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Pour une recherche de niveau international au bénéfice du développement régional : entretien avec Philippe Dubois

Le parcours de Philippe Dubois est exemplaire à plus d’un titre ! Il illustre idéalement la dimension interuniversitaire et internationale de la carrière universitaire et le rôle d’ascenseur social de l’université en Belgique et du potentiel de compétences et de vitalité dont la Wallonie dispose et dont chacun doit mieux prendre conscience. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter Philippe Dubois !

Philippe Dubois, vos origines vous rattachent au passé minier de nos régions ?

Oui, c’est en tout cas le point de départ pour moi : mon père était mineur au Roton de Farciennes et je suis né à Charleroi. À la fermeture du charbonnage, papa se reconvertit dans le charbon de bois et toute la famille déménage à Marbehan. Je ferai mes études secondaires au Collège Saint-Michel de Neufchâteau.

Ensuite, ce sera l’université ?

Mes enseignants m’ont en effet poussé à faire des études supérieures et leur approche scientifique a conforté mon intérêt pour la chimie. Je m’inscris aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur - la plus proche de mon domicile, sans quoi j’aurais probablement dû renoncer à une formation universitaire.

Je ne serai pas déçu d’avoir choisi la chimie. Mon Directeur de mémoire, le Professeur Alain Krief, m’inculquera la discipline scientifique et m’orientera vers la chimie de synthèse et chimie organique, ces options répondant bien à mon désir de créer, de construire et d’innover.

De Namur, vous passez à Liège et vous engagez dans un doctorat ?

Ma volonté d’aller vers « le plus appliqué » me conduit à m’intéresser aux matériaux polymères. Le professeur Robert Jérôme enseignait cette matière à Namur, mais avait son laboratoire de polymères à l’ULg. Son cours m’a littéralement absorbé, il faut dire que le Professeur Jérôme était un enseignant remarquable... Je décroche une bourse pour faire une thèse à l’Université de Liège, sous la double supervision de Philippe Teyssié, déjà une sommité internationale à l’époque, et de Robert Jérôme alors chef de travaux. Le sujet relève de la synthèse de matériaux polymères biodégradables pour applications médicales.

La fin de la thèse est souvent un moment opportun pour prendre du recul et…de grandes décisions !

Ce fut le cas pour moi. J ‘avais déjà postulé en industrie, au retour du service militaire, quand Philippe Teyssié me propose un séjour post doc avec la société Dow Chemical aux Pays-Bas, en partenariat avec l’ULg. Je prends conscience pas à pas que l’université est ma voie et n’hésite donc pas à répondre à un appel aux candidatures pour un poste de premier assistant de recherche dans le laboratoire des Professeurs Teyssié et Jérôme. Ensuite, je serai rapidement Chargé de recherche puis Chercheur qualifié du FNRS.

Un autre moment marquant dans votre cheminement, c’est votre séjour aux États-Unis ?

Assurément ! J’ai la chance d’être accueilli à la Michigan State University et d’y apprendre en quelque sorte un deuxième métier ! En effet le Directeur du Centre, le Professeur Ramani Narayan, travaille en ingénierie chimique appliquée aux matériaux. Je lui soumets une nouvelle piste : utiliser l’outil de l’ingénieur comme le réacteur du chimiste. Ensemble, nous lançons l’extrusion réactive, pour faire de la synthèse appliquée aux polymères biodégradables et issus de bio-ressources renouvelables.

Mes travaux vont désormais s’inscrire dans cette triangulation autour de l’outil de l’ingénieur et de l’outil du chimiste pour aboutir à de nouveaux (bio)matériaux.

Comment se passe le retour au pays ?

Je reviens au FNRS (localisé à l’ULg) mais reste professeur adjoint à l’Université du Michigan, situation idéale pour favoriser les échanges de post doctorants.

Je découvre dans la revue « Nature » une annonce pour une ouverture de poste à l’Université de Mons-Hainaut. Je ne remercierai jamais assez le Professeur Jean-Luc Brédas, à l’époque professeur à l’UMH (maintenant localisé à Atlanta mais resté fidèle et attaché à l’UMONS en tant que professeur extraordinaire) de m’avoir convaincu de postuler pour ce poste à Mons. J’ai l’immense chance d’être sélectionné. En 1997, je fonde le Laboratoire des Matériaux Polymères et Composites de l’UMH et bénéficie d’un financement exceptionnel au démarrage. Dans le cadre de l’« Objectif I » le Hainaut reçoit une aide substantielle de l’Union européenne en 1997 qui va permettre, avec des fonds additionnels de la Région wallonne, à l’UMH et à la Faculté polytechnique de Mons de mettre sur pied un pôle d’excellence, « Materia Nova ». L’UMH décide alors d’octroyer pour une période de trois ans, sur ces crédits, un montant d’un million de dollars et le salaire pour trois chercheurs, y compris mon poste de chef de service ! Au bout de deux ans, je démissionne du FNRS et suis définitivement nommé professeur à l’UMH
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Le pari est gagné ! Partis avec un staff de trois personnes au début, nous voici aujourd’hui 45 dans le Laboratoire dont 4 permanents, 14 « post doc » et 12 thésards.

Rassembleur, vous n’en restez pas là même si ce premier défi est déjà titanesque !

En 2007, avec mes collègues de l’Institut de chimie, R. Lazzaroni, P. Damman, et par la suite R. Snyders, je crée une structure à l’UMONS, le CIRMAP (Centre d’Innovation et de Recherche en Matériaux Polymères) et qui fédère tous les laboratoires travaillant autour de la thématique des matériaux polymères. L’intérêt en interne en termes d’équipements et d’expertise à partager et en externe pour atteindre un volume critique substantiel (133 personnes dont 6 académiques, 35 doctorants) est incontestable. Nous sommes impliqués dans dix projets européens d’envergure.

Un autre élément fédérateur pour favoriser le lien avec les applications, c’est le centre Materia Nova (transformé en a.s.b.l. en 2010), dont les directeurs scientifiques sont des académiques de l’université de Mons, ce qui facilite la perméabilité entre les besoins d’application des uns et de reconnaissance universitaire des autres. Les autorités de l’Université de Mons ont très rapidement compris l’impact de cette synergie et n’ont cessé de tout mettre en œuvre pour maintenir et renforcer ce lien fort entre l’institution universitaire et Materia Nova.

Quelles sont vos préoccupations scientifiques actuelles ?

Mes domaines de recherche s’inscrivent dans trois grands axes : les matériaux plastiques bio-sourcés et biodégradables, les nanocomposites polymères, les biomatériaux à applications biomédicale et pharmaceutique.

Le premier axe nous conduit à exploiter des ressources renouvelables en donnant à celles-ci une valeur ajoutée sous la forme de matériaux mais sans les détourner de leur usage alimentaire. Cette possibilité qui n’empiète pas sur l’agro-alimentaire existe bel et bien.

La recherche s’est intéressée à ces bio-ressources pour produire des matériaux à très faible valeur ajoutée dans un premier temps (éléments du quotidien jetables tels un gobelet). Depuis peu, on envisage des applications durables, notamment dans l’électronique, l’automobile et dans l’industrie textile. Le « biomédical » permet des applications à valeur ajoutée supérieure (prothèses, fils de suture, etc.). Nous visons le développement de systèmes de production moins coûteux et « verts », avec des procédés d’extrusion réactive qui se font sans rejets.

Le domaine des nanocomposites polymères, il s’agit d’améliorer les performances de certains matériaux par les nanotechnologies, renforcement des plastiques, par exemple, par des nanotubes de carbone, des nano-argiles et des nano-particules bio-sourcées. Une des applications concerne la résistance au feu et les propriétés électriques de ces matériaux.

En biomédical, nous nous attachons à la synthèse de nouveaux bio-polymères biocompatibles et biorésorbables visant des applications aussi variées que les systèmes à libération prolongée et ciblée de médicaments, les prothèses orthopédiques, les supports pour culture cellulaire.

Entrer à l’Académie royale, c’est important et pourquoi ?

L’effet de surprise passé, j’ai un sentiment de fierté, considérant cette élection comme une marque de reconnaissance pour mon travail et celui de mon équipe et pour notre domaine de recherche. J’apprécie le fait de pouvoir prendre du recul par rapport à ma spécialité et d’assouvir ma curiosité scientifique vers d’autres sujets. Des questions surgissent qui ne me seraient pas venues à l’esprit si je n’avais pas cette nouvelle opportunité d’écouter des pairs d’autres disciplines. Je suis membre de la Classe des Sciences mais porte également un réel intérêt à la nouvelle classe des Sciences et des Technologies.

Votre regard sur l’avenir de la recherche et de l’université ?

Les bouleversements institutionnels qui s’annoncent au niveau du pays suscitent mon inquiétude. J’estime qu’il faudrait garder des collaborations étroites entre universités du nord et du sud de la Belgique et sauver les PAI.

Je ne suis pas partisan du contexte imposé aux universités depuis quelques années où l’on nous pousse à la compétition et à la concurrence entre nous alors que les gens de terrain s’entendent bien. Complémentairement à nos multiples collaborations internationales, le CIRMAP collabore avec toutes les universités du Royaume, sans exception, permettant ainsi de nombreux échanges de chercheurs et d’expertises et se traduisant par une production scientifique du plus haut niveau et internationalement reconnue.

La notion de proximité compte à mes yeux dans le paysage universitaire et tout particulièrement en Hainaut pour combler le retard en termes d’accès à l’enseignement supérieur de la tranche d’âge concernée. Notre recrutement à l’université de Mons est articulé sur le « local » et l’essentiel des doctorants sont du cru ! J’y trouve une motivation particulière : nous recevons ces diamants bruts et il nous revient de les tailler. C’est précisément là qu’intervient la « formation par la recherche », l’une des lignes directrices principales de mon vice-rectorat à la recherche. Nos recherches sont donc orientées vers le développement régional, le « ici et maintenant » et sont donc très appliquées.

La recherche est de qualité dans nos universités, nous n’avons pas à rougir de nos résultats, et l’excellence n’est pas fonction de la taille. Elle est un atout partagé, à promouvoir et préserver ensemble.

Le mot de la fin ?

Mon père m’a appris et montré qu’on pouvait être épicurien et travailleur ! Une image du wallon qui vient nuancer le profil qui lui est fait trop souvent !

Maud Sorède, septembre 2010.

Pour en savoir plus…

The “green” challenge: high performance PLA (nano)composites MURARIU M., DUBOIS Ph., JEC Composites Magazine, 45, 78-81(2008).
Recent advances in reactive extrusion processing of biodegradable polymer-based compositions; RAQUEZ J.-M., NARAYAN R., DUBOIS Ph., Macromolecular Engineering Materials, 293, 447-470 (2008).
New prospects in flame retardant polymer materials; LAOUTID F., BONNAUD F. ALEXANDRE M., LOPEZ-CUESTA J.-M., DUBOIS Ph., Materials Science and Engineering Reports, R63, 100-125 (2009).

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