L'art s'est transformé, « il n'est plus qu'un jeu avec les objets », disait-il, un lieu d'expression de la créativité individuelle. C'en serait fini de l'émotion esthétique immédiate, notre relation à l'œuvre d'art relèverait d'abord d''une admiration respectueuse, historique, avant de se muer en besoin de comprendre et d'analyser : l'objet d'art devient objet de réflexion pour la philosophie. Nietzsche, sur ce point-là, rejoint Hegel car, en proclamant la mort de Dieu, l'Homme s'oblige a assumer non seulement une nouvelle éthique (Dieu étant le garant traditionnel de la morale, du bien et du mal), mais aussi une nouvelle esthétique. L'art est-il donc mort, comme Dieu ? Oui si l'on pense au dépassement interne de l'art romantique, cet art qui particularise dans l'anecdote les contenus jusqu'à les dissoudre dans l'ironie, cet art qui touche à tout et n'importe quoi, jusqu'à l'insignifiant, qui perd tout rapport à l'essentiel au profit d'une émotion trop particulière. Avec le romantisme, l'art cesse d'être consensuel. C'est le triomphe de la subjectivité : peinture et musique, les deux arts romantiques par excellence, s'adressent aux sentiments, aux passions individuelles. Plus de religion esthétique et populaire comme l'art grec à son apogée ou comme l'art chrétien du Moyen Âge. L'art, devenu incapable d'exprimer une sensibilité collective, est condamné. L'intériorisation fait mourir l'art comme la religion. Rien d'étonnant dès lors à voir la poésie, liée à l'intériorité du concept, s'imposer et exprimer la victoire du sujet sur l'objet, ce dernier n'étant plus qu'un prétexte. Le style a remplacé le Beau, le virtuose l'artiste, l'ironie le sérieux, dit Hegel. Il faut donc l'aide de la philosophie puisque l'art, dépossédé de tout contenu substantiel au profit d'une subjectivité, d'une originalité, d'une « créativité » voire d'une fantaisie, réclame désormais l'analyse : l'art a quitté le monde de la foi, immédiate et spontanée, pour entrer dans le monde du regard et de l'analyse, l'art est devenu un objet de réflexion sur lui-même et pour la philosophie. L'art était l'innocence de l'esprit, une innocence à jamais perdue. Deuil qui offre à la philosophie la liberté d'apprécier et de respecter les œuvres d'art, certes toujours avec nostalgie et peut-être une certaine piété, mais sans cette innocence, sans naïveté, sans illusion.

Mais on peut ne pas vouloir suivre Hegel et affirmer que l'art n'a nul besoin d'un discours philosophique, que l'œuvre n'est pas un objet naturel et que le discours sur l'œuvre doit rester proprement artistique. Ne faudrait-il pas «idéalement» un discours artistique sur l'art ?

Mais chaque œuvre d'art réclamerait alors son propre discours, chaque fois unique, ce qui fragmenterait le sens, effacerait la distance entre signifiant et signifié. Certes l'artiste n'a pas besoin du philosophe pour produire, mais l'art ne fait pas davantage disparaître l'exigence de la pensée, cette exigence de donner sens à l'œuvre d'art. Car la philosophie interroge l'apparence sensible, l'être derrière le paraître mais aussi l'être au travers du paraître. Et la beauté, ou la laideur, n'intéressent l'art que lorsqu'elles font « signe », lorsqu'elles font sens. D'où l'approche de Nietzsche, qui me parle bien plus que celle de Hegel, une approche qui identifie l'art et la vie, l'art devenant une nouvelle philosophie, une nouvelle forme de vie. Pensons la vie et l'art, disait Hegel. Non, dirait Nietzsche : vivons la pensée et l'art, soyons nous-mêmes une œuvre d'art. Et rappelons-nous que pour Nietzsche, le « philosophe-artiste » représente la quintessence du stade esthétique, le stade supérieur auquel il faut accéder en dépassant le stade éthique ou moral, après avoir évidemment quitté le stade religieux, ce dernier étant pour Nietzsche au bas de l'échelle. Pour revenir à la critique que l'on pourrait faire à la philosophie de vouloir s'approprier le discours sur l'art, il faut dire que ce discours philosophique sur l'œuvre d'art est par essence plus respectueux que les analyses sociologiques, psychologiques, voire psychanalytiques qui donnent de l'œuvre d'art une « explication » toujours exogène.

Monsieur Schiffer, vous êtes connu pour vos écrits philosophiques consacrés à l'art, en particulier au dandysme, et vous êtes venu en parler ici même, à l'Académie Royale, en 2010. Jacques De Decker, citant votre livre Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme (paru aux PUF) a écrit que le dandysme alliait la rigueur et la fantaisie, la sévérité et le dilettantisme, qu'il était à la fois ascète et épicurien, hédoniste et stoïcien. C'est Platon que le dandysme assassine ?

Oui, le dandysme, au fond, réhabilite les sagesses non platoniciennes, ou non socratiques, à savoir l'épicurisme et le stoïcisme, mais sans les opposer, en les liant au contraire dans un nouveau rapport à l'esthétique. Ils nous font sortir de ce vieux monde platonicien dualiste où le corps et l'âme sont radicalement séparés. Ces dandys, de Brummel à Barbey d'Aurevilly, en passant par Oscar Wilde et Baudelaire, ont été parmi les premiers à promouvoir une forme de « sensibilité » artistique qui ne relève pas du monde « sensible » platonicien mais d'une réelle intelligibilité des sens et du corps. Ils sont à l'origine d'une nouvelle esthétique de l'âme et du corps... Mais ce qui est intéressant, en outre, chez les dandys, c'est qu'ils réalisent en quelque sorte le croisement des deux dialectiques contraires que sont la dialectique ascendante de Kierkegaard (du stade esthétique au stade éthique puis au stade religieux) et la dialectique descendante de Nietzsche (exactement l'inverse), ce que Baudelaire nomme « la double postulation simultanée », ce double élan qui, en tout homme, pousse à la fois vers Dieu et vers Satan. Wilde parle de l'animalité de l'âme et de la spiritualité du corps.

On présente souvent les dandys comme des gens essentiellement préoccupés de paraître...

Le paraître ne s'oppose pas à l'être chez les dandys. Mais le dandysme n'est précisément pas la réduction d'un être à son paraître, c'est l'enrichissement d'un être par son reflet, c'est assumer son être jusque dans son paraître. Le dandy recherche la distinction à travers la simplicité absolue, il déteste l'ostentation et rejette les lois banales en s'imposant d'autres lois absolues et rigoureuses, il n'est pas à confondre avec le snob, avec le bling-bling comme on dit aujourd'hui. Cultiver l'idée du beau dans sa personne et autour de soi relève d'une aristocratie, certes, mais d'une aristocratie de l'esprit, pas d'une aristocratie de classe, d'argent ou de pouvoir. Le dandysme, c'est tout l'inverse du faux-semblant. C'est en quelque sorte un... vrai-semblant. Le dandysme est une métaphysique, une mystique avortée. Bataille disait une mystique sans Dieu. Mais en perdant Dieu, cette métaphysique redécouvre l'unicité du moi, réhabilite la richesse intérieure, même à travers le paraître.

Cette année, vous revenez à l'Académie nous parler de l'esquisse d'une « métaesthétique », du beau et du sublime. Vous venez de publier un essai, paru aux Éditions de l'Académie royale des Beaux-Arts de Liège, qui porte ce titre : Du beau au sublime dans l'art, livre dont les participants à vos conférences d'avril auront la primeur.

Oui, je me ferai un plaisir d'offrir d'ailleurs des exemplaires de ce livre aux personnes présentes. Comme nous venons de le voir, les rapports entre l'art et la beauté ne sont ni exclusifs ni même nécessaires. D'abord le beau n'est pas l'apanage de l'art : un paysage peut être beau, des femmes sont belles, tout cela nous rappelle encore Platon et à sa tentation d'établir une beauté « sans objet », une beauté idéale, l'idée du beau... Et puis la question se pose de savoir quel est le fondement de la beauté. Quel est le sens latent de l'énigme manifeste du beau ? Car à la différence du simple goût, toujours individuel et contingent, le beau a voulu être universel et nécessaire. C'est alors que la modernité a rompu le lien unissant l'art et la beauté. Pourtant, dans cette rupture, il y a une richesse : on peut faire de l'art avec du laid, de l'informe même. Dans un essai fondateur, (Recherche philosophique sur nos idées du sublime et du beau), le philosophe anglais Edmund Burke signale la promotion esthétique de la laideur qui est indissociable du goût pour le sublime : « Je pense que la laideur sympathise assez avec l'idée du sublime ». Le sublime n’est pas une catégorie supérieure du « beau », sans pour autant le rejeter a priori, mais en serait en quelque sorte le contraire. Les corps flasques et obèses de Lucian Freud, les visages ensanglantés de Francis Bacon, les démembrements de Picasso… constituent les objets d’un art libéré de l’exigence du beau, du bien. C’est en cela que je veux parler d’une métaesthétique, qui serait à l’esthétique ce que la métaphysique est à la physique : une possibilité de dépassement de cet art dit « contemporain », dans une volonté de sublimation qu’avait déjà, et si bien, compris le dandysme.


Michel Gergeay, mars 2012


Pour en savoir plus, une petite bibliographie de Daniel Salvatore Schiffer :

en francais
Requiem pour l'Europe (L'Âge d'Homme, 1993)
Les Intellos ou la Dérive d'une caste (L'Âge d'Homme, 1995)
Les Ruines de l'Intelligence (Wern, 1996, préface de Patrick Besson)
Dialogues du Siècle (Wern, 1997)
Umberto Eco – Le Labyrinthe du monde (Ramsay, 1998)
Grandeur et misère des intellectuels – Histoire critique de l'intelligentsia du XXe siècle (Le Rocher 1998)
Bibliothèque du temps présent – 70 entretiens littéraires et philosophiques (Éd. Le Phare, 2005)
La Philosophie d'Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique (PUF, 2007, préface de Jacques Taminiaux)
Philosophie du Dandysme – Une esthétique de l'âme et du corps (PUF, 2008)
Oscar Wilde (Gallimard – Folio Biographies, 2009)
Le Dandysme, dernier éclat d'héroïsme (PUF, 2010)
Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des « nouveaux philosophes » et de leurs épigones (François Bourin Éditeur, 2010)
Hsiao Chin ou la transcendance du signe (Académie royale des Beaux-Arts de Liège, 2011)
Le Dandysme – La création de soi (François Bourin Éditeur, « beau livre », 2011)
Du beau au sublime dans l'art - Esquisse d'une métaesthétique (co-édition L'âge d'Homme - Éditions Académie royale des Beaux-Arts de Liège)

en italien
Il Discreditodell'Intellettuale – Storiacritica di una Vocazione, da Emile Zola a Vaclav Havel 1992
FilosofiadelDandysmo, o l'Estetica del Vivere (Éditions Excelsior 1881, 2010)

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