Les Actualités / Jean-Pierre Devroey. De l’histoire et de l’engagement de l’historien

Jean-Pierre Devroey. De l’histoire et de l’engagement de l’historien

Du Major anglais, Jean-Pierre Devroey n’a pas seulement l’allure, mieux la prestance, mais la dignité et la probité, mieux la « decency » : il s’en explique directement autour de la personne de Georges Orwell auquel il a consacré un livre. À cette rigueur élégante sans rigidité excessive, il joint une générosité – et le mot a la même racine que la générativité – aussi intellectuelle que pratique. Docteur en philosophie et lettres, il enseigne l’histoire médiévale et l’histoire économique à l’Université libre de Bruxelles tout en dirigeant les Bibliothèques de l’université. Ses très nombreux articles et ses livres sur l’économie et la société de l’Occident latin du Haut Moyen Âge ainsi que sur l’histoire de l’alimentation, de la vigne et du vin jusqu’à l’époque contemporaine ne sont pas seulement fondamentaux et originaux, ils se démarquent d’une tradition de neutralité plus que discutable. L’engagement de l’historien n’a pas à être masqué, au contraire : affirmé, il explique ses intérêts intellectuels et les choix de sa recherche, sans entamer le moins du monde l’exigence de critique, de raison et d’honnêteté. Et son application aux domaines les plus individuels ou les plus quotidiens… Si l’histoire est pour Jean-Pierre Devroey sociologique, c’est aussi sinon d’abord parce qu’il garde, chevillé au corps, le sens du social : de l’émancipation de tous et de chacun.

Nous l’avons rencontré à l’occasion du prochain colloque sur « Éditer à l’université » dont il est un des quatre membres du Comité scientifique.


Jean-Pierre Devroey, des bases familiales aux années de formation, comment devenez-vous historien ?

Je n’ai pas choisi l’histoire avant la fin de ma rhétorique : j’aurais pu aussi bien devenir médecin. Je suis né dans un environnement familial intellectuel, propice à la recherche. J’ai connu enfant mon arrière-grand-père, Jules Bordet, j’ai vécu près de mes deux grand-pères, très grands lecteurs, liés à l’ULB. Mon grand-père paternel, enfant de jardinier et devenu ingénieur, avait gardé des réflexes d’autodidacte, outre les livres lus en abondance, il lisait systématiquement le dictionnaire. Mon grand-père maternel, médecin et professeur de dermatologie, était un conteur extraordinaire. Grâce à eux, j’ai éprouvé très jeune la joie de lire et de lire énormément et rapidement. Sans doute, ma vocation s’est-elle décidée, à la suite des mes études en latin-mathématique à l’Athénée Robert Catteau, où j’ai été marqué aussi par mon professeur d’histoire.

Cependant, j’avais toujours été « ascolaire ». L’université fut pour moi une découverte extraordinaire au sens où, en histoire, nous apprenions à raisonner et à exercer un esprit critique, spécialement en cette année 1969 où le brasier de 68 n’était pas encore éteint. J’y ai appris l’exigence de la qualité dans l’information, l’ascétisme qui force à aller jusqu’au bout des questions et des manières d’y répondre… Ces qualités ne vous abandonnent pas.

À la fin de mes études, j’étais convaincu de vouloir faire de la recherche. Mais j’ai d’abord été projeté dans l’enseignement secondaire ce qui a favorisé une autre facette, celle de communiquer la passion pour l’histoire à des jeunes de 12 à 18 ans. Cette période, de 1973 à 1980, fut passionnante, j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à sortir du domaine purement universitaire. Parallèlement, je publiais des articles scientifiques et je préparais mon doctorat ; je suis revenu un peu par hasard à l’université, via un mandat d’assistant aux Bibliothèques. J’ai donc défendu en mars 82 ma thèse qui portait déjà sur la période carolingienne. À partir des intérêts fonciers de deux abbayes, celle de Lobbes et celle de Saint-Rémy de Reims, j’analysais la démographie, la structure sociale et l’économie de ces régions entre le VIIIe et le Xe siècle.

Ce qui nous introduit à vos œuvres majeures d’historien du Haut Moyen Âge, à la vaste synthèse en deux volumes sur l’Économie rurale et la société dans l’Europe franque du VIe au IXe siècle, à la fois centrée sur la paysannerie et révélatrice, loin de l’opposition mécanique entre Anciens et Modernes, de la rationalité et même du rôle de l’individualité durant cette époque.

Les deux livres, parus en 2003 et 2006, sont nés de mon envie de faire le bilan de mes recherches. Leur impulsion remonte à ma jeunesse, à l’impression que l’image d’un Haut Moyen Âge malthusien, image très noire et pessimiste, reprise par Georges Duby dès les années 60, ne correspond pas à la réalité. J’avais découvert le dynamisme de l’économie rurale dans une société où huit personnes sur dix étaient des producteurs de la terre et fournissaient l’essentiel des richesses. L’image malthusienne d’une société sous-développée techniquement et mal contrôlée démographiquement est une erreur de compréhension. Elle a été drainée par les historiens qui pensent que la grande scansion du Moyen Âge est celle de l’an mil qui aurait constitué le démarrage de l’économie occidentale : d’où la caractérisation d’un « dark age » précédent. Ce que, à la suite de mes premiers travaux, j’ai pu contredire tant au point de vue économique que démographique.

« Puissants et misérables » porte en surtitre votre second livre…

Je suis un historien engagé ! Autant je suis convaincu de la nécessité d’une méthode rigoureuse, autant je le suis que l’historien est de son temps et de ses convictions. Mon intérêt pour les paysans correspond à leur sort misérable, non seulement par conviction, mais par intérêt pour des sources autres que les sources dominantes, celles des clercs qui reflètent la vision du monde des puissants. Pour cette raison, le premier volume est ouvert, à côté des sources écrites, sur l’archéologie, ce qui permet d’entendre la voix des misérables.

D’autre part, mes deux livres se caractérisent par deux exigences : premièrement, mettre en contrepoint les idées des autres (d’où les résumés de leurs thèses, les nombreuses citations, les encadrés même…) ; secondement, une volonté de pratiquer l’histoire comme une science sociale, donc ouverte aux aspects matériels (l’archéologie est la principale source des choses nouvelles apprises aujourd’hui sur ces époques lointaines) et aux points de vue socio-politiques. Fidèle à Max Weber ou à Marcel Mauss, parmi bien d’autres, je considère que l’histoire est sociologique : c’est à partir de là que je vais chercher distance et nécessité pour comprendre les structures en profondeur. Mais j’hérite aussi de Karl Marx l’apprentissage à raisonner sociologiquement et à s’intéresser aux autres disciplines, lui qui toute sa vie a lu les autres, économistes aussi bien que linguistes, philosophes ou historiens. En ce sens, je suis plus historien que médiéviste du point de vue de mes lectures : au fil des ans, je lis autant d’histoire contemporaine que médiévale et autant de sociologie que d’histoire… De cette découverte du marxisme, j’ai retenu la méthode et rejeté les aspects dogmatiques, plus présents chez les épigones. Enfin, autre avantage de la perspective sociologique, elle porte son intérêt vers la souffrance humaine et les progrès possibles.

Et elle recherche la rationalité des comportements humains, une rationalité que vous mettez en exergue.

Je suis convaincu qu’un homme n’est pas différent à 25 ans de ce qu’il était à 8. De même, l’Homo sapiens depuis le néolithique est un. Irrité par les discours européocentristes, je ne considère pas que la découverte de la science marque la naissance de la raison. Au contraire, les anthropologues ont montré qu’il y a une rationalité du sorcier qui n’est pas moins intéressante. De même, Norbert Elias a décrit comment, à côté du temps des physiciens, le temps, partagé et construit socialement par les hommes, sert à construire un monde ; ou Jack Goody, l’importance de l’écriture et des listes dans sa structuration. Il faut se garder du danger d’un déterminisme du progrès qui cède à l’optimisme positiviste. Ma recherche d’un fond de rationalité pré-moderne s’écarte de cette théorie dominante chez les économistes et chez beaucoup d’historiens.

Vous insistez dans cette perspective sur l’importance de l’individu, même dans ce haut Moyen Âge.

Mon vieux fond marxiste a été contaminé par Max Weber et l’individualisme méthodologique : la sociologie que j’applique laisse place à l’individu dans la collectivité. S’y ajoute mon attachement aux idéaux du libre-examen et ma culture athée qui conjuguent la quête de la rationalité et de l’individualité. Je crois que l’on sert mieux les « masses » mal connues en y considérant les individus. Je m’en explique dans l’Introduction que j’ai donnée à la publication en français du livre extraordinaire d’Eileen Power, Gens du Moyen Âge. Six croquis de la vie ordinaire, publié aux Éditions de l’Université de Bruxelles.

L’âme de cristal, le livre que vous avez écrit sur George Orwell, ne témoigne-t-il pas en même temps de vos convictions personnelles ?

Je l’ai écrit immédiatement après ma thèse qui m’avait beaucoup écarté du monde contemporain. J’ai le sentiment d’une dette intellectuelle vis-à-vis de ce personnage qui a modelé mes convictions politiques et ma conception de l’engagement. J’avais déjà lu Orwell à 16-17 ans, en même temps qu’Alfred Koestler. Ils m’ont vacciné contre les attitudes doctrinaires, dogmatiques. Et ils faisaient écho, ayant lutté contre le fascisme dans l’entre-deux-guerres, à l’héritage de mes parents et de mes grands-parents, actifs dans la Résistance. Entre 16 et 20 ans, par la découverte du marxisme et de l’anarchisme, je forge ma conviction que le totalitarisme est un danger mortel pour l’enthousiasme de gauche lequel nécessite l’insertion des valeurs intellectuelles et de la liberté d’expression. Je n’ai jamais été militant, mais je me suis engagé personnellement : ainsi avons-nous, moi-même et ma femme, Chantal Zoller, accueilli et vécu avec une réfugiée chilienne après le coup d’État. Mais je n’ai jamais été tenté d’adhérer aux organisations maoïstes ou autres. Même à l’égard du trotskysme, je reste critique devant le manque d’humour et d’autodérision. Je retiens d’Orwell cette decency qui maintient la dimension éthique au cœur du projet émancipateur.

Votre fonction directoriale, à la tête des Bibliothèques de l’ULB, participe de cet engagement et motive l’organisation du prochain colloque « Éditer dans l’Université ».

Diriger les bibliothèques est une manière pour moi de servir la collectivité. Chaque bibliothèque réalise, dans un cadre non marchand, l’idéal de la mise à disposition de tous de biens sociaux. Mais cet idéal est de plus en plus menacé par l’économie numérique qui, certes, favorise la communication scientifique, mais sans la gratuité des bibliothèques et l’aisance de la consultation dans la durée. La révolution numérique est accaparée par les acteurs de l’édition commerciale au bénéfice de multinationales. Un des enjeux du colloque est de résister à ce danger par l’édition universitaire. Chaque université a une activité d’édition sur des supports traditionnels qui restent très importants car ils assurent la diffusion de textes de qualité en s’émancipant des critères de profit. Les livres restent accessibles à un prix abordable : comme l’Académie royale, les Éditions de l’Université de Bruxelles publient aussi une collection de poche. Se posent donc de façon urgente, face à l’édition numérique des questions comme : Quel modèle d’édition adopter dans l’université ? De quels moyens disposons-nous en passant à l’édition numérique ? Quelle attitude devons-nous avoir par rapport à l’open access ? Faut-il aller au bout de la logique non marchande ? Comment tirer profit de la communication internet pour la communication scientifique ? Dans quelle langue communiquer ? Faut-il élargir aux sciences humaines le basculement dans l’anglais ?

L’anglais est un moyen de communication extraordinaire qui permet de s’affranchir de la langue maternelle, mais en même temps les sciences humaines ne peuvent s’émanciper totalement de la façon dont la pensée et l’écriture se forgent dans la langue.

Propos recueillis par François Kemp, décembre 2012

Bibliographie

J.-P. DEVROEY, Puissants et misérables. Système social et monde paysan dans l'Europe des Francs (VIe-IXe siècles), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2006, 727 p.
ID., Économie rurale et société dans l'Europe franque (VIe-IXe siècles), Fondements matériels, échanges et lien social, Paris, Belin, 2003, 381 p.
Perrier-Jouët. L'esprit du Champagne, Paris, Stock, 1999, 187 p.
ID., Études sur le grand domaine, Aldershot, Variorum, 1993, XII, 305 p.
ID., L'Éclair d'un bonheur. Une histoire de la vigne en Champagne, Paris-Lyon, La Manufacture, 1989, 209 p.
ID., L'Âme de Cristal. George Orwell au présent, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 1985, 244 p.

Zoom

 

Top