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Société et technologie : l'apport de la recherche Sécurité et Défense internationale. Entretien avec Albert Husniaux, NATO Chief Scientist

« Scientific results cannot be used efficiently by soldiers who have no understanding of them, and scientists cannot produce results useful for warfare without an understanding of the operations » Theodore von Karman.

L’Académie royale n'est plus aujourd'hui le temple feutré, corseté dans ses traditions, d'un savoir poli et repoli, réservé à quelques brillants érudits. Son programme d'activités et de publications, son Collège Belgique, ses éditions « papier  » et numériques, sa capacité à créer l'événement en mariant exigence scientifique et attractivité citoyenne suffisent à convaincre de la vitalité, de la dynamique d'arrimage à la société et du sens de l'innovation qui percolent à tous les étages de la vénérable et fringante institution.

La Classe Technologie et Société s'est imposée en quelques mois comme le « bras armé  » sans doute le plus emblématique, aux côtés du Collège Belgique, de cette politique d'ouverture, par les thématiques auxquelles elle dédie ses travaux, par son modus operandi et par son recrutement. La Classe a voulu d'emblée rassembler des représentants de diverses disciplines scientifiques, des experts du monde industriel, financier, politique... pour appréhender les enjeux sociétaux contemporains sans cloisonnement, dans un dialogue où chacun apporte la perspective de son domaine et profite à son tour de ces incursions mutuelles.

Le pari du recrutement pluriel, réussi en quelques mois, s'est poursuivi, en 2012, notamment avec l'entrée du Général-major Albert Husniaux, et avec lui du volet « sécurité et défense  » et de la recherche militaire.

Ingénieur civil diplômé de l’École militaire, Albert Husniaux a mené la première partie de son cursus professionnel en Belgique, au sein des Forces armées. Officier dès 1977 et promu général-major d’aviation en 2006, il a occupé des fonctions de formation, de support logistique et de gestion de projets principalement dans le domaine aérospatial, de management de la recherche et des ressources humaines. Il a été le premier directeur général de l'Institut royal supérieur de Défense, dont il a défini la stratégie, les priorités, et le mode de fonctionnement et dont un objectif important vise à gérer toutes les activités de recherche du Ministère de la Défense belge dans le champ de la science et technologie dans le domaine de la sécurité et de la défense.

Depuis 1997, il s'est familiarisé avec la recherche et la technologie de l'OTAN pour avoir été d'abord coordinateur belge auprès de la « Research & Technology Organisation  » (RTO) et membre ensuite, pour la Belgique, du conseil de gouvernance, le « Research & Technology Board  » (RTB) qu'il préside aujourd'hui. En 2009, il est nommé directeur de l'Agence de recherche et de technologie (RTA) où il s'investit dans une refonte de toute l'organisation de la recherche et de la technologie de l'Organisation. Elle aboutira à une plus grande visibilité de la science et technologie (S&T) au cœur même de l'OTAN et par la création d'un poste de « NATO Chief Scientist  » sa fonction actuelle, depuis juillet 2012.

Rencontre avec un homme attentif et à l'écoute, d'une courtoisie exemplaire, volontaire – ; « quand on veut, on peut  » devise qui scande régulièrement ses propos – ; aux paroles mesurées, réfléchies, revenant sur une question posée qu'il estime avoir un peu éludée, dans un souci de grande honnêteté intellectuelle et de sincérité personnelle. Une intelligence subtile, une pensée très nuancée, une inclination pour l'action qui fait avancer les choses... Je suis sortie de cet entretien, avec l'impression d'avoir appris beaucoup sur l'OTAN, sur mon interlocuteur, sur ce qui lie les êtres humains et sur le chemin qui nous reste à faire, moi comme tout un chacun, pour se déprendre des préjugés et opinions toutes faites. J'ai apprécié qu'à la fin de notre entretien, Albert Husniaux, ré-évoquant des moments forts de son enfance et de sa vie professionnelle, tienne à s'assurer que j'avais bien saisi sa vision que les différences enrichissent et ne devraient en aucun cas se convertir en points de tension. À méditer !



Albert Husniaux, la carrière militaire est-ce par tradition familiale  ?


Pas du tout, mon papa était ouvrier mineur, un Wallon venu en Flandre pour travailler dans les mines limbourgeoises. Maman, flamande, était issue du monde paysan et se consacrait à notre éducation.

Né à Genk en 1957, c'est là que j'ai mené mes études secondaires à l'athénée, le collège étant hors de notre portée.

Très vite l'objectif d'être ingénieur dans le domaine spatial et aéronautique s'est imposé à moi. La fin des années 50, rappelons-nous, c'est le premier Spoutnik, puis le premier homme dans l'espace et en 1969 nos premiers pas sur la Lune. Pour moi ce sont des découvertes magiques. Je suis fasciné, enchanté et décidé à les comprendre et à m'y investir.

Je suis en latin-mathématique. Comme élève boursier dès l'Athénée, je me suis fait à l'idée que l'université m'est inaccessible et je me tourne donc vers l’École militaire qui offre l'opportunité d’y mener vos études moyennant un engagement dans les forces armées durant une période minimale.

Je réussis le concours d'entrée (7e du concours) et obtient la dernière place ouverte à la Force aérienne, ma préférence, et y glane mes premiers galons d'officier en 1977 ! Je décroche à l'École militaire, en 1980, mon diplôme d'ingénieur en mécanique et balistique, que je complète par une année de spécialisation en aéronautique dans un cursus interuniversitaire associant les universités de Gand (RUG), de Leuven (KUL) et de Bruxelles (VUB).

Bien préparé par mon professeur de « math » à l'Athénée, et bosseur de tempérament, j'ai pu réaliser mon rêve !

Vos études terminées, vous restez donc à l'armée, bien au-delà de la période de rendement contractuelle ! Trois décennies, de quoi se forger une expérience, solide et polyvalente.

Assurément !

J'ai consacré mon travail de fin d'études au F16 et m'oriente d'abord dans l'enseignement de ses éléments techniques aux techniciens de la Force aérienne, et puis dans la maintenance des avions.

Mes fonctions s'arriment autour de trois grands volets : l'aviation et le spatial, d'autres départements de la Défense comme l'enseignement, la stratégie ou les ressources humaines, et enfin la recherche et la technologie en parallèle avec les deux premiers axes.

Dans l'aviation et le spatial, je suis chargé du support logistique intégré, ce qui implique une prise en charge de l'entretien jusqu'au budget, des avions d'entraînement, de transport, de combat, des hélicoptères et des lanceurs spatiaux. J'assure formation, travail de terrain, relations avec l'industrie et participation aux missions d'état-major.

Les activités d'enseignement, déjà évoquées, se concentrent à l’École technique des forces armées sur des questions d'aérodynamique, de physique et d’optoélectronique et sur les moteurs et armement, ainsi qu'à l’École militaire en tant que professeur assistant en physique.

En matière de ressources humaines, je me suis occupé de la sélection du personnel et des comités d'avancement. Je voudrais mettre particulièrement en exergue « le statut unique du personnel militaire » auquel j'ai consacré beaucoup d'efforts et d'attention, depuis sa conception jusqu'au vote au Parlement. Discuter avec le personnel impliqué, les syndicats, avec tous les cabinets politiques concernés a certainement contribué à l'émergence ou au renforcement de quelques qualités de négociateur !

Votre intérêt pour les affaires stratégiques est un autre fil conducteur qui n'est pas étranger à votre incursion dans les questions de recherche et technologie.

Sans doute faut-il faire un bref historique sur la formation à la Défense. La formation de base était depuis toujours l'apanage de l’École militaire. Ensuite les militaires suivaient des cycles de formation continuée, de durée diverse selon les échelons hiérarchiques, quelques semaines d'abord, puis des cours à plus long terme pour les officiers supérieurs et une année complète pour le brevet d'état-major. Toutes ces formations étaient regroupés sous le vocable « École de guerre  » appelé ensuite « Institut Royal Supérieur de Défense ».

Au milieu des années 2000, le Ministre de la Défense a tenu à centraliser toutes les activités d'enseignement à l’École militaire et à faire de l'Institut un lieu de réflexion stratégique. J''y serai nommé directeur général en 2006. On y fait de la recherche géostratégique, on y gère les programmes de recherche de toutes les forces armées et on y organise des cycles de séminaire de haut vol pour les futurs dirigeants de la défense, de la police et de divers services publics fédéraux, mais aussi pour des représentants de la société civile, par exemple des membres de la presse et de divers mouvements d’opinion.

Depuis quelques années, j'étais en effet impliqué dans des activités de réflexion et de conseil sur des enjeux stratégiques de sécurité et de défense tels que la protection contre les menaces chimiques, bactériologiques, radiologiques et nucléaires, dans le cadre belge, OTAN ou européen.

Et ceci nous amène au second chapitre de votre carrière professionnelle et à l'OTAN.

L'année 1997 marque le début de fonctions liées à la recherche et en lien avec l'Organisation du Traité Atlantique Nord que j'assumerai pendant plus de dix ans en parallèle avec mes activités dans les Forces armées belges.

En 2008, je postule pour prendre la direction générale de l'Agence de recherche et de technologie (RTA) basée à Neuilly-sur-Seine, je suis sélectionné et j’entre dans le personnel de l'OTAN, la Défense belge m’ayant permis de faire ce pas.

Cette Agence procède de la volonté des États membres d'assurer à l'Organisation un avantage scientifique et technologique et dans ce but, de la nécessité de fédérer les forces. L’organisation pour la recherche et technologie (RTO) est le cadre de ce rapprochement, de cette coordination entre les programmes, les attentes, les expertises nationales et l'OTAN. L’Agence (RTA) composée d'une cinquantaine de personnes, personnel OTAN et experts nationaux, s'avère une interface entre les communautés scientifiques nationales et les civils et militaires de l'Organisation. Elle est le cœur du réseau des 3000 experts, chercheurs et ingénieurs impliqués dans le réseau RTO, facilitant la mise sur pied de projets communs et veillant sans cesse à améliorer l'environnement de travail conjoint.

Je me suis beaucoup investi, avec mes collègues de divers pays, dans un long travail de réflexion visant à revoir toute l'organisation et la fonction de la recherche au sein de l'OTAN et mené à l'initiative du conseil de gouvernance (RTB), sous l’impulsion des Ministres des États membres. En juin 2011, ceux-ci ont adopté cette réforme et la création d'une nouvelle organisation, « the Science & Technology Organisation  » et d'un poste de « NATO Chief Scientist  » (doté d'un bureau à Bruxelles au quartier général). Ils lui ont assigné la mission de définir une stratégie de l'OTAN dans le domaine de la science et de la technologie, c'est-à-dire des activités que les Nations choisissent de mener au sein de l'Organisation. Il préside le conseil (« Science & Technology Board ») et exerce la charge de conseiller scientifique des hautes autorités de l'OTAN. Une belle feuille de route pour me lancer dans ce nouveau défi  ! Je suis le premier titulaire de cette fonction depuis le 1er juillet 2012.

Quels sont les domaines d'intérêt de l'OTAN dans le secteur de la science et de la technologie ?

L'éventail de la recherche conjointe va de la technologie aux sciences sociales et notre périmètre s'inscrit dans la sécurité et la défense de l'ensemble des États membres.

Le spectre se décline en huit thématiques : technologie de transport appliqué, facteurs humains et médecine, technologie des systèmes d'information, modélisation et simulation, conception et intégration de systèmes, études et analyses long-terme, technologie électronique et senseurs et la recherche dans le domaine maritime. Cet éventail large correspond à une des missions assignées au NATO Chief Scientist qui vise à mettre en œuvre une approche large et holistique de la S&T.

Améliorer l'accessibilité, la visibilité et l'exploitation des résultats fait partie des devoirs qui incombent également à ma fonction.

Toute cette activité S&T de l'OTAN me semble moins ou peu connue du grand public. Quel est le mode opératoire pour communiquer ? Y a-t-il des canaux structurés pour contribuer à la diffusion des informations et des résultats vers la société civile ?

L’amélioration de la communication et de l’exploitation des résultats est un des grands axes de la réforme de la S&T et une des raisons importantes de la création d'un bureau à Bruxelles : le souci de la dissémination des résultats sera plus présent dans nos objectifs. Je voudrais insister par ailleurs sur un élément déjà évoqué : l'OTAN est une alliance de nations qui choisissent ce qu'elles ont envie de mettre dans la corbeille commune. Les activités se font au niveau national, notre rôle étant de donner des impulsions, de coordonner, de soutenir. Chaque pays décide de ce qu'il estime devoir partager et détermine sa politique de communication ou de confidentialité.

Le « Science & Technology Board » et nous groupes de travail constituent un autre outil pour que l'échange d'informations se fasse. Ils se composent de deux tiers de représentants d'institutions gouvernementales, des Ministères, d'un sixième d'institutions de recherche non étatisées et d'un sixième de l'industrie. C'est tout un tissu qui devrait favoriser le brassage et refléter les zones d'attention.

Enfin notre niche c'est la recherche fondamentale, l'application relève de la recherche civile, ou militaire dans les États membres.

Un exemple éclairera mieux le lecteur.

Les citoyens ne sont sans doute pas conscients de l'ampleur des travaux de recherche dans le domaine des explosions et de leurs conséquences. C'est un sujet qui concerne l'OTAN de très près, dans la protection des hommes et femmes envoyés en opération, des civils, des véhicules, depuis la conception opérationnelle jusqu'au traitement des blessés, au moment et après la déflagration, des problèmes psychologiques et des séquelles physiques, de la sélection des gens pour tenir le coup et de la modélisation pour comprendre et aider à la décision. C'est aussi poser la question du conditionnement des populations qui peut les pousser à des conduites extrêmes et de la manière d'enrayer ce type de phénomène et d'éviter au mieux des actes terroristes.

La valeur ajoutée de notre organisation conjointe de S&T permet de mettre en commun les expériences et les données. Nous disposons ainsi d'une base de données extraordinaire pour définir les traitements des victimes d'explosion.

Nous entendons aller plus loin et définir un registre de traitement des traumatismes, permettant de réagir vite et bien, de sauver des vies, dans un contexte d’opérations militaires ou dans un contexte d’accidents de travail. Vous l'aurez compris : tout ceci repose sur une attitude de dialogue et de communication et d'ailleurs tous les plans d'urgence sont conçus déjà avec le concours des autorités de la Défense. Chaque État membre apporte aussi le savoir et savoir-faire où il excelle particulièrement. Sans dévoiler des secrets défense, on peut signaler que la Belgique a des experts reconnus mondialement pour ses compétences dans le traitement des grands brûlés et la détection d'agents chimiques ou bactériologiques.

Votre regard sur votre entrée à l'Académie avec le parcours qui est le vôtre ?

Mon élection à la Classe Technologie et Société me comble et m'honore. Elle m'ouvre des portes et élargit mon horizon. Je découvre un éventail de problématiques qui n'étaient pas miennes. Je me fais une idée plus précise de l'éclairage que la société civile se fait sur les activités de l'OTAN. Il est important pour moi de renforcer la pertinence sociétale de ce que nous faisons.

J'y apporte une dimension « sécurité et défense » d'un point de vue géopolitique et scientifique qui manquait à la classe. Je peux par exemple aider à la compréhension du niveau exact où se situent les enjeux sécuritaires au sens large du terme.

Je suis particulièrement attentif aux thématiques qui me passionnent, l'énergie en lien avec les questions de sécurité.

J'arrive à l'Académie avec le sentiment de tout ce que la Défense m'a apporté : la possibilité de réaliser mes rêves et bien au-delà. Je voulais faire quelque chose de ma vie et quelque chose d'utile. J'y suis arrivé, avec la conviction chevillée au corps que vouloir, c'est pouvoir.

L'OTAN me donne l'opportunité de travailler dans un milieu international, c'est un peu le retour à la multi-culturalité de mon enfance dans les mines limbourgeoises où se côtoyaient des dizaines de nationalités, ayant un but commun, un meilleur futur. J'apprécie cette ouverture à l'autre et j’aimerais qu’elle soit partagée universellement, y compris d'ailleurs dans notre pays.

Je vois l'Académie comme un lieu en adéquation avec mon inclination à chercher à comprendre le monde et les autres. C'est la seule voie possible, trouver la raison, les motivations qui poussent les hommes à agir dans telle ou telle direction, et contribuer à éviter qu'ils ne versent dans des logiques de haine, dans des schémas destructeurs et réducteurs.

Je suis de ceux qui veulent s’investir pour montrer aux gens et en particulier aux jeunes qu'il y a des opportunités et les encourager à les saisir. Je voudrais contribuer à convertir les différences en un enrichissement et non en points de tension. Je suis convaincu que l’Académie doit rassembler autour des enjeux sociétaires majeurs et constitue un bras de levier important pour mener à bien cette mission que nous devons mener à bien pour les futures générations.

Maud Sorède, avril 2013.

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