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Langue et littérature hispanophone : la passion du verbe et du sens. Entretien avec Jacques Joset

Jugez-moi non sur ce que je dis mais sur ma manière de le dire.
(Fernando Vallejo)

À dix-sept ans, Jacques Joset découvre la beauté de la langue espagnole, une musique, des tonalités, un rythme qui le touchent. Il décide de s’y familiariser, en cours du soir ! Il ne sait pas encore qu’il y consacrera (à la philologie mais aussi à la littérature) une grande part de sa vie et deviendra un des grands hispanistes européens.

Amoureux des mots, de la grammaire, de la syntaxe, il s’attachera à l’édition critique de quelques œuvres fondamentales du patrimoine littéraire du Moyen Âge et du Siècle d’Or espagnols mais aussi de la littérature hispano-américaine contemporaine. Éditer et rééditer, parce qu’un texte n’est jamais définitif et qu’à force de le travailler, de décortiquer chaque terme pour mieux en tirer le sens, on le lit différemment, ne sachant plus qui du bel ouvrage ou du lecteur a changé !

Il s’exprimera aussi dans l’analyse littéraire. Spécialiste du roman picaresque et de Cervantès, Jacques Joset est également un connaisseur reconnu de la littérature hispano-américaine contemporaine, qui sort de l’ombre en Europe, dans les années 60’, à la faveur du rayonnement des œuvres de Borges, Cortázar, Vargas Llosa, Fuentes, Neruda et Paz et du succès planétaire de « Cent ans de solitude » de Gabriel García Márquez. Dans un « Que sais-je ? » sur la littérature hispano-américaine, qu’il élabore à cette époque, Jacques Joset donne une clé pour comprendre son engagement socioculturel au XXe siècle, en la recadrant historiquement. Il souligne toute la richesse et la diversité du roman moderne, et cette conscience partagée à l’échelle du continent, bien loin d’un simple assemblage de littératures nationales.

Jeter un œil sur l’imposante bibliographie de Jacques Joset, c’est parcourir neuf siècles de littérature hispanophone, qu’il a abordés dans la rigueur et la longue patience de celui qui veut comprendre une œuvre, son auteur et son temps et cerner, au plus profond, ce qu’elle a apporté à l’humanité. Son immense culture, sa curiosité intellectuelle, sa volonté de débarrasser un texte de scories inutiles pour atteindre l’essentiel aident le lecteur à en saisir l’importance et l’originalité mais aussi ce qui fait écho à d’autres auteurs, à d’autres temps, à d’autres lieux.

Membre de nombreuses sociétés scientifiques et notamment de l’Association internationale des Hispanistes dont il a été vice-président, Jacques Joset a enseigné à l’Université d’Anvers, à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université de Liège où il a été professeur ordinaire de 1990 à 2005 et titulaire de la Chaire de langue et littératures espagnole et hispano-américaine.

Après les Académies de Barcelone, d’Argentine et du Venezuela, dont il est correspondant, c’est l’Académie royale de notre pays qui vient de l’accueillir au sein de la Classe des Lettres, un espace idoine pour diffuser le fruit de ses réflexions et mieux faire connaître les joyaux de la culture hispanophone et qui relèvent, pour plusieurs des textes étudiés par Jacques Joset, du patrimoine littéraire mondial, autour des figures emblématiques de don Quichotte, de la Celestine, ou de la saga des Buendía et du village mythique de Macondo.


Jacques Joset, au commencement, à peine sorti de l’adolescence, il y a l’émotion créée par les modulations d’une langue qui subrepticement, sans que vous en preniez conscience, va déterminer la suite du chemin.

Oui, avec le recul, on peut voir les choses comme cela. Né à Liège pendant la Seconde Guerre mondiale, j’évolue dans un milieu ouvrier avec une mère autodidacte qui lit beaucoup. Je me destine à la philologie romane, après un premier engouement pour Baudelaire (j’aurai la chance de compter parmi mes professeurs en Faculté Robert Vivier qui a étudié en grand poète qu’il était les sources de l’inspiration baudelairienne). En dernière année d’Humanités, j’ai le coup de foudre pour la langue espagnole et décide de l’apprendre en cours du soir, en parallèle à mes candidatures. En licence, je me spécialise dans les langues romanes du Sud (italien, espagnol et portugais).

Mais très rapidement, c’est la langue espagnole et sa littérature qui reprend le dessus !

Mon maître, le professeur Jules Horrent, médiéviste et académicien, accepte de diriger mon mémoire de licence consacré au roman espagnol du siècle d’or. C’est au travers du « Lazarillo de Tormes », prototype du roman picaresque que je m’engage dans ce qui deviendra l’un de mes grands axes de recherche.

Recruté comme assistant au service de langues vivantes de l’ULg, je compte bien poursuivre sur ma lancée, malgré la charge horaire pesante de mes nouvelles fonctions, et m’engager dans une thèse. Jules Horrent en assume aussi la direction et le sujet que je lui propose : un essai de lecture critique du « Libro de buen amor » de Juan Ruiz, archiprêtre de Hita. Après la défense, un contrat pour une édition critique, avec introduction et notes dans une grande collection de « classiques » espagnols (éd. 1974, 1981, 1984) m’est proposé. Je le signe. Une édition entièrement revue, corrigée et mise à jour est publiée en tête des « Clásicos Taurus » de Madrid en 1990. Mon collègue de l’Université autonome de Barcelone, le professeur Francisco Rico, vient de me pressentir pour en refaire une nouvelle édition critique, via le « Centro para la edición de los clásicos españoles » dans une collection de l’Académie Royale Espagnole. Un texte n’est jamais définitif et je retrouve encore aujourd’hui, après plus de quarante ans d’étude du « Libro », des innovations à apporter tant à l’interprétation qu’à l’approche philologique du texte même.

Nous savons déjà que vos travaux s’arriment, d’entrée de jeu et pour longtemps, autour de ces deux grands axes, la littérature médiévale espagnole et le Siècle d’Or. Mais votre inclination pour votre troisième pôle d’investigation, la littérature hispano-américaine, s’impose au même moment.

Dans les années soixante du siècle dernier, l’élaboration et la défense d’une thèse de doctorat – disait-on dans ces soixante dorées [sic]– s’étirait sur dix ans. Il n’était pas imaginable, pour moi, de passer tant de temps sur un seul sujet. J’ai donc cherché une autre motivation, loin du Moyen Âge et de l’Espagne. J’ai découvert la littérature hispanophone des Amériques et ai proposé aux Presses Universitaires de France, pour la collection « Que sais-je ? » un historique et une introduction à cette littérature. En 1974, on commençait à s’y intéresser en Europe et je me réjouis que depuis, nous ayons pris conscience de la grandeur et de la particularité de son patrimoine littéraire.

Avant d’aller plus avant dans vos travaux de recherche, revenons un trop court instant à votre carrière.

D’assistant au service des langues vivantes de l’ULg, je suis passé à l’Université d’Anvers de 1972 à 1991, comme chargé de cours et puis comme professeur de langue et littératures espagnoles et hispano-américaine. De 1988 à 1996, j’enseigne aussi à l’ULB et rejoins en 1990, mon Alma Mater liégeoise, comme professeur ordinaire, et ce jusqu’à mon éméritat en 2005. J’ai eu le privilège d’y fonder et de présider le Centre de Recherches et d’Études sur l’Amérique hispanique et l’Espagne.

L’objet de mes recherches m’a conduit naturellement à donner à mon parcours une dimension très internationale : je suis membre de nombreuses sociétés scientifiques en Europe et en Amérique latine (de l’Asociación de Cervantistas depuis 1988, de l’Asociación Hispánica de Literatura Medieval depuis 87, de l’Instituto Internacional de Literatura Iberoamericana depuis 1973, de l’Asociación Internacional de Hispanistas depuis 1972, pour n’en citer que quelques-unes) et des Académies de Barcelone, d’Argentine et du Venezuela.

Ma retraite n’est que purement formelle. J’ai exercé les fonctions de Secrétaire national pour la Belgique des « Jornadas Andinas de Literatura Latinoamericana » de 2008 à 2012. Il y a deux ans, je suis entré dans le comité scientifique de la « Biblioteca cátedra Miguel de Cervantes » et de la « Biblioteca del Hispanismo Francés » et des directeurs de revues scientifiques me sollicitent encore pour faire partie de leurs comités d’édition. Je suis invité à faire, ce mois de novembre, en Estrémadure, la conférence inaugurale d’un congrès consacré à la littérature coloniale latino-américaine.

Enfin, depuis juin dernier, je fais partie de la Classe des Lettres de notre Académie royale où je compte bien m’impliquer activement. Cette élection, je l’ai vécue comme une reconnaissance de mon travail mais aussi comme une continuité par rapport à mon maître Horrent. Je me sens le modeste dépositaire de sa pensée intellectuelle et de sa méthodologie.

Revenons à vos thèmes de recherche, et tout d’abord à la littérature médiévale et au « Libro de buen amor ».

Il faut, pour en apprécier l’intérêt, se rappeler que la littérature médiévale romane a donné, entre autres, trois grands textes : la « Divine Comédie » de Dante, « Le Roman de la Rose » et le « Libro de buen amor », qui présentent d’ailleurs certaines similitudes entre eux.

Le « Libro » est curieux, structuré de manière tout à fait originale. À la base, c’est une espèce de chansonnier écrit, entre 1330 et 1343, en majeure partie en « cuaderna via », qui se décline en strophes de quatre vers alexandrins consonancés, avec changement de rime par strophe. S’y intercalent des poèmes lyriques, religieux ou des pastourelles satiriques. C’est le premier témoignage d’une poésie lyrique castillane. Dans la péninsule ibérique, en effet, les genres littéraires se répartissaient par langue et c’est le galicien qui s’affirmait comme la langue du lyrisme avant notre œuvre.

Celle-ci est composite et n’obéit pas à une structure classique. Son auteur a fait s’agréger, par exemple, autour d’un axe de forme autobiographique, des poèmes à la Vierge, des fables et fabliaux, des satires et parodies, mais aussi des versions rimées de la Passion du Christ, où l’on reconnaît diverses influences culturelles (essentiellement romane davantage que juive ou arabe). Juan Ruiz a lu la littérature occitane et française, le Roman de la Rose et les Ovide moralisés. Mes dernières investigations m’ont permis de mettre en lumière l’influence d’un texte occitan, antérieur de peu à la rédaction du « Libro », le « Breviari d’Amor » d’Ermengaud de Béziers.

Le « buen amor » c’est fondamentalement le bon amour de Dieu. L’auteur va donner des exemples et des contre-exemples de cet amour, mais aussi narrer des « techniques » de séduction amoureuse. Il se met en scène comme Archiprêtre de Hita. Un seul document historique l’évoque avec son titre ecclésiastique et son nom comme témoin lors d’un procès qui oppose le clergé de Madrid et l’Archevêque de Tolède duquel il semble avoir été proche. En fait toutes les scènes de séduction se terminent mal sauf une où il se diffracte en une autre personne. Son moi devient un autre et il se marie. À la fin de cet épisode, l’auteur écrit qu’il ne faut surtout pas accorder de crédit à son récit qui doit être mis sur le compte d’Ovide !

L’originalité du « Libro de buen amor » c’est l’innovation stylistique et une métrique au service de ruptures de tons constantes. Juan Ruiz rompt avec la tradition des vies de saints ou des romans antiques. Il aborde le genre parodique à propos d’un procès. Sa formation juridique le conduit à des digressions sur la confession et à une argumentation très fine. Sa parodie de procès est en fait une fable originale qui met aux prises un loup et un renard, et le juge qui n’est autre qu’un singe, le tout imprégné d’un vocabulaire juridique des plus précis.

L’Archiprêtre décrit donc les travers, les faiblesses, les ridicules de ses contemporains, membres du clergé ou de la société civile, avec ironie, dérision et un sens de l’observation, notamment dans l’invention de personnages qui deviendront des « archétypes » littéraires (le séducteur ridicule ou pas, l’entremetteuse,…).

Outre deux éditions critiques et une autre en préparation, je lui ai consacré un livre de critique littéraire.

Pour le reste de ma production sur la littérature médiévale castillane, je me contenterai d’évoquer, pour faire court, l’édition critique du « Libro rimado del Palacio » de Pero López de Ayala, et une vingtaine d’articles consacrés à cet auteur, à Santob de Carrión et ses « Proverbes moraux », et enfin à Fernando de Rojas et la « Celestina ».

Entrons à présent dans la période du Siècle d’Or à laquelle appartient l’œuvre étudiée pour votre mémoire de licence, le « Lazarillo de Tormes ».

Oui et je m’y suis repenché à plusieurs reprises, tout au long de ma carrière. Après cette étude sur ce que la critique qualifie de premier roman picaresque, j’ai édité les « Aventuras del Bachiller Trapaza » d’Alonso de Castillo Solorzano en 1986.

Mais je voudrais surtout dire deux mots d’un livre étonnant, la « Lozana andaluza » de Francisco Delicado, que j’ai édité en 2007 et qui sera bientôt réédité. Le récit se passe principalement dans la Rome des papes Médicis et dans le milieu de la prostitution. L’héroïne s’est enfuie d’Andalousie et après un voyage en Méditerranée, elle échoue à Rome et y survit comme prostituée d’abord et puis comme maquerelle. C’est une description de la décadence morale de Rome, de la corruption et de la violence qui imprègnent la vie sociale. La Lozana s’inscrit dans le genre de la satyre ménippée, au sens où l’emploie le théoricien russe Bakhtine. La ménippée remonte à l’Antiquité, à Apulée, Sénèque et Lucien. On y retrouve, imbriqués, du fantastique, du naturalisme et de la recherche philosophique. Caractérisée par Bakhtine comme littérature carnavalesque, elle cultive les contrastes et les contradictions, va à contre-courant des idées reçues et pratique l’irrévérence.

J’ai également publié des travaux sur Cervantès, et notamment le « Don Quichotte » et les « Nouvelles exemplaires ».

Du don Quichotte, je crois avoir mis en lumière des éléments que l’on n’avait quasi pas vus, que je sache, malgré l’immense bibliographie sur cette œuvre. Ainsi les fonctions narratives du couple du curé et du barbier agissant comme tel, dont on se souvient qu’il procède à un autodafé de la bibliothèque de don Quichotte, qui s’est enflammé pour les récits de chevalerie. Ils prennent cependant soin de sélectionner ce qui va au bûcher et épargnent ainsi l’« Amadis de Gaula », le premier et le meilleur du genre.

De même le texte rapporte que don Quichotte, étant « fils de ses œuvres », n’a pas de famille. Mais il a gardé une épée rouillée d’un grand-père et il a une nièce. Cet aspect avait été un peu étudié par les psychanalystes (un héros né de soi-même, d’où pas de complexe d’Œdipe !), méritait que l’on s’y arrête avec d’autres méthodes. J’ai fait aussi une lecture commentée de certains chapitres de l’œuvre, notamment de l’épisode de l’auberge, à la demande de l’éditeur de l’édition critique de référence, celle dirigée par Francisco Rico de l’Académie Royale Espagnole. J’ai donc travaillé sur les personnages et les traits de style, je suis, dans ce cas-ci, non pas un éditeur mais un commentateur qui s’attache aux interstices du texte !

On est frappé, malgré les différences d’époques et de styles, par la dérision et l’autodérision, l’insolence, la critique sociale audacieuse sous le couvert de la parodie et de la fable, de cette littérature ibérique du Moyen Âge et de la Renaissance. On retrouve ce fil conducteur dans le troisième de vos terrains de prédilection, la littérature contemporaine du continent sud-américain, dans une expression plus abrupte, plus radicalement engagée mais de même inspiration.

En effet, le renouveau littéraire, le « boom », a coïncidé avec l’apogée des dictatures dans cette partie du monde et ses représentants les ont ridiculisées ou décriées, avec un sens de l’engagement intelligent. Ainsi García Márquez, dans « Cent ans de solitude » en décrivant le massacre d’ouvriers dans une plantation bananière, avec les distorsions narratives qui sont les siennes, nous livre une allégorie parfois anticipative des « disparus », victimes des dictatures latino-américaines.

Dans « Historias cruzadas de novelas hispanoamericanas. Juan Rulfo, Alejo Carpentier, Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Gabriel García Márquez, José Donoso », je me suis attaché aux sources du « boom », à ses précurseurs et au groupe des écrivains autour duquel il a éclos. Ainsi Carpentier qui appartient à la génération antérieure, annonce cette émergence par sa rénovation narrative. Chez tous les auteurs du boom, on entrevoit des strates du passé littéraire proche et lointain. Fuentes par exemple fait des relectures successives de Cervantès (une lecture structurale, une lecture selon Foucault et une troisième à la Bakhtine).

Je voudrais évoquer deux auteurs que j’ai étudiés plus particulièrement : Gabriel García Márquez et Fernando Vallejo.

J’ai publié en 1984 une édition commentée et annotée de « Cent ans de solitude » de García Márquez pour la collection « Letras Hispánicas » des éditions « Cátedra » de Madrid. Je prépare pour l’heure la vingt et unième édition. Le nombre de pages ne cesse d’augmenter au gré d’une bibliographie secondaire inépuisable et de ma propre inspiration.

La trame de « Cent ans de solitude » est bien connue : les manuscrits cryptés laissés par un prodigieux gitan narre la saga d’une famille obsédée par la naissance d’un rejeton fruit d’un inceste et qui aurait une queue de cochon. Chronique-épopée d’un microcosme, le mythique village de Macondo et de ses habitants à l’imagination débordante et à la démesure exaltée où chaque membre de la famille ajoute sa part de solitude à l’héritage des ancêtres et réincarne sans le savoir l’un ou l’autre d’entre eux.

Le livre se termine sur une phrase clé pour la compréhension du récit : « …aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n’était pas donné de seconde chance sur cette terre ».

Dans son discours de réception du « Nobel » à Stockholm en 1982, intitulé « La solitude de l’Amérique latine », García Márquez reprend le thème en changeant un terme pour exprimer son plus grand rêve, celui de voir la solidarité se substituer à la solitude entre les peuples et les États du monde (en espagnol, passer de la « soledad » à la « solidaridad » !), une nouvelle utopie de la vie où les races condamnées à cent ans de solitude auraient plusieurs opportunités sur cette terre.

C’est une œuvre magistrale, un sommet du « boom » de la littérature latino-américaine et une étape majeure, un raz-de-marée dans la vie de García Márquez. Devenir l’auteur d’un bestseller, vendu à des millions d’exemplaires, s’avère une surprise à laquelle il était mal ou pas du tout préparé. Un grand vide chronologique s’installe entre la parution de « Cien años » et le roman suivant, « El otoño del patriarca ». García Márquez doit rompre avec Macondo et les Buendía.

Aux États-Unis et en Europe, le livre étonne par son exotisme, et par le réel merveilleux, ce « réalisme magique », étiquette d’ailleurs trompeuse. Il y connaît un succès extraordinaire. En Amérique latine, l’engouement n’est pas moindre : les gens s’y reconnaissent. Les hommes ont besoin de mythes pour vivre, nous le savons depuis la nuit des temps, depuis Homère, Rabelais ou Cervantès. Et « Cent ans de solitude » réinterprète merveilleusement, entre autres, le mythe du paradis perdu.

Fernando Vallejo, auteur colombien naturalisé mexicain, a capté mon attention ces dernières années et je viens de lui consacrer un livre «La muerte y la gramática. Los derroteros de Fernando Vallejo ». La mort parce que c’est un thème récurrent dans son œuvre comme la grammaire, grammaire linguistique et grammaire narrative, sujet d’un de ses premiers ouvrages dans lequel il se livre à un relevé systématique des procédés du récit. Il pense cependant que la langue espagnole est « foutue », qu’elle est vouée à disparaître, comme les autres langues et comme l’humanité d’ailleurs ! Sa vision du monde est, c’est un euphémisme, extrêmement pessimiste puisque ce monde tombe irrémédiablement dans le trou noir du nihilisme. Il a avec la Colombie une relation d’amour-haine. Il estime qu’il n’y a pas de solution pour son pays natal. Avant de se consacrer à l’écriture, il s’était exprimé par la mise en scène cinématographique en filmant la violence colombienne endémique.

En réaction et en conclusion, je serai pour ma part mesurément optimiste: la littérature hispanique nous réserve encore de beaux chemins d’émotions et de réflexions critiques, dans une langue en perpétuel devenir, dont les différences diatopiques font la richesse.

Maud Sorède, octobre 2012.


Pour en savoir plus…

Joset, Jacques, Gabriel García Márquez, coetáneo de la eternidad, Amsterdam, Rodopi, Biblioteca hispanoamericana y española de Amsterdam, nº 5, 1984.

Joset, Jacques, Nuevas investigaciones sobre el Libro de buen amor, Madrid, Cátedra, col. « Crítica y estudios literarios », 1988.

Juan Ruiz, Arcipreste de Hita, Libro de buen amor, edición de Jacques Joset, Madrid, Taurus, Clásicos Taurus, 1, 1990.

Joset, Jacques, Historias cruzadas de novelas hispanoamericanas. Juan Rulfo, Alejo Carpentier, Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes,Gabriel García Márquez, José Donoso, Frankfurt/M.-Madrid, Vervuert Verlag-Iberoamericana, Col. Teoría y crítica de la Cultura y Literatura, 7, 1995.

Joset, Jacques, « Varia Hispanica ». Estudios sobre literatura española e hispanoamericana. Homenaje ofrecido por sus amigos y colegas, al cuidado de Bénédicte Vauthier, Salamanca, Seminario de Estudios Medievales y Renacentistas, 2005.

Francisco Delicado, La Lozana andaluza, edición y estudio preliminar de Jacques Joset y Folke Gernert, Barcelona, Centro para la edición de los clásicos españoles – Galaxia Gutenberg – Círculo de lectores, « Biblioteca clásica », 2007.

Joset, Jacques, La muerte y la gramatica. Los derroteros de Fernando Vallejo, Bogotá-Madrid-México-Buenos Aires, Taurus, 2010; version e-book (revue et augmentée) : Bogotá: Taurus (col. « Pensamiento »), 2011.

Gabriel García Márquez, Cien años de soledad, edición de J. Joset, Madrid, Cátedra, col. « Letras Hispánicas », nº 215, 2012 (20e édition).

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