Les Actualités / Du langage, notre accès au réel, du fictif et du fictionnel. Entretien avec É

Du langage, notre accès au réel, du fictif et du fictionnel. Entretien avec Éric Clémens

Le langage est au cœur de la réflexion d’Éric Clémens depuis plus de quarante ans. Un bon fil conducteur pour saisir la cohérence et le sens de son œuvre, de philosophe et d’écrivain. Dès sa thèse de doctorat en philosophie à l’Université catholique de Louvain, il s’intéresse au noyau de la démocratie et de la philosophie : la liberté de paroles. Y pointe déjà le thème de la fiction, entendue comme façonnement (du latin « fingere » qui signifie façonner autant que feindre) de notre monde. C’est la distinction, à laquelle ses recherches le conduisent, entre le fictionnel et le fictif qui sous-tend sa philosophie. Nous n’accédons au réel qu’indirectement, par le langage (verbal, gestuel, affectif, technique, artistique...) et ce façonnement générateur de notre relation au réel constitue le fictionnel. Le fictif, connoté par l’imaginaire ou l’irréel, renvoie aux langages spécifiques des arts, qui « rejouent » le langage courant. Éric Clémens publiera plusieurs ouvrages philosophiques sur cette thématique dont La fiction et l’apparaître, en 1993 qui en esquisse les premiers contours et la fait connaître au-delà des cercles universitaires pointus et Les Brisures du Réel, paru en 2010, qui lui permet d’élargir son angle de vue.

Écrivain, auteur d’un roman et de plusieurs fictions poétiques, critique et membre d’une des dernières revues d’avant-garde littéraire – TXT – Éric Clémens aime se jouer des mots, déconstruire et reconstruire la phrase, inventer des rythmes, des tonalités, des harmonies de phrasé nouvelles.

Clémens a mené un parcours original, étonnant, atypique en assumant de front des fonctions pédagogiques dans l’enseignement secondaire, académiques aux Facultés Saint-Louis et à l’École de commerce Solvay à l’ULB, et un activisme opiniâtre dans les milieux avant-gardistes et militants de la littérature francophone, fort d’un réseau d’étroites collaborations avec des collègues français et québecois qui remontent à ses premières années de recherche. La revue « Il Particolare » prépare un volume de mélanges en hommage à son œuvre philosophique et littéraire, à paraître en septembre 2012.

Éric Clemens coordonnera, en septembre également, un cycle de leçons au Collège Belgique consacré au fictif et au fictionnel. Les cours se donneront en septembre prochain au Palais provincial de Namur. Belle opportunité d’aller à la rencontre de ce sexagénaire au regard malicieux et à la crinière en bataille qui a préservé de sa jeunesse, l’allure et l’élan communicatif, qui jalonne l’entretien de coups de gueule indignés et d’immenses fous rires jubilatoires.



Éric Clémens, vous entrez en dissidence à peine sorti du berceau !

J’entre, en effet, en dissidence très rapidement avec le cursus scolaire. Issu d’une famille de petits bourgeois catholiques, je fais mes études primaires et secondaires à l’Institut Notre-Dame de Cureghem (Anderlecht). Je suis un mauvais élève passionné par la lecture et j’affronte ainsi des livres de philosophie, en version courte. À 13 ans, je lis déjà des philosophes dans les classiques « Larousse », à 15 ans Heidegger. Je garde aujourd’hui la conviction qu’il faut s’atteler à des livres difficiles pour progresser. Mon adage demeure : « Ne lisez que ce que vous ne comprenez pas ! ».

Je suis en opposition à la routine scolaire mais assez sérieux et responsable dans ma rébellion pour me mettre à l’étude de l’allemand en cours du soir (mais sans aller au-delà de la lecture laborieuse) et ainsi me préparer à la philosophie, à l’université. Je ferai mes premières années aux Facultés Saint-Louis et ma licence à Louvain.

La philosophie est et reste bien votre première inclination mais avec la littérature, c’est encore mieux !

Oui, mon mémoire de licence en philosophie (1970) porte sur Alexandre Kojève qui a influencé les philosophes d’après guerre. Il a promu la philosophie hégélienne et la théorie de la fin de l’histoire qu’il conçoit comme l’avènement d’une société sans classes. Mes recherches m’aiguillent vers Bataille, Foucault, Derrida et Queneau qui a édité Kojève.

J’ai franchi le pas et c’est d’ailleurs en philologie romane, vu mon intérêt pour la littérature, que je décroche mon premier mandat d’assistant, au Centre de Stylistique et de Sémiotique littéraires de l’Université de Louvain (1970-1973) dirigé par Michel Otten. Je suis engagé pour initier les étudiants au structuralisme, psychanalyse lacanienne comprise, et au courant littéraire représenté par la revue « Tel Quel » de Philippe Sollers.

Le virus m’a été inoculé très tôt puisqu’à vingt-quatre ans, je suis déjà membre, un an après sa fondation en 1969, de TXT, une revue littéraire qui aura un impact important dans le monde littéraire, comme dernière revue d’avant-garde. Son objectif était encore, tradition romantique, de marier littérature et révolution !

Avoir vingt ans quelques années avant 68’ augure du contexte de bouillonnement des idées et d’affrontements idéologiques dans lequel vous vous êtes cherché intellectuellement. Contester, s’insurger, se frotter aux aspérités et aux contradictions, ce fut le chemin partagé, sinon obligé, pour accéder à sa propre pensée, et à la prise en mains de son devenir.

Je lève l’ancre radicalement pour m’investir à temps plein dans la vie de militant d’extrême gauche dans la banlieue industrielle liégeoise, aux côtés des ouvriers de la sidérurgie ! Au bout d’un peu plus de trois ans, début 1976, mes illusions révolutionnaires s’écroulent, la page est tournée, sans regrets, mais sans complaisance sur mon errance. Je pars enseigner la philosophie aux Iles Comores, sur contrat de l’ACCT. C’est durant cette période de recadrage personnel que je reprends le projet de faire un doctorat et que j’opte pour un sujet lié à la question de la démocratie. Ce sera « Le même entre philosophie et démocratie », où je m’intéresse à la dimension fondamentale de la parole et du dialogue, au noyau de la philosophie, depuis Platon, et à la notion de pacte social qui fonde la société, avec Hobbes. La fiction du pacte social me ramène à la liberté de paroles et au noyau de la démocratie. Cette thèse, je l’élabore sous la direction du professeur Jacques Taminiaux et je la défends en 1983.

Vous êtes rentré au pays dès 1980.

Oui, et je deviens professeur au centre scolaire des Dames de Marie, établissement d’enseignement secondaire libre où j’effectuerai toute ma carrière.

En parallèle, j’assurerai le cours de « Métaphysique » à horaire décalé aux Facultés Saint-Louis à Bruxelles de 1985 à 2004 et le cours d’« Éthique » dans un troisième cycle de l’École de commerce Solvay, organisé par le BMMA, dédié au marketing et à la publicité, de 1991 à 2003.

Vous devenez maître dans l’art de gérer le temps et de maintenir la garde sur tous les fronts, en acceptant les invitations internationales qui s’ajoutent à cette carrière plurielle.

Cette diversité des activités stimule mon enthousiasme, c’est un aiguillon. J’ai passé un semestre comme boursier Fulbright à l’International Writing Program de l’Université d’Iowa-City en 1984. Je suis ensuite chargé d’un séminaire au Collège International de Philosophie à Paris sur le thème « Différence phénoménologique et fiction », dont je tirerai mon livre La fiction et l’apparaître. Depuis sa parution, l’Université du Québec à Montréal m’invite régulièrement pour travailler avec le professeur Pierre Ouellet, Directeur du Centre de Poétique et d’Esthétique, sur ce thème précis et sur d’autres (la dernière fois, il s’agissait d’éthique et de corporéité).

Abordons les jalons marquants de votre parcours.

J’ai très vite réalisé mon envie de mener à la fois une activité littéraire et philosophique.

Pour la partie littéraire, c’est sans conteste ma participation à la revue TXT qui a été un élément déterminant. Elle publiait des textes d’avant-garde, axé sur les jeux verbaux en particulier sonores, et faisait éclater les genres, les cloisonnements, autour de présentations orales des textes, des performances. J’y développe mon engouement pour jouer sur le langage. Ce langage qui nous piège autant qu’il nous donne des ressources. Je pense toujours à ce propos de Lacan : « Les hommes parlent parce qu’ils ne communiquent pas ».

Une de mes premières fictions poétiques s’intitule Opéra des Xris, qui fait écho aux cris avec un « x » d’inconnue.

En 1987, je publie De r’tour, un mélange de récits et poèmes, de contes et de rencontres de quelques célébrités, avec la dérision venue de mon militantisme. Cette fiction poétique se termine par cette phrase en clin d’œil « j’deviens conteur » !

L’Anna, mon seul roman, qui sort en 2003 aux éditions Le Quartanier de Montréal, tourne autour de l’énigme de la femme et de la question de la violence, à travers l’histoire d’Anna qui a été piégée dans un attentat terroriste et veut se venger en recourant elle-même à la violence. Mais l’histoire éclate dans une sorte de Mai 68 au futur, sous le prétexte d’une immense révolte contre les images hypermédiatisées…

Mon travail d’écrivain, je l’apprécie pour le jeu du rythme qu’il permet. Je veux aller au-delà de ce que les surréalistes visaient et refuser la facilité métaphorique. Je tente aussi, défi aux habitudes cloisonnées, d’injecter dans la poésie une dimension philosophique, comme dans mon dernier livre, publié en parallèle à mon livre sur la nature : Mythe le rythme. De la dénature des choses (éd. Au coin de la rue de l’Enfer).

C’est par les revues littéraires que je me suis lancé dans la critique d’œuvres picturales. J’ai écrit quelques ouvrages et brochures dans cette veine qui marie mon intérêt pour l’esthétique et une réflexion sur la création, ceci notamment via ma complicité intellectuelle et amicale avec Max Loreau, immense écrivain et philosophe, fauché par la mort à 60 ans, dont j’ai publié, avec Francine Loreau, les inédits.

En philosophie, le langage est le point focal de vos recherches.

Oui et c’est La fiction et l’apparaître qui induit l’effet de catalyse. J’y renoue avec mes recherches des années 70’ et la philosophie de la littérature qui m’entraîne vers le langage. C’est le façonnement des langages – de la destruction des formes établies à la formation (rythmique, narrative et figurative) affrontée à l’irreprésentable (de la jouissance et de la mort) – qui donne accès au réel. Nous n’avons jamais de rapport direct aux choses, cet accès médiatisé se fait via le langage. C’est la fiction qui témoigne de ce besoin humain d’atteindre les choses par des langages.

Au fil de mes travaux, je vais systématiser cette approche : sur le langage lui-même, sur la littérature qui montre que l’imagination dépend elle aussi du langage. Tout est codé, pris dans le symbolique, lieu de tous les langages, y compris le langage d’images, jusqu’à notre propre corps.

Dans les années 2000, vous élargissez l’angle de vue et la notion de fiction.

Le livre Les brisures du réel, paru chez Ousia en 2010, est le fruit d’une longue maturation de ces réflexions. J’ai voulu vérifier si mon propos sur le langage s’appliquait également à l’approche scientifique de la nature. J’ai entrepris une vaste investigation pour circonscrire ce qu’est devenue la pensée de la nature, au travers de l’œuvre de quatre grands philosophes : Aristote, Kant, Whitehead et Merleau-Ponty, puis en tentant de comprendre ce que les physiciens et les biologistes considéraient comme telle. Premier constat, le terme « nature » n’a plus cours dès lors qu’on englobe l’infra-matériel et l’univers ; à strictement parler, il désigne la terre, la bio-sphère. Tirer au clair cette confusion a été un de mes objectifs : distinguer la nature au sens strict du réel de la physique contemporaine (l’inframatériel avec la théorie des cordes par ex.) et de l’univers en expansion, cet univers à la fois limité et infini. Je découvre les paradoxes de la physique : l’énergie élémentaire en équilibre et qui donne naissance à des particules. Je cerne le point commun entre ces quatre philosophes : le mouvement, la mobilité, le passage... La physique et la biologie y ajoutent l’idée de brisures. Brisure implique qu’il y a séparation et transformation, mais jamais rupture.

Ainsi, la vie, dans son autoformation, surgit d’une double brisure, par rapport aux éléments physico-chimiques et par rapport à l’environnement. Pour avoir de la vie, il faut cette double brisure de la matière en cellules et de l’environnement en milieu. Si je reviens à la physique, la brisure de symétrie permet l’émergence des particules élémentaires. J’ai de la sorte suivi la déconstruction de l’idée de nature comme « un-tout vivant » et sa transformation par le langage scientifique qui découvre le réel.

Pour faire court, ces réflexions m’ont aidé à voir le réel comme un jeu – hasard et régulations – de brisures dans la mobilité. Ces brisures donnent naissance à différentes étapes : aux particules (physiques), aux molécules (chimiques), aux cellules (biologiques), aux signes (sémiotiques), aux langages (symboliques). C’est un étagement de brisures et cette mobilité s’inscrit un peu dans le modèle darwinien qui serait élargi à l’univers entier. Ce magma initial, par transformation, donne naissance aux divers éléments de la réalité.

Vous n’avez pas dit votre dernier mot sur la question du langage et de la fiction.

Non, je prépare un bouquin qui pourrait s’appeler Nouvelles révélations de la fiction, nourri de mes recherches en séminaire au Québec et que je centre autour du fictif, au cinéma, en peinture, en littérature, mais qui renvoie à une activité qui se passe de toute façon dans le fictionnel. Ce n’est qu’une mise à l’épreuve, une mise en abyme du fictionnel. On revient au façonnement du rapport au réel par un langage.

Le cycle au Collège Belgique, les 19 et 26 septembre prochain, s’inscrit en droite ligne dans cette thématique. J’y assurerai une leçon sur le réel et nos façonnements, entre fictif et fictionnel. Et je ferai appel à un psychanalyste et à un scénariste – Yves Depelsenaire et Luc Jabon – pour évoquer le fictif et la pratique de l’image.

Maud Sorède, mars 2012.

Pour en savoir plus...
CLEMENS, E., Le même entre démocratie et philosophie, éditions Lebeer-Hossmann, Collection « Philosophiques », Bruxelles, 1987
CLEMENS, E., La fiction et l’apparaître, éditions Albin Michel, collection « bibliothèque du Collège International de Philosophie, Paris, 1993
CLEMENS, E., L’Anna, éditions Le Quartanier, Montréal, 2003
CLEMENS, E., Les brisures du réel, éditions Ousia, Bruxelles, 2010


Zoom

 

Top