Les Actualités / "La chirurgie oncologique de la tête et du cou : guérir, chercher, sensibilis

"La chirurgie oncologique de la tête et du cou : guérir, chercher, sensibiliser !", entretien avec Sven Saussez

Vice-doyen de la Faculté de Médecine, professeur d’anatomie et d’embryologie à l’Université de Mons, directeur de recherches et chirurgien à l’hôpital Saint-Pierre à Bruxelles, Sven Saussez a plus d’une corde à son arc ! À quarante ans, son dynamisme et ses qualités lui valent de compter parmi les meilleurs spécialistes européens de chirurgie oncologique cervico-faciale. Il trouve encore le temps de se mobiliser pour faire connaître ces pathologies cancéreuses de la sphère ORL, fréquentes dans nos régions et pourtant peu connues du grand public. Le Collège Belgique lui offre, fin 2010, une occasion de nous sensibiliser à la thématique « Virus et cancer ».

Sven Saussez, cet intérêt pour « la tête et le cou » s’est imposé à vous très tôt dans votre parcours ?

Oui, dès la fin de mes études de médecine (à l’Université de Mons en premier cycle et à l’ULB ensuite) et à la faveur d’un stage de recherche en quatrième doctorat dans le service de neurosciences du Professeur Émile Godaux (UMons), je décide de m’orienter vers l’ORL. Après 3 ans de spécialisation dans les hôpitaux Brugmann et Érasme, je me forme à la chirurgie oncologique cervico-faciale à Bordeaux et à Lille. Les deux métropoles françaises drainent une population de plusieurs millions d’habitants et donc un potentiel d’investigation et de pratique pour un jeune « toubib » qu’il ne peut trouver en Belgique.

De retour en Belgique en 1999-2001, j’accomplis deux années de résidanat en chirurgie cervico-faciale au CHU Saint-Pierre. Émile Godaux me pressent alors pour reprendre à Mons la chaire d’anatomie à mi-temps et que j’occuperai à plein temps, après ma défense de thèse en 2007. Je combine donc depuis plus de dix ans une carrière académique à Mons et une pratique un jour semaine de chirurgien en oncologie cervico-faciale et de responsable de l’activité scientifique du service ORL à Saint-Pierre.

Ce triangle Enseignement/Recherche/Chirurgie, c’est votre atout, votre force, n’est-ce pas ?

Sans doute ! En tout cas j’ai toujours eu à cœur de mener les trois fonctions de front, qui sont d’ailleurs étroitement liées. La chirurgie « tête et cou » implique une bonne maîtrise de l’anatomie : tout doit être disséqué au plus près lors d’une intervention pour ne provoquer aucune séquelle nerveuse ou vasculaire - d’où un lien logique avec un enseignement d’anatomie.

On ne peut pas garder la main en chirurgie, et la remarque porte sur la nécessité de rester au fait tant des savoirs que des savoir-faire, sans conserver un minimum d’heures de pratique. La chirurgie cervico-faciale a beaucoup évolué dans les vingt dernières années dans son volet
« reconstructeur ». Je travaille avec le Professeur Deramaeker et son équipe pour cette partie. En ce qui concerne le volet « destructeur », la chirurgie carcinologique en ORL applique aujourd’hui une technique mise au point dans le cancer du sein et appelée « ganglion sentinelle ». Il s’agit de prélever un seul ganglion au cours de l’intervention chirurgicale, de l’analyser et de renoncer à enlever les ganglions restants en cas de résultat négatif. De plus en plus, les interventions se font par des techniques endoscopiques et en collaboration avec d’autres équipes chirurgicales (neurochirurgie, stomatologie et chirurgie plastique).

Enfin je ne conçois pas ma fonction sans recherche scientifique dont l’apport s’inscrit dans l’amélioration du diagnostic, du pronostic, du confort dans une pathologie donnée mais donne aussi cohérence, sens et contribue à une vision large, englobant la santé publique, des questions éthiques et sociales ou sociétales ! J’ai consacré mes premiers travaux de thèse de doctorat aux galectines, des molécules importantes à différentes étapes du processus de cancérisation, qui constituent des ponts entre les cellules, favorisent l’adhésion de cellules cancéreuses notamment dans le torrent circulatoire quand ces mêmes cellules cancéreuses forment des conglomérats nécessaires à la prolifération des métastases. En dosant la galectine dans le sang des patients, j’ai pu montrer l’accroissement du dosage en cas de métastases, ce qui allait permettre de clarifier le rôle de marqueur de la galectine dans le diagnostic des cancers thyroïdiens, de la tête et du cou.

La relation cancer et société, les incidences socio-économiques dans les pathologies oncologiques, ce sont précisément des facteurs qui vous motivent dans votre travail de sensibilisation. Ces questions, vous entendez les aborder dans vos cours-conférences au Collège Belgique ?

Les cancers « tête et cou » sont induits par une forte consommation d’alcool et de tabac. C’est une pathologie particulièrement répandue en Belgique (Hainaut surtout) et dans le Nord-Pas-de-Calais, avec des incidences les plus élevées au monde ! Région de pollution industrielle par métaux lourds d’une part et où une convivialité du boire et du fumer imprègne beaucoup les rapports sociaux depuis des décennies d’autre part. Le Registre du cancer en 2005 confirme ce constat : les cancers cervico-faciaux interviennent en quatrième place pour l’homme, et à la neuvième pour les femmes. Il y a très peu d’études pour l’heure permettant d’expliquer ce particularisme géographique et le ratio hommes-femmes si tranché, en ce qui concerne les cancers du pharynx et de la cavité buccale, alors que cette incidence particulière ne se retrouve pas pour d’autres pathologies, cancer du poumon par exemple.

Les cancers de la tête et du cou sont en outre des cancers parmi les plus mutilants, atteignant la parole, la déglutition, l’esthétique du visage. Les traitements consistent en une association de radio-et de chimiothérapies suivie d’une chirurgie en cas de récidive et le pronostic actuel, tout cancer ORL confondu, est sombre avec seulement 50 % de survie à 5 ans.

Revenons aux thématiques qui seront évoquées et qui font le lien avec votre travail de chercheur et de praticien.

La thématique générale porte sur virus et cancers, un cancer sur 7 étant induit par un virus ! Je traiterai, avec Frédéric Goffin, des cancers liés au Human Papilloma Virus (HPV) et Nadine Bourgeois abordera la problématique des cancers hépatiques en relation avec les hépatites ; mon collègue Luc Willems parlera des cancers des cellules sanguines.

Les HPVs sont surtout connus pour leur rôle dans les cancers du col de l’utérus où ils interviennent dans la grande majorité des cas. Mais il existe 120 types de HPV du plus bénin (ex. verrues) au plus malin et donc oncogène.

Depuis une quinzaine d’années, on étudie ces virus dans la sphère ORL, en ayant constaté des papillomatoses et des tumeurs bénignes du larynx chez des enfants d’un an infectés par transmission maternelle. On a voulu vérifier si on retrouvait aussi des HPVs dans les cas de cancer invasif de cette région. Les investigations ont mis en évidence des taux de 30 à 70 % d’HPVs. Une publication de 2007 dans le New England Journal of Medicine a fait date en proposant, sur base des résultats d’un questionnaire portant sur le mode de vie et les pratiques sexuelles d’un échantillon de personnes « saines» et cancéreuses, une relation entre accroissement du risque de développer un cancer ORL et nombre des partenaires selon le type de rapport sexuel, qui confirmerait un mode de contamination possible par cette voie.

Depuis 2007, je m’intéresse aussi aux HPVs, au travers d’une recherche sur 600 tumeurs ORL dans l’optique de voir si le papillomavirus humain permet de prédire l’agressivité d’un cancer. De plus, j’ai repris les dossiers de patients opérés d’amygdalectomie à des âges très différents et ai mesuré le taux de contamination par les HPVs. Un patient sur cinq avait des amygdales contaminées mais le taux restait identique pour la catégorie des enfants de la naissance à 15 ans, ce qui prouve bien le caractère relatif de l’origine sexuelle de la transmission. Les voies de contamination sont diverses.

La vaccination, pratiquée pour la prévention du cancer du col de l’utérus, fera l’objet d’une partie du cours du Collège Belgique ainsi que la question de campagnes éventuelles de vaccination pour les jeunes garçons dans le futur vu les cancers ORL liés au HPV.

Vos projets pour le futur ?

Avec mon équipe de doctorants financée par des projets Télévie et FRIA, j’entends poursuivre l’étude des mécanismes, des voies de signalisation qui interviennent dans l’infection par HVP, au niveau de la tumeur : altération des protéines, micro-RNA capables d’allumer ou d’éteindre certains gènes qui font proliférer ou détruisent les protéines. C’est l’objectif d’un nouveau projet à mener ensemble avec Oberdan Leo de l’ULB et Rudy Wattiez de l’UMons.

Grâce à mes travaux sur les galectines, j’ai noué des contacts avec un des spécialistes mondiaux – le Professur Gabius de Munich – qui m’a introduit dans un réseau européen de 18 laboratoires rassemblés dans un projet du septième programme-cadre de recherche-développement de l’Union européenne sur le thème des modifications glyco-histochimiques. J’y participe pour les cancers ORLs.

Enfin j’aimerais renforcer mes collaborations avec une collègue israélienne qui isole des lymphocytes et les stimule avec des neurotransmetteurs pour « booster » leur aptitude à tuer plus rapidement les cellules tumorales. J’aimerais creuser les traitements par neurotransmetteurs.

Mais à vrai dire le temps me manque pour écrire les projets, alors que le travail de maillage, de réseautage pour fédérer les forces au niveau belge et européen est assurément la seule manière de faire connaître et faire vivre cette branche complexe de la chirurgie et de l’oncologie dédiée à une partie et à des fonctions essentielles de l’être humain, qui touchent à son être, à son logos et à son image !

Maud Sorède, mai 2010

Pour en savoir plus…

Les cours-conférences du Collège Belgique « Virus et Cancer » auront lieu les 13 octobre et 9 décembre 2010, à 16h30 à NAMUR (Détails des leçons).

P.E. ERNOUX-NEUFCOEUR, M. ARAFA, P. DELVENNE, S. SAUSSEZ, Involvement of human papillomavirus in upper aero-digestive tracts cancers, in Bulletin du Cancer, octobre 2009, 96 (10): 941-50.
PE ERNOUX-NEUFCOEUR, M. ARAFA, C. DECAESTECKER, A. DURAY, M. REMMELINK, X. LEROY, M. HERFS, J. SOMJA, C.E. DEPUYDT, P. DELVENNE, S. SAUSSEZ, Combined analysis of HPV DNA, in Journal of cancer research and clinical oncology, 8 avril 2010, p. 16, p. 21 et p. 53, to predict prognosis in patients with stage IV hypopharyngeal carcinoma.

Zoom

 

Zoom

 

Top