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"Géopolitique de l'Énergie", entretien avec Samuele Furfari

Pas de compréhension de la question énergétique sans appréhension de sa dimension géopolitique pour Samuele Furfari qui en fait une clé de lecture majeure du monde contemporain. C’est autour du charbon et dans le pays de Charleroi où sa famille d’origine calabraise s’est installée à l’entame des années cinquante qu’il s’y familiarise. Il grandit à l’ombre des « terrils » et des châssis à molettes, la vie quotidienne scandée par les doubles pauses de huit heures que son père consacre au charbonnage. Des années plus tard, formé à l’Université du Travail d’abord et à l’ULB ensuite, où il décroche, en 1978, son diplôme d’ingénieur civil des industries chimiques, il consacrera sa thèse de doctorat à la liquéfaction du charbon. Il travaille à la Commission européenne depuis 1982, toujours dans le domaine de l’énergie. À son bagage scientifique, il ajoute ainsi, au fil des ans, d’autres atouts – une expertise peu commune, des talents de pédagogue et de communicateurs – qu’il va mobiliser avec opiniâtreté pour expliquer, démystifier, sensibiliser et tordre le cou aussi à quelques contre-vérités, vues réductrices et
« prophéties de malheur » qui émaillent le discours sur l’énergie !

En l’accueillant pour deux leçons en 2010, le Collège Belgique lui donne l’occasion de recadrer le débat sur la dimension géopolitique, grille d’analyse scientifique et pluridisciplinaire qui favorise une vision globale et intégrée de la problématique énergétique.



Samuele Furfari, pourquoi cet impératif, cette urgence à communiquer ?

Pour donner à tout un chacun les données factuelles, les moyens intellectuels de comprendre et de se forger sa propre conviction sur un des grands défis contemporains ; d’échapper aussi à la peur, au nom d’une prétendue pénurie des ressources et des réserves énergétiques qui ne devaient pas dépasser le tournant du siècle, vue alarmiste distillée dans le rapport Meadows au Club de Rome, relayé et amplifié pour aboutir à un certain désenchantement du monde à l’égard de la croissance et du développement ; de prendre conscience des acquis, des enjeux, des vrais problèmes et des solutions, du rôle attendu des différents acteurs, pour l’heure et pour le futur.

Pour redonner force aux valeurs de progrès, de responsabilité, de liberté, de transparence démocratique et à l’éthique !


Donner cours au Collège Belgique, c’est une expérience particulière ?

Le Palais des Académies m’apparaît comme le lieu d’un savoir partagé où se croisent le propos académique des experts et les questionnements d’un public diversifié, autour d’un enseignement et d’un débat indépendants. Cet exercice impose au conférencier un très grand effort de synthèse. À l’inverse des habitudes de l’enseignement universitaire qui oblige à analyser, décortiquer une matière, il s’agit ici d’en donner l’essentiel en quelques heures !

C’est aussi un endroit particulièrement propice pour rappeler le nécessaire saut technologique en réponse aux défis énergétiques, et donc la place de la formation et de la recherche. Recherche fondamentale avant tout, notamment sur les matériaux au sens large, dans le domaine de la biologie également pour introduire la génétique dans la production énergétique.

L’innovation technologique ne peut venir qu’en suscitant à nouveau le goût des jeunes pour la science et la technologie. On n’y arrivera pas tant que les thèses catastrophistes sur les méfaits de la croissance et du progrès séviront ! La science a permis notre développement, elle est porteuse de bien plus de solutions que de problèmes dans l’histoire de l’humanité, il faut le dire et le redire ! C’est l’homme et son intelligence qui ont permis d’avancer. L’âge de la pierre a été dépassé, pas parce qu’on manquait de pierres !


Quels sont les éléments essentiels de la lecture géopolitique de la question énergétique ?

La situation énergétique redevient une priorité économique et politique comme dans les années 80 mais dans un contexte où interviennent aujourd’hui de nouveaux acteurs et ingrédients, le développement durable et ses impératifs, les pays émergents et les besoins croissants de pays restés en marge de la croissance. Pourquoi d’autres sociétés n’auraient-elles pas droit aux acquis du progrès ? La notion de « droit à l’énergie » en tant qu’élément vital à l’humanité s’est imposée. La consommation énergétique a augmenté de l’ordre de 2,3% l’an depuis 150 ans, son évolution ira inexorablement vers la hausse, avec 2 milliards d’êtres humains en plus sur la planète dans 40 ans. Nous n’y arriverons pas avec nos seules économies d’énergie et notre production de sources renouvelables !

Pour y faire face, il faut une combinaison de solutions et de politiques, mettre le paquet en jouant à la fois sur l’offre et sur la demande et mobiliser tous les niveaux d’intervention et de décision. Les enjeux sont géopolitiques, environnementaux et économiques et l’un ne va pas sans l’autre.

La question de l’énergie ne se pose plus en termes de pénurie – les ressources sont assurées pour longtemps – mais bien d’accès, d’acheminement, de distribution, de coûts et de mode de consommation.

C’est la technologie et la diplomatie qui permettront de dépasser les problèmes de dépendance énergétique liés à la concentration des réserves d’hydrocarbures et à la fluidité insuffisante du marché : dialogue avec les pays producteurs pour valoriser une stratégie « gagnant/gagnant » fondée sur la transparence et l’ouverture, diversification des sources, des pays fournisseurs et des routes d’importation par les avancées technologiques mais aussi engagement des pouvoirs publics pour réguler et tendre de plus en plus vers des alliances multilatérales et contrer les manœuvres spéculatives ou monopolistiques.

Au moins jusqu’en 2050, les énergies fossiles resteront prédominantes et vu les problèmes d’approvisionnement et le souci de l’environnement, on ne pourra faire abstraction de l’énergie nucléaire de fission. Il s’agit donc de poursuivre ce qui fonctionne bien mais dans une optique d’efficacité et de durabilité et de pousser, en parallèle, la recherche d’alternatives, les énergies renouvelables là où elles sont les plus adéquates et en se focalisant sur les plus rentables, développer aussi les politiques incitatives. Il faut donc un changement de paradigme, autour de priorités majeures, l’efficacité énergétique, des investissements cruciaux dans la recherche et le développement des infrastructures.


Vous restez optimiste malgré l’ampleur du défi ?

Oui en mesurant le chemin parcouru dans les deux dernières décennies : vastes programmes de recherche avec des résultats tangibles, progression vers un marché unique de l’énergie, mesures de protection de l’environnement.


Des écueils demeurent qui sont liés à la spécificité de l’énergie ?

C’est un secteur qui réclame des investissements colossaux avec aussi des obligations de service public et qui ne génère pas de profits immédiats. Une centrale électrique ou un gazoduc ne se remplace pas au même rythme qu’un téléphone portable ! Une fois décidés, les engagements doivent se maintenir sur le très long terme. Aujourd’hui l’énergie est devenue un enjeu pour le politique alors qu’elle devrait échapper aux échéances des législatures et des résultats immédiats !


Samuele Furfari, vos conclusions ?

Il ne faut pas céder à la panique mais agir ! Et nous sommes tous concernés au travers de la politique internationale, du marché, de la recherche/développement, de notre comportement quotidien, pour permettre le changement de paradigme dans notre relation à l’énergie.
Nous devons accepter que la science est faite d’incertitudes, et que nous avançons par « essais et erreurs ». Prétendre que l’on doit prendre des décisions radicales sur base d’hypothèses ne me semble pas sage ! Il ne faut fermer aucune piste.

Les pays industrialisés et l’Union européenne sont confrontés à un choix difficile : comment assurer une croissance qui améliore l’emploi, avec des répercussions immanquablement sur l’augmentation de la consommation d’énergie tout en limitant l’impact sur les émissions et sans géopolitiquement dépendre trop de nos fournisseurs ? C’est tout le défi du développement durable qui ne doit pas être réduit à la protection de l’environnement.

L’Europe est acquise à la cause de la maîtrise énergétique mais elle doit y aller par approches successives pour amener les pays tiers à adopter la même vision. Selon la théorie de la pyramide des besoins de Maslow, il faudra attendre l’extension dans le monde du niveau de développement. Sortir d’une logique de simple survie est en effet indispensable pour pouvoir s’intéresser à des objectifs plus éloignés de consommation rationnelle.

La géopolitique de l’énergie s’avère bien la clé de lecture de l’activité internationale. À nous de faire de cette arme de confrontation actuelle, entre les hémisphères, entre les blocs, entre les « espaces de sens » un outil de développement pour tous !


Maud Sorède, avril 2010



Pour en savoir plus…
FURFARI, S., Le Monde et l’énergie. Enjeux géopolitiques, 2 volumes, Paris, éditions Technip, 2007.
FURFARI, S., Énergie : enquête à décharge, 101 questions sur l’énergie, Paris, éditions Technip, 2008.

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