Les Actualités / De l’importance du sens de l’histoire en économie. Entretien avec André Sapir

De l’importance du sens de l’histoire en économie. Entretien avec André Sapir

L’histoire dira sans doute de la période que nous vivons actuellement qu’elle fut celle où nos sociétés européennes, dont la société belge bien entendu, ont été confrontées au télescopage entre le temps long et le temps court.

Aux Trente glorieuses de l’après-guerre durant lesquelles la plupart des pays européens avaient réussi à mettre en place un modèle socio-« économique générateur de croissance, de stabilité et de progrès social a succédé… une autre période de 30 ans pendant lesquelles nos économies ont été confrontées à des mutations profondes… Le résultat en a été que bien avant la crise nous devions faire face à des défis auxquels nous étions loin de répondre de manière convaincante… La crise a diminué la marge de manœuvre dont nos dirigeants et nos sociétés disposent. Au total, par conséquent, le chemin… pour sortir de ce télescopage entre temps long et temps court et faire en sorte que cette crise ne soit pas le tournant vers le déclin… est devenu extrêmement étroit… Il est de la responsabilité de nos politiques d’écouter les analyses (des économistes), d’en tirer les conséquences et de proposer à nos citoyens des solutions qui dépassent le temps court mais peuvent nous projeter à nouveau dans un temps long fait de croissance, de stabilité et de progrès social. »(1).



Depuis l’explosion, en 2007, de la crise bancaire et financière, que personne, aux yeux de l’opinion publique, ne semblait avoir vu venir, la science économique est sortie du cercle de ses initiés pour retrouver son assise sociétale. Brusquement, devant les difficultés, voire l’incurie, des États à tempérer l’instabilité des marchés, la société dans son ensemble a voulu comprendre. Prenant conscience de « l’écart entre ce que nos systèmes économique et politique sont censés faire (ce qu’on nous dit qu’ils font) et ce qu’ils font vraiment »(2), elle s’est tournée vers les économistes, devenus les pythies du XXIe siècle commençant, pour nous aider à saisir ce qui s’est passé, à démonter l’enchaînement des faits et des responsabilités. Sollicités de toute part par la presse écrite et audio-visuelle, au niveau associatif et institutionnel également, les experts se sont succédé pour prendre le pouls de la santé socio-économique de la planète, esquisser des remèdes et annoncer des lendemains qui chantent ou déchantent. Cette pratique a eu cours en Belgique aussi et a contribué, à la faveur de cet exercice de vulgarisation « citoyenne », à nous familiariser aux outils, aux socles théoriques et aux analyses des spécialistes et à attirer notre attention sur les enjeux cruciaux des politiques économiques et financières.

Aujourd’hui, avec la crise des dettes souveraines, l’inquiétude, l’incompréhension se ravivent, et des sentiments d’indignation et d’injustice se propagent au plus profond de nos sociétés. Plus que jamais, l’appel aux experts, à leurs compétences, leur constat lucide et leur distance critique paraît le dernier recours pour comprendre, décortiquer une actualité qui taraude et tenter de circonscrire des pistes, étayées, novatrices, pour s’en sortir. De plus en plus, la pression populaire, portée par la crise des années 2007-2009, pour une révision en profondeur du système de supervision et de régulation des marchés financiers, embrasse des questionnements plus larges, sur le fonctionnement de nos sociétés démocratiques, sur leur rapport à l’équité, à l’égalité, à la répartition et la préservation des ressources.

André Sapir, diplômé en économie et en économétrie de l’ULB et titulaire d’un Ph.D. de la « Johns Hopkins University » à Baltimore, fait partie de nos grands économistes qui ont toujours œuvré pour mettre leur savoir et leur capacité d’analyse au service du Bien public, en combinant des fonctions académiques et scientifiques traditionnelles à des activités plus arrimées aux sphères de la décision et de la gouvernance. Et il n’a pas attendu la crise pour le faire. Dès le début des années 90’, ce spécialiste de l’économie internationale et de l’économie européenne travaille sur les questions bancaires et financières. Ses travaux lui valent la reconnaissance rapide de ses pairs et des instances européennes qui le recrutent comme conseiller économique auprès du Directeur-général des Affaires économiques et financières, de 1990 à 2001(3). Toujours en parallèle avec ses fonctions de professeur à l’ULB, il sera conseiller économique du Président de la Commission européenne, Romano Prodi de 2001 à 2004 et membre du petit aréopage de conseillers économiques du Président José Manuel Barroso de 2005 à 2010.

Aujourd’hui, il poursuit son double ancrage académico-scientifique : professeur d’économie à la « Solvay Brussels School of Economics & Management », et chercheur au sein du très influent « think tank » Bruegel (« Brussels European & Global Economic Laboratory ») d’une part et conseiller économique externe de l’UE, d’autre part, comme Président du Comité scientifique consultatif du « European Systemic Risk Board » établi à la Banque centrale européenne à Francfort. Il vient aussi d’entrer dans la Classe « Technologie et Société » de l’Académie royale.

Ce chercheur infatigable, respectueux du travail de ses pairs, cet homme courtois et mesuré, paradigme de la réserve – jamais d’effets de manche, d’épate, ni de propos à l’emporte-pièce pour faire parler de lui – compte parmi les éminences grises de la haute gouvernance politique, économique et financière en Europe. En le regardant déambuler sur le campus, anorak rouge et pantalon de velours, la tête dans les étoiles ou dans ses pensées, à pas pressés sans faire de bruit, on se dit que ni le temps, ni les honneurs n’ont modifié son mode d’être à soi et aux autres, son sens de ce qu’il y a de vulnérable dans l’humain, puisé sans doute à ses racines, la culture et l’éducation « mitteleuropéennes ».


André Sapir, ce serait dommage de ne pas faire un bref « arrêt sur image », autour de votre enfance et de votre famille. Nous nous priverions de quelques clés pour éclairer vos choix et les valeurs qui vous ont façonné.

Je suis issu de parents ayant connu, tous deux, les bouleversements de frontières de l’Europe centrale et orientale dans les premières décennies du XXe siècle et le déracinement. Mon père, né à Vilnius, et successivement citoyen russe, lituanien et polonais, est arrivé en Belgique au début des années 30’. Il s’installe d’abord à Gand, où il rencontre ma maman, née dans une petite ville située sur le Danube non loin de la Mer Noire, et successivement citoyenne russe et roumaine. Lui sera électricien et, pendant 10 ans, professeur d’électricité dans une école technique et elle, couturière avec une formation d’enseignement secondaire. Ils s’installent à Bruxelles juste avant la guerre. Ils entendent donner à leurs deux enfants, mon frère (né en 1944) et moi (né en 1950), accès au meilleur enseignement possible et portent leur choix sur l’Athénée de Saint-Gilles à une époque où nous vivions loin de là, à l’extrême ouest de l’agglomération bruxelloise.

Nos parents sont curieux intellectuellement et ne vivent pas repliés sur eux-mêmes. La diaspora juive non confessionnelle favorise les liens entre générations et classes sociales. Nous rencontrons des amis universitaires ou proches du monde académique, avec lesquels nous pouvons discuter de l’avenir. Stimulés par cette attention portée à nos études, à la maison et dans notre entourage, nous irons, mon frère et moi, jusqu’au doctorat.

Et pourtant rien ne le laissait présager, en ce qui vous concerne, durant vos études primaires et secondaires, comme vous aimez le souligner. Rien n’est jamais acquis et le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit l’adage, ceux qui en veulent et s’investissent âprement, opiniâtrement. À cet égard, votre histoire personnelle est exemplaire, un beau cas de figure pour motiver les jeunes…

Je suis en effet un étudiant très, très moyen en secondaire et échoue même dans certains cours en première « session ». Collé en « math », je suis des cours d’été et réussis l’examen de passage avec le maximum des points.

Passionné par l’archéologie, je me destine à cette discipline jusqu’à ma rencontre en rhétorique avec mon professeur d’éducation physique qui n’est autre qu’un archéologue de formation, recyclé, faute d’avoir pu trouver un emploi dans sa formation. Je suis échaudé par son récit et change de cap. Ma seconde inclination, pour l’histoire, me conduit finalement aux sciences économiques qui combinent un intérêt pour cette matière et pour la politique. Mais mon professeur de mathématiques à Saint-Gilles a l’honnêteté de me mettre en garde sur les lacunes de ma formation, étant en section gréco-latine, face à mon nouveau défi : « Je ne vous ai pas préparé pour affronter Gardedieu (professeur emblématique de la première candidature à l’ULB) » ! J’en fais rapidement le constat à l’université, dès les premières séances d’exercices : je n’ai pas les notions pour comprendre. Je décide de m’accrocher et je travaille d’arrache-pied. Ce travail porte ses fruits. En effet, j’obtiens 20/20 à l’interrogation de janvier !

Mon aiguillon, c’est mon mode d’interaction avec un ami que je me suis fait dès les premiers jours de « Fac », un garçon issu d’une famille juive, comme moi, mais à la différence de la mienne, aisée et surtout religieuse. Notre amitié fait de nous des collègues d’étude, un binôme qui va fonctionner pendant quatre ans. Nous nous interrogeons oralement sur la matière de manière impitoyable avant de passer chaque examen.

Toujours la volonté de progresser, de repousser les limites, de se lancer des défis à soi-même. Votre diplôme d’économie en poche, vous n’en restez pas là !

Grâce à mes bons résultats, je deviens élève assistant durant ma première licence. En seconde licence, alors que je rédige mon mémoire consacré à l’économie du développement, je ne sais toujours pas ce que je vais faire après mes études. Le professeur Étienne Kirschen, directeur du DULBEA (Département d’économie appliquée de l’Université libre de Bruxelles), me propose un poste de chercheur. En parallèle, il me conseille de postuler au FNRS et d’entreprendre une licence spéciale en économétrie.

Les hasards de la vie m’amènent, à la faveur d’un voyage en Suède en été 72, à côtoyer des étudiants européens étudiant aux USA et je décide de faire pareil. J’en parle à Kirschen qui me met en contact avec le célèbre professeur Bela Balassa, de la « Johns Hopkins University ». Je passe des tests et suis reçu. Je m’envole pour Baltimore en 1973, avec une bourse de la « Belgian American Educational Foundation » et comme aspirant du FNRS.

Au bout d’un an, mon patron Kirschen fait pression pour que je revienne à Bruxelles. Même si ma décision depuis toujours était de rentrer au pays et de ne pas m’installer outre-Atlantique, je fais de la résistance et n’obtempère pas, car je souhaite terminer d’abord mon Ph.D. à Johns Hopkins. Au terme du doctorat, j’enseigne pendant quelques années comme professeur associé à l’Université du Wisconsin, en attente d’un poste en Belgique.

Début des années 80, après avoir décroché un cours d’économie du développement et collaboré avec les professeurs Jean Waelbroeck et Victor Ginsburgh, au sein d’une nouvelle structure le CEME, issue de la division en deux pôles du DULBEA, je suis nommé premier assistant et puis chargé de cours, à la faveur d’un poste qui s’est ouvert au Département auquel le professeur Françoise Thys m’encourage à postuler. Au sein de l’institution, je suis devenu successivement professeur ordinaire, Président de l’Institut d’Études européennes et conseiller du recteur pour les Affaires européennes.

Très vite votre carrière transcende les frontières et les cloisonnements. Vous menez de front vos activités académiques, scientifiques et de conseil, sans négliger l’une pour l’autre, sans manquer à la plus grande exigence professionnelle.

Balassa n’est pas étranger à cette inclination pour un parcours dual. Cet émigré hongrois venu aux USA était professeur d’économie internationale à Johns Hopkins et conseiller à la Banque mondiale. Auteur prolifique et influent, il a écrit très jeune un livre majeur sur la théorie de l’intégration européenne. J’en ai célébré le 50e anniversaire par un article substantiel, publié en 2011 dans une grande revue scientifique américaine. En combinant vie académique et fonction de conseil auprès de décideurs publics internationaux, je m’inscris dans sa ligne. Mon métier de conseiller économique s’est infléchi à partir d’affinités humaines et de domaines d’intérêt scientifiques communs.

À l’Université, après avoir enseigné l’économie du développement, j’ai succédé, avec mon collègue Peter Praet, au Prof. Kirschen dont j’ai repris le cours de commerce international. À cette même époque, au milieu des années 1980, je débute mes travaux sur l’intégration européenne à travers mon association avec le CEPS (Centre for European Policy Studies). C’est au CEPS que je fais la connaissance du Professeur Alexis Jacquemin, de l’Université catholique de Louvain, qui venait d’obtenir le Prix Francqui et qui jouera un rôle déterminant dans ma carrière européenne. Au fil de nos travaux scientifiques en commun, nous nous lions d’amitié. En 1988, il devient conseiller économique auprès du Directeur général pour les Affaires économiques et financières à la Commission européenne (poste qu’il va quitter deux ans plus tard pour rejoindre la Cellule de prospective mise sur pied par Jacques Delors). Je lui succède à ce poste ce qui me permet de continuer à collaborer avec lui au sein de la Commission.

Lorsque Romano Prodi devient Président de la Commission, il fait naturellement appel à Alexis Jacquemin, un collègue et ami de longue date, pour devenir son conseiller économique. Malheureusement, une grave maladie, qui lui sera d’ailleurs fatale, l’oblige à interrompre son activité. C’est lui qui suggérera à Romano Prodi de me choisir comme conseiller économique, fonction que j’ai assumée de 2001 à 2004. C’est durant cette période que Prodi me confia la tâche de présider un Groupe de haut niveau chargé par lui de repenser l’ensemble des instruments de politique économique de l’Union européenne pour répondre aux défis de l’Europe en ce début de XXIe siècle. Le résultat de nos travaux est le rapport intitulé « Un agenda pour la croissance en Europe » qui a été sous-titré par la suite « Le rapport Sapir » . Après le départ de Romano Prodi, je décide de réintégrer pleinement l’université, mais le nouveau Président de la Commission, José Manuel Barroso, me demande de revenir sur ma décision et de rester auprès de lui. Finalement, je maintiens ma décision de retrouver ma charge de professeur ordinaire à l’ULB, mais accepte un mandat de conseiller externe auprès de Barroso que j’exercerai jusqu’en 2010.

Et aujourd’hui ce modèle de partage entre science et conseil, vous le faites toujours vôtre ?

Oui, je poursuis toujours cette pratique, par conviction et aussi par la dynamique qui me lie à des collègues tant académiques que des milieux de la décision économique, en Europe et dans le reste du monde. Nous vivons une période de grandes mutations économiques qui entraînent beaucoup d’interrogations auxquelles on ne peut apporter de réponses sans échanger des idées, et travailler ensemble. C’est donc tout naturellement que j’ai rejoint en 2005, peu de temps après mon départ de la Commission européenne, le « think tank » Bruegel qui venait d’être créé à Bruxelles, avec Mario Monti comme président et Jean Pisani-Ferry, comme directeur. Je les ai connus tous deux à la Commission.

Il y a ces affinités entre spécialistes mais aussi la pertinence et la cohérence de vos travaux, qui expliquent votre nouvelle implication, aujourd’hui, en matière de risque systémique.

Oui, il y a une continuité dans tout cela. Immédiatement après le déclenchement de la crise en 2008, je réalise avec d’autres économistes, que nous sommes dans une situation comparable à celle de 1929. Il nous faut absolument éviter une répétition des erreurs économiques et politiques qui ont conduit à la crise des années ’30 et à la Seconde Guerre mondiale. Cela signifie qu’il faut d’une part pleinement utiliser les outils de la politique macroéconomique et d’autre part agir au niveau international de manière coopérative plutôt qu’au détriment des autres pays. Je saisis aussi assez vite que l’Europe, et en particulier la zone euro, est totalement démunie face à une crise financière et principalement bancaire. En effet, le Traité de Maastricht instituant l’Union économique et monétaire n’a rien prévu ni pour éviter les crises financières ni pour les résoudre. De même, la création du marché unique en matière financière (l’intégration financière de l’Union européenne) n’a pas entraîné d’intégration en matière des politiques de supervision financière et de résolution des crises financières. C’est un sujet auquel je m’étais (je m’en mords les doigts aujourd’hui !) peu intéressé avant la crise et sur lequel je travaille pour l’heure, à presqu’à plein temps.

Dès le début de la crise en 2008, le président Barroso commande à Jacques de Larosière, l’ancien gouverneur de la Banque de France et ancien directeur-général du Fonds Monétaire International, un rapport sur la supervision financière en Europe qui aboutira à la création en janvier 2010 du « European Systemic Risk Board ». Cet organe est chargé d’assurer la surveillance des risques financiers systémiques au sein de l’Union et d’émettre des recommandations ou des avertissements afin d’assurer la stabilité financière. À côté de représentants des États membres, de la Commission et de la Banque centrale européenne, le Conseil de l’ESRB comprend aussi trois membres indépendants, qui assurent à tour de rôle la présidence du Comité scientifique de l’ESRB. Celui-ci comprend au total 15 académiques. J’ai été sélectionné pour faire partie de ce Comité et pour en assurer la présidence pendant 16 mois, fonction que j’occupe depuis le 1er septembre 2012. Cette responsabilité me permet d’être au cœur de l’institution. Le travail au sein de l’ESRB est bien entendu assez lourd en ces temps de crise mais il est aussi passionnant et il me permet de maintenir des liens professionnels étroits avec Mathias Dewatripont, aujourd’hui Directeur à la Banque Nationale de Belgique en charge de la stabilité financière.

Face au riche foisonnement de vos travaux scientifiques, il est malaisé de faire un choix et d’en mettre en exergue certains plutôt que d’autres. Nous en avons déjà souligné la cohésion, la cohérence. Concluons par un exercice difficile : vos conclusions sur cette crise que nous vivons depuis une demi-décennie, où nous retrouvons l’importance du sens de l’histoire.

Un des fils conducteurs de mes recherches pourrait être la question de la globalisation, comprise comme la réémergence de l’Asie en tant qu’acteur central et son impact dans une période de bouleversements économiques et politiques et dans nos sociétés vieillissantes. Le XXe siècle, celui durant lequel nous sommes nés, est un siècle totalement atypique du point de vue de l’Asie en général et de la Chine et l’Inde en particulier. Auparavant ces deux pays occupaient une place centrale dans l’économie mondiale. Or, entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, ils ont connu un déclin absolu et relatif très important dû à plusieurs facteurs tant internes qu’externes. Leur reprise s’est amorcée il y a 25-30 ans et il y a fort à parier que d’ici 25-30 ans, ils auront retrouvé leur place d’antan au sein de l’économie mondiale, à savoir une part du PIB mondial de 40-50 pourcents. Il s’agit là d’une mutation importante à la fois par sa rapidité et par la taille des pays concernés. Et la Chine et l’Inde ne sont pas les seuls. D’autres pays de ce qu’on appelait il n’y a pas si longtemps le Tiers Monde sont concernés également. En Asie d’une part et en Amérique latine de l’autre, mais aussi en Afrique. Le centre de gravité se déplace donc progressivement de l’Atlantique vers le Pacifique et du Nord vers le Sud. Il faut mieux préparer nos sociétés, en Belgique et en Europe aux réalités du XXIe siècle. Nos sociétés sont riches d’un passé et d’un présent extraordinaires, mais nos jeunes sont inquiets pour leur futur. Il nous faut réinventer nos modèles économiques et sociaux pour regagner confiance en nous et en notre futur. Un futur construit sur notre passé et sur notre compréhension de l’histoire, la nôtre, celle de l’Europe et celle d’autres continents qui aspirent aussi à la prospérité.

La solution à nos défis ne passe pas, selon moi, par des mesures qui s’inscrivent uniquement ou principalement dans le court terme, comme l’austérité. Bien sûr il nous faut en Belgique, étant donné le niveau de notre endettement public, faire des efforts budgétaires. Mais ces efforts doivent s’inscrire dans une vision à long terme plutôt que dans une perspective de bouclage d’un budget annuel. Les citoyens comprennent bien quelle est la situation à laquelle nous faisons face et attendent plus de nos dirigeants que des mesures ponctuelles. Ils attendent une capacité de nous projeter dans le futur et d’assurer un avenir à notre jeunesse. Vous ne serez pas surpris que pour moi celui-ci passe avant tout par une éducation de qualité. C’est pour moi l’enjeu primordial de nos sociétés et la seule voie pour favoriser d’un même pas l’efficacité économique et l’équité sociale. Une éducation de qualité pour tous !

La crise de la zone euro demande elle aussi qu’on tire les leçons de l’histoire. J’en vois deux en particulier. D’une part, il y a le danger de la déflation par la dette qu’ont connu plusieurs pays dans les années ’30 et qui guette aujourd’hui les pays du Sud de la zone euro. D’autre part, il y a le fait que contrairement à la plupart des autres banques centrales qui ont été créées historiquement lors de crises bancaires et donc pour assurer la stabilité financière, la Banque centrale européenne a été créée pour assurer la stabilité des prix. Comme nous venons de le souligner, la stabilité financière était totalement absente des objectifs du Traité de Maastricht qui a donné naissance à l’Union économique et monétaire (UEM). Cette absence nous fait cruellement défaut depuis le déclenchement de la crise financière en 2008 qui s’est muée depuis 2010 en crise systémique avec le cercle infernal entre la dette des banques et la dette des États. D’où la nécessité absolue de compléter l’UEM par une union bancaire qui permettra à la Banque centrale européenne de superviser l’ensemble des banques de la zone euro et qui devra créer rapidement une autorité similaire au « Federal Deposit Insurance Corporation », l’organe américain en charge de la résolution des crises bancaires et de l’assurance des dépôts bancaires.

Comment voyez-vous alors l’articulation entre les responsabilités des politiques et l’expertise des économistes ?

En fin de compte la solution des problèmes économiques que nous connaissons, qu’ils soient de court/moyen terme comme la crise de la zone euro ou de moyen/long terme comme les mutations engendrées par la globalisation et le vieillissement de la population, est avant tout politique dans la mesure où elle implique des effets distributifs entre différents groupes (entre créditeurs ou débiteurs, épargnants ou consommateurs, actifs ou inactifs, jeunes ou âgés, citoyens du Nord ou du Sud de la zone euro, etc.). Mais le rôle des politiques n’est pas uniquement de faire des choix de type distributifs mais aussi de créer les conditions pour la création de la richesse et d’offrir à leurs concitoyens une vision de leur société qui inspire la confiance dans un avenir qui inspire. Le rôle des économistes lui est d’analyser les choix et de tenter de persuader les politiques de corriger les leurs lorsqu’ils leur semblent faire fausse route tout en se souvenant que, comme la médecine, l’économie est un art et non une science, même si tous deux se fondent sur les sciences et utilisent des outils scientifiques. L’ancienne formule d’« économie politique » qui prévalait historiquement avant celle plus récente de « sciences économiques » était plus appropriée car elle nous rappelait que l’économie ne peut être dissociée de la politique.

Maud Sorède, novembre 2012.

(1) SAPIR, André, La crise économique et financière : un révélateur et un accélérateur de mutations profondes. Conclusions du XIXe Congrès des Économistes belges de langue française, 2011.
(2) STIGLITZ, Joseph, Le prix de l’inégalité, France, éd. Les Liens qui libèrent, 2012, p. 8.
(3) Conseiller de 1990 à 1993 et de 1995 à 2001 auprès du DG des Affaires économiques et financières.


Pour en savoir plus…
SAPIR, André, Europe after the Crisis: Less or More Role for Nation States in Money and Finance ?, Oxford Review of Economic Policy, 27 (2011), 608-619.
Id., European Integration at the Crossroads: A Review Essay on the 50th Anniversary of Bela Balassa’s Theory of Economic Integration, Journal of Economic Literature, XLIX (2011), 1200-1229.
Id., La globalisation et la réforme des modèles sociaux européens. Reflets et Perspectives de la Vie Économique, XLV (2006), 117-130.

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