Les Actualités / Frans C. Lemaire. De la passion de la musique à la passion de l’histoire

Frans C. Lemaire. De la passion de la musique à la passion de l’histoire

Comment passe-t-on d’une formation scientifique d’ingénieur civil et d’un métier à responsabilités dans les hautes sphères de l’industrie chimique belge à l’écriture de plusieurs livres fondamentaux d’histoire de la musique et de plus d’un millier d’articles, sans oublier les nombreuses conférences ? La réponse est simple, il n’y eut aucun passage. Dès le départ, la passion de la musique n’a cessé d’orienter l’existence de Frans Lemaire. Ce qui ne l’a pas empêché de mener à bien, de 1949 à 1990, dans le groupe chimico-pharmaceutique international UCB, et au début des années 70, à la Faculté de Sciences appliquées, des missions aussi diverses qu’importantes, en précurseur des problèmes de l’informatique de l’environnement. Son goût musical, basé sur une érudition servie par la collecte inlassable d’enregistrements les plus rares, n’aura de plus jamais été séparé d’un intérêt, d’une liberté et d’une lucidité historique qui l’auront amené, au-delà de l’historiographie socioculturelle, à « utiliser la musique comme témoin de l’histoire ».

Cette double préoccupation, musicale et historique, inspirera précisément la conférence qu’il va prononcer le 27 février prochain, à 17 h., au Collège Belgique de l’Académie royale, et qui portera sur Les messages du musicien : le Parti, les femmes et la mort dans la musique de Dimitri Chostakovitch.

L’entretien qu’il nous a accordé devrait aider à saisir tant soit peu toutes les forces qui animent ce passionné tranquille.



Frans Lemaire, comment devient-on à la fois ingénieur, écrivain et critique musical, un critique, qui plus est, préoccupé par l’histoire, donc tout autant un historien, de fait musicologue et sociologue ?

Après des études d’humanités gréco-latines chez les Jésuites, j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur chimiste à Louvain en 1949. J’appartenais à une famille d’ingénieurs, mais j’étais plus littéraire que scientifique. J’ai donc utilisé largement ce passage à Louvain pour fréquenter d’autres facultés (littérature et philosohie avec Charles Moëller, histoire de la musique avec le chanoine Van Nuffel, Institut de philosophie thomiste, conférences…). Pendant les cours – dans une cave ! – autour de Nikolaï Medtner, compositeur russe, je jouais du piano – je me souviens d’avoir interprété le Sacre du Printemps, d’Igor Stravinsky. En 1946, j’écrivis mon premier article, « Mesure de la musique ». Cela fait donc soixante-sept ans que j’écris sur la musique ! J’ai entamé alors des collaborations à différentes revues, La Revue Nouvelle en particulier et La Revue des Disques qui a publié en 1956, avec La 10e Symphonie de Chostakovitch, le premier d’une série de plus de mille articles discographiques et bibliographiques. D’autres collaborations s’y sont ajoutées, notamment sur des thèmes de société dans Le Ligueur, hebdomadaire de la Ligue des familles nombreuses ou des essais plus philosophiques dans Synthèses, la revue de Maurice Lambiliotte et, plus tard, d’Hubert Nyssen. Entre-temps, étaient parus mes deux premiers livres dans des domaines nouveaux à l’époque : l’informatique et l’environnement. Ayant été amené à prendre ces problèmes en charge dans le cadre de mes activités professionnelles, je m’y suis initié en donnant des conférences et en écrivant sur certains aspects particuliers comme le coût élevé et la rentabilité problématique de l’informatique. Un cours sur la protection de l’environnement à la nouvelle UCL s’y étant ajouté, il m’a semblé que le plus utile dans le débat déjà confus qui se développait, était de mettre tout cela par ordre alphabétique, ce qui a conduit en 1975 à un Dictionnaire de l’environnement (Marabout Université), sans doute le premier au monde, couvrant avec ses 1200 rubriques les notions scientifiques, juridiques et sociétales de ce domaine.

En 1990, vous prenez votre retraite et vous vous attelez à vos grandes sommes sur la musique…

Cela se limitait, au début, à un projet de monographie sur le 9e Symphonie de Beethoven sous ses différents aspects littéraires, sociaux et politiques (ce que l’on a retrouvé dans la conférence de l’an passé au Collège Belgique), mais ayant rencontré, par hasard, Alfred Schnittke, un compositeur russe d’origine juive, il m’a semblé plus intéressant d’écrire d’abord sur celui qui me semblait être le plus important représentant de l’après Chostakovitch. Henry-Louis de la Grange m’introduisit alors chez Fayard qui trouva un tel sujet prématuré et me réorienta vers un livre plus général sur la musique sous le régime soviétique. L’éclatement de l’URSS – qui comptait 134 langues officielles qui sont autant de cultures – conduisit finalement à traiter séparément les cultures non russes des Pays Baltes ou des pays du Caucase, de là le long titre : La musique du XXe siècle en Russie et dans les anciennes Républiques soviétiques.

C’est donc ainsi le premier de vos livres de référence. Il retrace ce foisonnement qui part de l’âge d’or des avant-gardes au début du siècle, avec leur illusion de fraternisation révolutionnaire, jusqu’aux résistances à l’embrigadement par une musique dite des « catacombes » et à la liberté retrouvée. Mais vous consacrez aussi tout un chapitre aux musiques et musiciens juifs et vos études ultérieures vont se polariser autour du « destin juif » et du « destin russe ». Partons peut-être du premier pôle, avec en 2001, Le destin juif et la musique. Trois mille ans d’histoire, complété par les biographies de 150 compositeurs et musicologues, livre suivi cependant, dix ans plus tard, par un autre thème juif : La Passion dans l’histoire et la musique. Du drame chrétien au drame juif.

C’est en effet toute une cascade de sujets successifs imprévus à l’origine. Le premier livre russe, de 1994, a provoqué le livre « juif » de 2001 qui va entraîner à son tour, dix ans plus tard, celui sur la Passion comme drame juif. Entre-temps, le premier livre russe étant épuisé, j’ai proposé à Fayard de le remanier totalement en y ajoutant les grands Russes émigrés comme Rachmaninov et Stravinsky et en abandonnant les pays baltes et caucasiens. C’est devenu ainsi en 2005 Le destin russe et la musique – un siècle d’histoire de la révolution à nos jours.

La méthode qui consiste à rédiger des articles, donner des conférences et écrire des livres sur des sujets dont on ne connaît pratiquement rien au départ, a donc conduit finalement à deux fois 1300 pages sur respectivement le monde musical soviétique et post-soviétique d’une part, le « destin juif » d’autre part, mais dans une perspective tenant largement compte des implications morales du christianisme dans ce drame millénaire. Ceci n’a pas manqué de causer de grandes difficultés avec mon éditeur français et plus particulièrement les personnes s’occupant du domaine musical, ce que l’on peut comprendre en voyant un « amateur » aborder, à propos de musique, des domaines sensibles comme ceux liés à la foi chrétienne (1). Tous mes textes traitant du judaïsme ou d’exégèse biblique étaient cependant cautionnés par des personnalités universitaires catholiques et protestantes de premier plan, mais il a fallu finalement que l’université Gutenberg de Mainz, la Faculté de théologie protestante de Bruxelles et l’Institutum Judaicum rendent justice à mes travaux par l’organisation de deux colloques pluridisciplinaires pour que cette opposition soit surmontée. Ceci est dû à un traditionalisme confessionnel maintenu largement en France dans l’ignorance des travaux principalement protestants et anglo-saxons qui dominent aujourd’hui la littérature spécialisée des sujets bibliques. La vérité n’est plus fille de l’autorité, même si elle prétend représenter Dieu sur terre, elle est fille de l’histoire. Il n’est plus possible de l’empêcher de sortir du puits.

Revenons, si vous le voulez bien, au point de départ de cet étonnant parcours, la musique russe : pourquoi le choix de Dimitri Chostakovitch pour votre conférence ?

Il est, sans aucun doute, un très grand compositeur, souvent considéré comme le Beethoven du XXe siècle, mais son image reste sujette à controverse à cause du montage journalistique publié en 1979 comme les Mémoires posthumes autorisés de Chostakovitch et des polémiques qui ont suivi. Aujourd’hui ce débat me semble totalement dépassé. On dispose depuis la chute du régime soviétique d’un accès beaucoup plus facile à l’ensemble de ses œuvres et aux documents (notamment quelque 5000 lettres) qui les accompagnent. Irina Antonovna, la veuve du compositeur qui va fêter bientôt ses 80 ans, dirige deux centres d’archives et de documentation. J’ai donc développé un type d’analyse faisant de la musique de Chostakovitch un témoin de sa propre histoire. On peut en effet, aujourd’hui, largement décoder à l’aide de tous ces moyens, les messages cachés et semi-cachés de sa musique. La conférence proposée fait, en quelque sorte, la synthèse de ces travaux en les groupant dans trois thèmes qui ont particulièrement marqué la vie du compositeur : le Parti, les femmes et la mort. Il est intéressant aussi de voir comment au fil de l’histoire soviétique et de son évolution, il est passé des ironies ou allusions que seul un cercle d’initiés pouvait partager à des manifestations de protestation et de dissidence de plus en plus ouvertes. Enfin, la relation particulière de Chostakovitch avec le destin des juifs russes et son expression dans une dizaine de partitions mérite également l’attention. Grâce à l’accès que j’ai aux centres d’archives, tout cela sera largement illustré visuellement et, évidemment, musicalement.

Propos recueillis par François Kemp – janvier 2013

(1) Allusion, sans doute, au silence polonais sur Auschwitz et aux manquements de l’Église par rapport aux persécutions et à la Shoah. Un des sous-titres du livre est en effet le suivant : « La musique religieuse polonaise ou Oswiecim sans Juifs ». Les éditions Fayard éditent aussi Ratzinger et la revue Communio, opposée aux réformes de Vatican II. (Note de F.K.)

Bibliographie

Coûts et rentabilité en informatique, Paris, 1972, éd. Dunod.
Dictionnaire de l’environnement, Bruxelles, 1975, Marabout université.
La musique au XXe siècle en Russie et dans l’Union soviétique, Paris, 1994, éd. Fayard.
Le destin juif et la musique – 3000 ans d’histoire, Paris, 2001, réédition 2003, éd. Fayard.
Le destin russe et la musique – un siècle d’histoire de la révolution à nous jours, Paris, 2005, éd. Fayard.
La Passion dans l’histoire de la musique. Du drame chrétien au drame juif, Paris, 2011, éd. Fayard.

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