Les Actualités / Steve Houben, musicien-compositeur et « passeur » jubilatoire !

Steve Houben, musicien-compositeur et « passeur » jubilatoire !

Rencontre avec Steve Houben, personnalité lumineuse habitée par l’amour et l’intelligence de la musique et tout à la joie profonde de jouer, improviser, composer mais aussi de découvrir, comprendre et trouver de nouvelles grilles de lecture de musiques d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs.

Il vient de terminer, dans le cadre du Festival de l’été mosan et en collaboration avec le Festival Jazz de Dinant, une série de « broken concerts » dédiés à la musique élisabéthaine en associant harpe d’orchestre, saxophone et violoncelle et la voix de la jeune soprano Julie Mossay. Le chantier n’est pas clos, demain il poursuivra ses recherches vers une déclinaison encore plus contemporaine de ce répertoire dont John Dowland, auteur compositeur s’accompagnant d’un luth, fut la figure de proue. La musique anglaise de la Renaissance émeut Steve Houben, la musique des mots aussi : « il faut pouvoir entendre la beauté du vieil anglais. Au départ, il y a toujours ce coup de foudre, qui préside d’ailleurs à toute décision d’action chez moi. L’amour est nécessaire pour donner un souffle, un sens à la musique. Et puis, on va plus loin par la connaissance, parce que l’intelligence aiguise le désir. La connaissance est une jouissance », confie-t-il d’entrée de jeu.
En recevant Steve Houben au sein de sa Classe des Arts, l’Académie royale rend hommage, certes, au talent, au brio du musicien, saxophoniste et flûtiste, du compositeur, du maître de musique mais aussi à la démarche intellectuelle, au travail de toute une vie autour des relations entre les sons et les sens, les influences, les correspondances, « les beautés d’une multitude d’univers sonores », quelques pas de plus sur la route du savoir et du mystère de l’art de la résonance et de la musique. Cette distinction académique complète la reconnaissance auprès du grand public que lui a valu le Django d’Or en 2000 et l’élection par les critiques francophones belges, en 1998, comme meilleur flûtiste européen et meilleur saxophoniste belge.


Steve Houben, naître dans une famille d’artistes amateurs, n’est-ce pas une école de la rigueur ET de la curiosité, de l’exigence ET de la liberté ?

Oui certainement. J’ai vécu dans un univers familial baigné dans la musique et où le mariage entre le travail, l’exigence et la pratique artistique allait de soi. Mon père était chimiste et clarinettiste amateur, mon oncle, Jacques Pelzer avait un diplôme de pharmacien avant de devenir musicien professionnel.

On pouvait s’adonner à une forme artistique mais on devait le faire sérieusement, en commençant par se former. D’autre part, rien n’était imposé, ni clôt : il y avait une réelle ouverture pour tous les domaines de la création. C’est ainsi que je me suis inscrit à douze ans aux cours de déclamation et d’art dramatique au Conservatoire de Verviers. J’ai joué Ulysse dans La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux et mis en scène Jacques ou la soumission d’Ionesco. J’ai toujours gardé une inclination pour la poésie et la littérature en général.

Quand s’opère le grand tournant vers la musique ?

Durant l’adolescence, j’avais suivi des cours de solfège, de piano, de flûte, de contrebasse, d’histoire de la musique, d’harmonie et de chant. J’ai même rejoint une chorale de chants grégoriens.

C’est vers seize/dix-sept ans que j’ai opté pour la musique.

Des rencontres et événements-clés vont émailler votre parcours, c’est déjà le cas à l’entame, me semble-t-il ?

Oui, ma destinée doit beaucoup à Jacques Pelzer, qui, au lendemain du décès accidentel de mon père, décide de s’occuper de moi. Il sera mon gourou, un maître de vie tout autant que de musique ! Il m’emmène à Paris, dans le milieu du free-jazz, en 1968. C’est chez lui dans sa maison du Thier-à-Liège que je fais mes premières rencontres déterminantes : Dexter Gordon, Don Cherry, Chet Baker, Wayne Shorter, Philly Joe Jones, René Thomas, David Liebman et bien d’autres.

Jacques, sa fille Michèle Pelzer et moi formerons le groupe « Open Sky
Unit » et ferons une longue tournée en Tunisie en 1974, inaugurant la première édition du festival de Tabarka notamment. Ce sera aussi l’époque de mon premier 33 tours avec cet orchestre.

L’autre moment-clé, c’est le séjour aux États-Unis ?

Après un séjour d’un mois à San Francisco en 1973, je n’ai qu’une idée en tête : retourner aux USA pour étudier l’écriture du jazz.

Je décroche une admission au très célèbre Berklee College of Music à Boston, où seuls deux Belges avant moi, Charles Loos et Pierre Vandormael, avaient séjourné ! J’y resterai deux ans.

C’est là que se forge votre intérêt pour l’enseignement ?

Sans doute. J’y découvre la pédagogie américaine fondée sur une immersion immédiate de l’élève dans le concret. Au cours d’arrangement musical, par exemple, on vous donne une mélodie à harmoniser, en vous demandant simplement d’appliquer les règles et pas autre chose. Ce point de départ – suivre un canevas imposé et reporter la créativité à plus tard, au moment où la technique est acquise – permet d’entrer dans le monde de l’arrangement musical en quelques mois.

Dès avant mon retour en Belgique, j’entame une correspondance avec le directeur du Conservatoire de Liège, Henri Pousseur, dont je connais le souci de la pédagogie, et lui soumet un projet de création d’un enseignement de jazz. Ainsi naît le « Séminaire de Jazz » au Conservatoire de la Cité ardente, une des toutes premières expériences du genre en Europe. L’équipe fondatrice comprend les membres du groupe spécialisé en jazz-rock « Mauve Traffic » que j’ai créé avec des musiciens américains emmenés en Belgique à mon retour des USA (Bill Frisell, Kermit Driscoll, Vinnie Johnson). Sont également partie prenante du Séminaire : Guy Cabay, Bruno Castelluci, Charles Loos. J’y enseignerai le saxophone, la flûte et l’harmonie.

C’est une belle aventure qui a duré sept ans, de 1979 à 1986. Nous avons eu le bonheur de compter parmi nos étudiants des musiciens qui sont reconnus dans le jazz belge aujourd’hui : Fabrizio Cassol, Michel Hatzigeorgiou, Denis Pousseur, Mimi Verderame, Jean-Pierre Froidebise, Pierre Vaiana, Pierre Bernard, Pirly Zustrassen et Jacques Pirotton, devenu depuis mon complice dans la formation PHINC.

En 1986, vous n’abandonnez pas l’enseignement pour autant !

Non, Jean-Luc Balthazar, directeur du Conservatoire de Namur me propose un poste de professeur d’harmonie et d’improvisation et en 1988, Jean Baily, à la tête du Conservatoire royal de Bruxelles décide de créer une section jazz dans son établissement. Il fait appel à moi pour enseigner le « Bois jazz », fonction que j’assume toujours pour l’heure.

Depuis 1984, je participe aux Master classes de l’Académie internationale d’été de Wallonie à Libramont où j’ai été, pendant 10 ans, professeur de saxophone et d’ensemble jazz et ensuite, vu mon intérêt croissant pour les musiques traditionnelles d’Europe, j’ai occupé le poste d’instructeur pour la musique d’ensemble, de 1994 à 2004.

Revenons au Steve Houben musicien ! Comment résumer 40 ans de carrière, si ce n’est en la scandant, la séquençant autour des grands coups de cœur qui l’émaillent et l’aiguillent !

On peut essayer. Je suis de ceux qui pensent que c’est à l’artiste, au troubadour, au saltimbanque, à aller vers le public et pas l’inverse. Tout ce qui aide à comprendre, à rendre les choses accessibles va dans le bon sens.

Il y a d’abord ma période « américaine » – qui ne se limite pas à mon séjour Outre-Atlantique – où je vais absorber, décanter et travailler toutes les sonorités rencontrées. Époque marquée par des tournées en Europe, avec quelques musiciens américains qui m’ont accompagné en Belgique : Greg Badolato, Eddie Davidson, John Thomas avec lesquels je formerai, en y associant Michel Herr et Jano Buchem, mon premier groupe « Solstice ». Chet Baker se joindra à nous lors d’un passage dans notre pays. Puis ce sera l’expérience de « Mauve Traffic » et du Jazz rock.

Au fil des ans comme jazzman, je m’engagerai sur divers chemins, du bop à la fusion, porté par ma passion de l’improvisation et du swing et j’aurai l’occasion de jouer avec les américains tels que Chet Baker, Lee Konitz, Red Mitchell, Gerry Mulligan, Clark Terry, John Eardley, Rhoda Scott et Richie Beirach et du côté des européens avec entre autres, Toots Thielemans, Philip Catherine, Diederik Wissels, Daniel Humair, Joachim Kuhn, David Linx, et Gordon Beck. Mes collaborations concernent aussi Félix Simtaine (Act Big Band) et Charles Loos et Maurane, avec lesquels je fonde H.L.M. L’année SAX en 1994 s’avère un autre moment fort : je rassemble à Dinant un sextet composé de quatre saxophones et qui donnera lieu à l’enregistrement d’un CD « Steve Houben Invite ».

Début des années 80’, je concrétise un vieux rêve, celui de réaliser la fusion de la musique classique et de la musique populaire. L’album « Steve Houben+strings » rassemble six musiciens de jazz et une section à cordes émanant de l’Orchestre philarmonique de Liège. Ce big band insolite joue des compositions de Herr, Cabay et Denis Luxion.

Je poursuis toujours ce travail de passeur. J’ai retranscris des pièces de Schubert pour saxo soprano et piano avec Charles Loos et me suis investi dans un programme Gershwin avec Boyan Vodenitcharov ou Pascal Mohy au piano. J’ai collaboré avec José Van Dam à la Monnaie.

Ces ponts jetés entre les époques et les types de musique concernent aussi les musiques traditionnelles du monde : Europe, Maghreb et monde latino-américain.

Il s’agit encore et toujours de coups de foudre et d’affinités électives !

Oui, ma rencontre avec Vodanitcharov, avec Emil Viklincky et l’Orchestre de Bratislava, le Trio Midnight en Hongrie, les tournées en Ukraine, Tchéquie et la musique tzigane ! Je découvre la musique des orchestres de Transylvanie comme celle du groupe Szászcsávás, des villageois qui font de la musique toute la journée. Ces musiciens des rues sortent des sonorités et des rythmes étranges, très particuliers qui me fascinent. Je fonde alors, avec le violoniste Luc Pilartz un groupe « Panta Rhei », qui fera beaucoup d’émules ! Notre objectif visait à donner à ces musiques ancestrales une lecture plus « européenne » et tout en conservant l’esprit de chacune en particulier, à travailler à une symbiose réussie, équilibrée entre ces diverses influences. Nous avons donné beaucoup de concerts aux quatre coins de l’Europe et enregistré plusieurs albums dont j’ai signé de nombreux arrangements et quelques compositions.

Je participerai encore au groupe belgo-tunisien « Anfass » du guitariste Alain Pierre et collaborerai avec le chanteur compositeur brésilien Marito Correa. J’ai également fondé, avec le percussionniste Didier Labarre et le pianiste Jean-Luc Pappi, le Cuban Breeze Band. Assez récemment, le pianiste Sabin Todorov m’a invité à l’enregistrement de compositions originales basées sur une fusion entre le folklore bulgare et le jazz en compagnie du quatuor vocal féminin Bulgarka.

Puis il y a encore les très nombreuses formations à « géométrie variable » avec mes collègues et amis belges qui continuent d’émailler tout mon parcours.

En composition, vous êtes tout aussi curieux, brassant toujours les influences et décloisonnant !

Au-delà des compositions de jazz et pour épingler les dernières réalisations : il y a, en 2008, « Ab Intra » une pièce pour piano, quatuor à cordes, contrebasse, saxophone soprano et percussions et l’imposé de la discipline « bois » du concours Dexia Classics la même année.

Je me suis attelé à quelques musiques de film aussi et notamment pour Manu Bonmariage mais ce n’est pas un créneau qui m’est familier.

Vous voici Académicien ! Un beau jalon qui manquait dans un cheminement porté par la quête du Beau et du sens.

J’en suis honoré et ému parce que c’est une marque d’estime pour le travail et la réflexion accomplis. C’est aussi une promesse pour moi d’aller encore plus loin dans la circulation des savoirs et des arts, de communiquer entre artistes au sein de la Classe des Arts mais aussi de dialoguer avec des scientifiques, d’amener ceux-ci à une conscience poétique et spirituelle plus aiguisée et les artistes à une plus grande rigueur. L’Académie est le lieu idéal pour relier les disciplines, le savant et le créatif, l’art et la science, le populaire à l’éduqué et tout cela est excitant !

Maud Sorède, juillet 2010.

Dernière parution dans la discographie de Steve Houben :
« INSIDE STORY 2 »
Sabin Todorov Trio, Bulgarka Quartet, Steve Houben, Igloo records ; IGL 221

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