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"Histoire et Mémoire : un bilan historiographique interpellant !", entretien avec Philippe Raxhon

À l’Athénée de Seraing où il fait ses études, Philippe Raxhon rêve déjà d’une formation qui lui permettrait de donner libre cours tout à la fois à l’imagination, à l’écriture mais aussi au goût de la science et d’une méthodologie objective. Son intérêt pour la Révolution française va le conduire à l’histoire qui allie les deux sensibilités et surtout à l’historiographie. Travailler sur le discours de l’historien, qu’il découvre à la faveur de son mémoire de licence consacré aux historiens belges et à la Révolution liégeoise de 1789, l’occupe depuis près de 25 ans.

Happé par le bouillonnement scientifique autour du Bicentenaire de 1789 et devenu aspirant du FNRS, Philippe Raxhon connaît son deuxième choc intellectuel autour de la question de la mémoire et des processus mémoriels sur lesquels il s’interroge dans sa thèse de doctorat portant sur la mémoire de la Révolution française en Belgique. Elle fait l’objet d’un livre, préfacé par Michel Vovelle et récompensé par plusieurs prix, de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie française notamment. Cette plongée dans les faits mémoriels se poursuit tout au long de ses travaux scientifiques, sans éluder la dimension citoyenne d’un sujet comme celui-là ! Dès 1993, il s’implique dans la conception historiographique du parcours de l’exposition permanente des Territoires de la Mémoire à Liège. C’est un bon exercice de style pour l’historien, commente-t-il, comme réflexion au travers de la déportation et des camps nazis sur la mémoire et mise en pratique d’une expression mémorielle. Philippe Raxhon sera également l’un des quatre experts de la commission d’enquête parlementaire « Lumumba ». Aujourd’hui, il participe à la commission scientifique du Comité « Mémoire et Démocratie » du Parlement wallon et préside le Conseil de la Transmission de la mémoire, instauré par décret de la Communauté française de Belgique en 2009. Il est également membre belge du comité scientifique international qui accompagne la rénovation du site de Waterloo et la construction du futur mémorial.

Après dix ans de recherche au FNRS, renonçant à son mandat de chercheur qualifié, il endosse la responsabilité d’une charge d’enseignement complète à l’ULg. Professeur ordinaire depuis 2009, il y enseigne la critique historique, l’histoire des conceptions et des méthodes de l’histoire, l’histoire contemporaine, et l’histoire de l’Amérique latine, un continent qu’il affectionne particulièrement.

Le Collège Belgique a accueilli Philippe Raxhon en 2009, avec le professeur Laurence van Ypersele, spécialiste des mythes en histoire et de la Première Guerre mondiale, pour cinq leçons-conférences sur le thème « Histoire et mémoire. Un duo impossible ? ».

Philippe Raxhon, cette invitation du Collège Belgique tombait à point nommé pour livrer au public le bilan historiographique de la mémoire auquel vous venez de consacrer un article dense ! En dix heures de cours, quels messages souhaitiez-vous faire passer en priorité ?


En guise d’introduction théorique, en synergie avec ma complice Laurence van Ypersele, je voulais commencer par un exposé sur l’historique du concept de mémoire visant à faire comprendre pourquoi la mémoire occupe une telle place aujourd’hui et à souligner en quoi histoire et mémoire diffèrent, mais sans s’opposer. L’histoire, dans son acception d’ « histoire-connaissance » à savoir la connaissance du passé sous la forme d’un discours, d’une production historienne, est une connaissance pour elle-même qui n’a pas besoin d’autre légitimité (par exemple étudier le prix des grains à l’époque médiévale ne demande pas de balisage de la recherche et c’est l’historien seul qui décide de la direction de ses travaux). La mémoire est aussi une forme d’appréhension du passé, une reconstruction d’une portion du passé dont l’objectif n’est pas la connaissance historique pour elle-même mais bien l’émergence ou le renforcement d’une identité collective (nation, génération, ethnie ou groupe humain). Il y a porosité entre les deux, mais il s’agit bien de deux domaines distincts.

Un autre préalable dans votre cours revient à nous mettre en garde contre le retour du raisonnement analogique.

Oui, pendant des siècles, notre appréhension du monde s’est faite par analogie, sur le principe de ressemblance entre les choses : ainsi le tournesol qui doit son nom à sa ressemblance avec le soleil, doit donc avoir des vertus solaires ! Le raisonnement cartésien repose au contraire sur le principe de différenciation. Le rôle fondamental de l’historien est bien précisément de mettre en exergue la singularité des événements, de les resituer dans leur contexte propre et dans ce qu’ils signifiaient pour leurs contemporains. Seule cette mise en relief de la singularité des faits du passé permet de s’adonner ensuite à des démarches comparatives. Ainsi par exemple, la mise en exergue de la singularité de la Shoah, une extermination d’une amplitude inégalée qui n’était pas un moyen mais une fin en soi, permet de rendre intelligible des approches comparatives avec d’autres tragédies historiques.

La problématique de la mémoire a induit un retour en force de la pensée analogique. On est frappé par la mise en comparaison sans remise en contexte de tragédies du passé qui deviennent toutes des génocides. Je considère que cet esprit de ressemblance, d’amalgame dirais-je, constitue une des sources les plus inquiétantes de la dérive de la mémoire. Le processus mémoriel de la colonisation et de l’esclavage, pour prendre cet exemple, peut ainsi aboutir, quand il est débridé, à un estompement des distinctions entre les situations et les passés coloniaux, les phénomènes de colonisation et l’esclavage, nous plongeant dans un seul lieu mémoriel planétaire de la domination intemporelle de l’homme par l’homme. Poussée par cette globalisation de la mémoire, va finalement s’insinuer l’idée que la colonisation européenne fut la matrice exclusive des grands crimes totalitaires et de la brutalisation du XXe siècle. S’élabore subtilement une lecture déterministe du malheur historique depuis une « faute originelle » – prise de conscience qui serait la clé pour comprendre le passé – qui entraîne un effacement de la singularité des événements, et en particulier de la Shoah qui perd tout à la fois son caractère emblématique des génocides, mais aussi de la singularité des tragédies coloniales et de leurs caractéristiques propres.

Et pourtant rien dans les enjeux intellectuels des « pères fondateurs » de l’histoire mémorielle ne présageait cette évolution !

Halbwachs, dès 1920, faisait de la mémoire collective une reconstruction des représentations du passé par les sociétés à partir des nécessités du présent ; l’histoire des utilisations du passé par les contemporains était bien le fondement de la quête mémorielle. La mémoire est toujours bel et bien un objet de l’histoire dans les années 80’ lorsque Pierre Nora, dans son œuvre magistrale Les Lieux de mémoire, forge la notion de patrimoine mémoriel. Il n’y a pas de mémoire spontanée ; archiver, célébrer, commémorer, sont autant de traces, de lieux qui contribuent à l’élaboration de la mémoire. Ce qui intéressait Nora, c’était de comprendre ce que ces lieux mémoriels disaient aux hommes d’autrefois, comment la mémoire républicaine française s’était construite. L’histoire événementielle s’enrichissait ainsi d’une histoire des usages des événements !

À l’entame de la décennie 90’, il ne s’agissait plus de s’interroger sur ce que les mythes nationaux signifiaient pour ceux qui les avaient forgés mais de les relire sous la pression des mémoires collectives et des revendications commémoratives groupusculaires, de minorités engagées dans une course à la reconnaissance médiatique ou juridique. En chemin, la mémoire s’est émancipée de l’histoire et Pierre Nora n’hésite pas aujourd’hui à s’élever contre l’obsession de la mémoire, devenue tyrannie de la mémoire ! D’objet d’histoire pour comprendre le passé depuis le présent, elle est devenue un enjeu politique pour comprendre le présent depuis le passé. Nous assistons à une crise, un déchirement entre histoire et mémoire.

Vous estimez que la mémoire doit redevenir un objet d’histoire et que le concept de patrimoine mis en lumière par Pierre Nora pourrait s’avérer la réponse adéquate ?

Assurément, d’autant que la notion de patrimoine inclut aussi l’apport au monde. Elle ne réduit pas la question de la mémoire à la victimisation comme élément majeur d’une construction identitaire. Ce glissement de la notion de mémoire à celle de patrimoine permet de passer d’une connotation revendicative à une logique de partage. La construction d’une identité dans ce cas repose aussi sur la valorisation d’un patrimoine, c’est-à-dire la production d’un apport au monde incluant les processus mémoriels. Cette voie a le mérite de favoriser leur réintégration comme objet d’histoire, sans besoin de construction aberrante ou sectaire !

Ce parcours dans l’histoire de la mémoire aborde aussi la question de la fonction sociale de l’historien et la place de celui-ci par rapport aux commémorations contemporaines.

L’historien français François Bédarida a bien résumé les deux missions contradictoires de l’historien : d’une part opposer un discours rationnel et critique face à l’organisation de la mémoire collective, et donc démythiser et démystifier, et d’autre part participer lui-même à la construction d’un savoir qui sert de cadre et forme la conscience historique et la mémoire de ses contemporains. Ce conflit d’intérêt peut inhiber l’historien, mais dans cette crise d’identité l’historien n’a pas à renier son rôle social, son identité citoyenne pour peu qu’il respecte les règles du métier. La dimension citoyenne est importante, vers les jeunes d’abord mais aussi dans les débats de société pour contrer les postures propagandistes. En fait les historiens ont publié des ouvrages de fond remarquables sur les différents foyers mémoriels qui exacerbent les opinions, et sur l’élaboration et les dérives liées à la mémoire, mais ces publications ne sont pas lues largement, ou négligées, à commencer par les médias qui ont livré souvent une vision binaire et réductrice du passé! Pourquoi ne pas faire appel plus systématiquement à des historiens professionnels pour commenter les sujets historiques ou mémoriels dans les médias, comme on le fait pour les dossiers économiques traités par des experts.

L’historien a un savoir-faire, utile aussi pour la cité. La critique historique est une procédure originale, une manière de raisonner qui, par exemple, m’a été très précieuse dans la commission « Lumumba ». Elle permet à l’historien d’intervenir, non pas en témoin dans les grands procès contemporains sur fond d’histoire, mais comme spécialiste de l’analyse des témoignages et des sources par la critique historique. Le tribunal de grande instance de Paris en 1981, dans l’affaire Faurisson, se déclare d’entrée de jeu incompétent en matière d’interprétation historique, mais pas en ce qui concerne la manipulation des sources. Faurisson sera condamné, non pour avoir nié le génocide, mais parce qu’il faisait mentir les documents pour nier un fait (l’existence des chambres à gaz) et un fait n’est pas sujet à interprétation. L’adhésion à un principe de réalité pour l’historien n’est pas un signe de corruption. Démêler l’écheveau et fournir un fil conducteur s’inscrit dans la responsabilité sociale de l’historien, critique, civique et éthique. Par ailleurs, la connaissance de l’histoire se différencie de sa commémoration mais l’historien peut profiter de ces célébrations pour faire son métier et diffuser de la connaissance historique !

Vos leçons démontrent également l’instrumentalisation du processus mémoriel, surtout à partir des années 2000, notamment avec les lois mémorielles en France. C’est le rôle du Parlement qui interpelle, n’est-ce pas ?

Oui, dans le sens où des lois mémorielles traduisent l’abandon à l’autorité judiciaire des responsabilités politiques des parlementaires, celles de donner les grandes orientations identitaires par le choix de commémorer ou non, de reconnaître ou non politiquement une tragédie, un crime collectif. On voit les difficultés aujourd’hui en Belgique pour se prononcer politiquement sur le génocide arménien. Le positionnement politique, qui a pourtant une haute valeur symbolique pour l’opinion publique, s’estompe. Il n’y aurait pas de judiciarisation de l’histoire si l’on s’exprimait via le Parlement !

Votre conclusion ?

Pour sortir de la concurrence entre mémoires et des dérives que nous avons épinglées, l’historien me semble disposer de plusieurs pistes : renouer avec le concept de patrimoine, d’héritage, refaire de la mémoire un objet d’histoire en s’attachant à la transmission de la mémoire (comment elle se transmet et comment la transmettre), à l’analyse des polémiques mémorielles, et étudier la question des relations des historiens avec les médias dans les débats sur la mémoire, des filières et des réseaux associatifs impliqués dans les débats mémoriels, et le rôle des médias dans les distorsions entre histoire et mémoire.

Maud Sorède, juin 2010.

Pour en savoir plus…

Cette approche théorique à propos de la mémoire était complétée, lors des cours/conférences au Collège Belgique, par plusieurs leçons consacrées aux grands foyers mémoriels contemporains (Première et Deuxième Guerre mondiale, Shoah, totalitarismes, colonisation, esclavage). Nous n’avons pas l’espace ici pour y faire écho et renvoyons le lecteur à la synthèse récente publiée par Ph. Raxhon.

Philippe RAXHON, Essai de bilan historiographique de la mémoire, dans Cahiers du Centre de Recherches en Histoire du droit et des institutions, Bilans historiographiques, n° 30, Facultés universitaires Saint-Louis, 2009, p. 11-94.

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