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De l’influence des rayons gamma sur... l’art de guérir. Entretien avec Pierre Scalliet

Après quelques leçons consacrées aux avancées de la biologie moléculaire et de la médecine oncologique, c’est aux rayons ionisants et à la relation radiothérapie-cancer que le Collège Belgique a choisi de nous sensibiliser. Pour traiter le sujet, le jury de sélection a fait appel au professeur Pierre Scalliet, choix particulièrement pertinent et pas uniquement pour son parcours « académique » exemplaire. Pierre Scalliet a eu l’audace, l’inventivité de sortir du tracé cloisonné de la recherche universitaire pour découvrir d’autres approches qui s’inscrivent bien, nous le verrons, dans les objectifs de l’Académie royale.

Docteur en médecine de l’Université catholique de Louvain (1979), Pierre Scalliet s’est formé en oncologie des radiations. Il s’engage dans une thèse d’agrégation en radiobiologie qu’il défend à la KUL en 1992. Trois ans plus tard, il vit une année-clé dans son cursus : il est nommé professeur ordinaire à l’UCL et chef de Radiothérapie aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Il poursuivra, tout au long de sa carrière, ce double ancrage d’enseignant-chercheur et de clinicien. Plusieurs distinctions scientifiques, une centaine de publications et l’engagement dans des projets transnationaux d’envergure contribuent à sa reconnaissance en Belgique et bien au-delà. En 2012, il a reçu le « Emmanuel Van der Schueren Award », décerné par l’« European Society for Radiotherapy and Oncology (ESTRO) », qui récompense des personnalités médicales pour leur carrière scientifique et leur engagement européen.

Humaniste curieux de tout, Pierre Scalliet ne se cantonne pas au monde médical. Ses lectures buissonnières lui font découvrir la sociologie de « la société du risque ». C’est un coup de foudre intellectuel. Il va consacrer une partie de ses travaux de recherche et d’expertise à la question de la qualité et de la sécurité, en important en radiothérapie les théories sur la gestion des risques industriels.

Autre pas de côté : il a pris conscience de l’importance de la communication, avec les patients et entre collègues et s’investit dans des programmes de formation dans ce domaine.

Aborder les effets positifs de la radiothérapie et les risques potentiels des rayonnements ionisants, pour le public du Collège Belgique relève de cette volonté de partager les résultats étayés des découvertes scientifiques, d’appréhender la maladie (et la santé) dans une dimension philosophique et citoyenne. Démarche de désinfantilisation qui l’enthousiasme : la médecine, en trois décennies, a tourné le dos au paternalisme et au tabou ; l’autonomie et la responsabilisation du patient vont croissant de jour en jour en cancérologie. On ose aujourd’hui parler de...

Pierre Scalliet, naître à Lourdes, c’est un signe du destin, une marque pour la vie ?

Dans mon cas, c’est essentiellement le fait du hasard, le produit de la vie professionnelle très mobile de mon père, ingénieur à EDF. C’est l’époque où la France s’équipe en centrales hydro-électriques et une retenue d’eau au-dessus de Lourdes offrait un cadre d’implantation idoine. Mon père prendra part ensuite à la construction de la première centrale nucléaire de l’hexagone, à Marcoule.

Un père à qui vous devez votre credo en l’Europe !

C’est indéniable. Ses convictions pro-européennes, il les a forgées pendant la deuxième guerre mondiale. Il faisait partie des officiers français qui avaient rejoint l’armée américaine puis la nouvelle armée française et qui prônaient la recherche d’une solution « politique » au conflit. Toute guerre en Europe n’étant pas autre chose qu’une longue guerre civile, dans la vision qu’en avait mon père, la déflagration mondiale 40-45 était un suicide sociologique.

Cette « présence » de l’Europe dans le cocon familial a certainement joué dans la maturation de mes réflexions et dans ma propre inclination à envisager mon travail à l’échelle du continent en participant activement à des programmes transnationaux et à des sociétés scientifiques comme l’ESTRO, l’European Organisation for Research & Treatment of Cancer (EORTC) ou l’International Society of Radiation Oncology » (ISRO).

Toujours dans le sillage familial, vous voilà en Belgique, fin des années 50’.

Oui, mon père vient travailler à Bruxelles, pour l’Euratom. J’entame alors mon histoire personnelle avec la Belgique, où je vis et travaille toujours : études à l’École européenne et au Lycée français, premier cycle universitaire à Lille, mariage avec une citoyenne belge et poursuite de ma formation en Belgique (en Wallonie et en Flandre !).

Votre diplôme de médecin en poche, par quelles voies arrivez-vous à la radiothérapie ?

Jeune médecin diplômé de l’UCL en 1979, je travaille à la clinique Saint-Michel à Bruxelles et c’est un de mes collègues qui me conseille de m’orienter vers la médecine interne. Je me lance dans une formation de quatre ans dans cette vaste discipline qui me permet de faire des soins intensifs, de l’endocrinologie, de la « pneumo », de l’oncologie médicale et de l’hématologie. En 1983, le manque de personnel en radiothérapie est criant et je deviens résident dans ce domaine à l’UCL aux cliniques universitaires Saint-Luc. Je passerai un an à l’Institut Gustave Roussy à Villejuif et deux ans, de 1985 à 87, comme research fellow avec une bourse de l’EORTC, à la KUL à Leuven, dans l’équipe de radiothérapie expérimentale du professeur Emmanuel Van der Schueren. J’accumule du matériel sur lequel je construirai ma thèse d’agrégation. Van der Schueren assure la supervision et je la défends en 1992.

Dans l’intervalle, entre 1987 moment où j’obtiens mon certificat de spécialisation en oncologie des radiations et mon agrégation, je travaille à Anvers, mi-temps comme chargé de cours à l’université et mi-temps à l’hôpital Middelheim. En 1995, l’Université catholique de Louvain me recrute comme professeur ordinaire en oncologie clinique et comme chef de la radiothérapie aux cliniques Saint Luc. Le désir de me réinvestir dans la recherche médicale m’a poussé à poser ma candidature.

Revenons à votre thèse qui nous conduit à votre cours au Collège Belgique.

J’ai fait une thèse en radiobiologie (1). Je me suis intéressé aux phénomènes biologiques provoqués par les radiations appliquées au traitement du cancer, à la manière dont les organes « normaux » réagissent aux rayons. J’ai exploré les limites de leur tolérance chez le rat et la souris.

Le sujet de ma conférence au Collège Belgique sera celui de ma Leçon publique dans le cadre de cette thèse d’agrégation, « le paradoxe des rayonnements ionisants : soigner le cancer et provoquer le cancer ». Les accidents nucléaires retentissants comme Tchernobyl ou Fukushima, mais aussi tout incident dans les centrales, avivent les craintes de l’impact des radiations sur l’émergence ou le développement de tumeurs cancéreuses.

En vérité, la radiation provoque peu de cancers, les risques sont toujours très faibles. Le processus est bien établi aujourd’hui : des désordres génétiques interviennent dans une cellule. Fragilisée, elle a une espérance de vie plus courte. Avec les rayonnements, on peut la tuer, alors qu’une cellule normale, sans désordre génétique, s’avère plus résistante.

Les mécanismes d’action des radiations interviennent précisément au niveau des chromosomes, on peut les définir comme casseurs de chromosomes. Chez une cellule déjà altérée, la cassure est complète. J’illustrerai, avec des exemples récents, ce qu’il advient des cellules saines. On peut soigner par association des contraires (c’est d’ailleurs le principe de l’homéopathie). En santé publique, comme dans la vie, le bien repose sur un subtil équilibre entre les contraires.

Quels ont été vos grands axes de recherche ?

Mon activité de médecin se focalise sur les cancers digestifs et du sein.

Depuis quinze ans, l’oncologie gériatrique retient mon attention de chercheur, l’âge s’avérant la première cause de cancer. Les problèmes dus au vieillissement interfèrent avec l’évolution de la tumeur et requièrent une approche toute particulière. Le « Plan Cancer » a permis la mise en place dans notre pays d’une étude interhospitalière. Une nouvelle étude vient d’ailleurs de s’ébaucher. Je me suis beaucoup impliqué dans cette recherche qui a donné lieu à quelques publications.

Un autre axe dans lequel je me suis investi c’est toute la question de la qualité et de la sécurité. J’ai dirigé à ESTRO un vaste projet de mise en place de normes de qualité. Elles ont été importées en Belgique, grâce au « Plan Cancer », et via des audits visant à propager les bonnes pratiques. Le tout était financé par le programme européen « Europe against cancer ».

Cette problématique de la qualité, je l’ai découverte au hasard de mes lectures, en dévorant La Société du risque de Ulrich Beck (2). Le sociologue de la nouvelle modernité (par ailleurs pro-européen militant et défenseur d’une Europe postnationale) y analyse l’évolution sociétale fondée sur l’essor de l’industrie et des technologies et l’émergence de la notion de risque et de sa perception par le public. Tchernobyl est un moment fondateur, une date-pivot qui marque notre basculement dans un monde de plus en plus sûr où nous avons de plus en plus peur !

Le processus industriel se caractérise par une grande sophistication, un dérèglement peut affecter un pays même à distance. La nature, les causes du risque industriel font l’objet d’une abondante littérature, scientifique ou fictionnelle.

J’ai poursuivi mon chemin, à la découverte des sociologues anglo-saxons, notamment James Reason (3) et Charles Perrow (4), qui ont mis en relief l’importance des facteurs organisationnels et la complexité des relations de cause à effet dans l’erreur, l’accident, la catastrophe. Leurs travaux m’ont aidé à prendre conscience de ce qu’il y avait de commun entre la radiobiologie et les applications industrielles complexes. J’ai décidé d’importer en radiothérapie ces idées sur les systèmes à risque. Les problèmes de sécurité, les process de mise en traitement y sont aussi sévères que dans l’aéronautique ou le nucléaire. Au point que certains hôpitaux font appel à des spécialistes en aviation civile pour leur culture de gestion des risques. Ce long travail qui m’a obligé à sortir du strict cadre technique ou médical culmine dans un ouvrage publié avec des confrères américains et canadien, fin 2010, Quality and Safety in Radiotherapy (5).

Cette thématique de la « Quality Assurance » est au cœur de vos missions d’expert.

Oui et c’est toujours le cas aujourd’hui. J’ai fait des expertises pour IAEA, la branche de l’ONU qui est chargée du contrôle des applications civiles de l’énergie nucléaire. J’ai assuré, auprès de gouvernements en Afrique, Asie et Europe et pour l’IAEA, des missions de mise en place de programmes « cancer » , d’audit de structures de cancérologie, de consultance « qualité ». J’ai conduit tout le projet à ses débuts, la phase pilote s’est faite en Afrique du Sud. Des réunions de « debriefing » ont conduit à l’affiner vers un produit très cadré.

La pratique des audits a été introduite aussi dans notre pays, mon statut de membre du Collège d’oncologie, du Ministère de la Santé Publique, depuis 2004, a contribué à une bonne fluidité entre les initiatives européennes et les prises de décision nationales. Je préside, pour l’heure, le Collège de radiothérapie oncologique qui vient d’approuver un autre programme de mise sur pied de structures formelles de déclarations d’incident. La collecte de ces incidents comme indicateurs de qualité s’inscrit dans la bonne gouvernance, les bonnes pratiques.

Mes fonctions de secrétaire et d’administrateur général de l’ESTRO ne m’ont pas éloigné de la thématique « Qualité ». ESTRO, au travers de congrès et de projets éducatifs en oncologie interdisciplinaires, s’est en effet, penchée sur l’intégration de la radiothérapie dans la chaine de qualité. Je ne peux pas évoquer cette organisation sans repenser à l’extraordinaire enthousiasme des premiers contacts avec les pays d’Europe centrale et orientale, après la chute du mur de Berlin. Nous nous grisions de notre volonté de créer une Europe sans frontières entre radiothérapeutes.

Enfin, pour revenir à l’IAEA, le directeur général s’entoure toujours d’un petit groupe de conseillers et je viens d’être désigné pour en faire partie.

La communication et l’information sont des enjeux qui comptent également dans votre approche de la médecine.

Oui, l’investissement colossal que représente mon travail d’éditeur clinique de « Radiotherapy & Oncology » de 1996 à 2010 en témoigne, ainsi que des fonctions d’éditeur associé dans cinq revues d’oncologie spécialisées, depuis la fin des années 90’.

Mon intérêt aiguisé pour la communication, je le dois à mon collègue Darius Razavi de l’ULB qui a eu l’idée de mettre au point des techniques pour mesurer l’impact des formations à la communication, suivies par les médecins, sur leurs patients. J’ai participé au montage de programmes dans cette optique et à leur défense auprès du FNRS pour en obtenir le financement. Ces projets se poursuivent aujourd’hui et se sont enrichis de volets consacrés à la communication en équipe. Le module original portait sur la formation d’équipes de radiothérapie auquel ont pris part le CHU de Liège, Saint-Luc, Bordet et Sainte-Élisabeth à Namur.

La « com » – Communiquer, diffuser l’information, expliquer, créer du lien – est vraiment essentielle dans la conception que je me fais de mon métier. Si je me félicite, chaque jour, d’avoir fait le choix de la médecine et de la radiothérapie, c’est l’évolution de l’intégration du patient qui a incontestablement contribué à cette vision positive. J’apprécie ce changement profond – le partage de la vérité – qui a conduit à une grande autonomie. Nous sommes arrivés à rendre les malades responsables d’eux-mêmes en cancérologie.

Toute médaille à son revers : la médecine intervient désormais dans tous les stades de la vie, de la conception à la mort. C’est une très lourde responsabilité qui, constamment, m’interpelle quant à sa légitimité. À savoir que l’on puisse demander de mettre fin à ses souffrances et à sa vie mais de dépendre d’un médecin pour le faire fait entrer ce dernier dans un espace éminemment intime, intérieur à la personne humaine. Mais je considère la loi de dépénalisation de l’euthanasie comme un moment fondateur de la pensée européenne. En Belgique, nous avons eu le courage d’aborder la question et d’y répondre du mieux que nous avons pu. À cet égard, les minutes des débats conduits au Sénat, préalablement à la publication de la loi sont un modèle de travail intellectuel d’une grande honnêteté au milieu d’opinions diverses sinon divergentes. La Belgique est sortie grandie de cet épineux débat.

Je me réjouis du mouvement de désinfantilisation du patient, de la fin du médecin thaumaturge. Depuis 68’, on a accepté de redéfinir les positions respectives des personnels de santé, des patients et de leurs proches. La gageure c’était d’oser parler de...


Maud Sorède, juillet 2012.


Pour en savoir plus...
Collège Belgique, Namur, Palais Provincial, 6 novembre à 17h.
« Le paradoxe des rayonnements ionisants : soigner le cancer et provoquer le cancer »
Coordination : André WAMBERSIE
Responsabilité académique : Pierre SCALLIET

(1) Scalliet, Pierre, Investigations of repair characteristics in early and late responding tissues. Comparison of fractionated and low dose rate experiments, KUL, Leuven, 1992.
(2) Beck, Ulrich, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001.
(3) Reason, James, Human error, Cambridge University Press, 1990.
(4) Perrow, Charles, Normal Accidents: Living with High Risk Technologies, Princeton, 1984, rééd. 1999.
(5) Quality and Safety in Radiotherapy, Edit. By Todd Pawlicki, Peter Dunscombe, Arno Mundt & Pierre Scaillet, CRC Press, dec. 2010.

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