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Un cerveau pour la vie : rester dans l’action. Entretien avec le professeur Philippe van den Bosch de Aguilar

Les 29 et 30 mars prochain, Philippe van den Bosch de Aguilar, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, donnera, dans le cadre du Collège Belgique à Namur, deux leçons sur le vieillissement cérébral, sujet auquel il a consacré ses recherches durant toute sa vie professionnelle et qui est toujours sien aujourd’hui. Ce biologiste de formation a appréhendé les phénomènes de dégradation du système nerveux en travaillant d’abord sur le rat et en élargissant pas à pas son champ d’investigation et de réflexion pour aboutir à des questionnements plus philosophiques sur l’être humain, sa spécificité, sa construction identitaire et sa relation à l’altérité. Outre ses articles scientifiques, destinés à ses pairs, il est l’auteur de quelques publications faisant l’état de la question sur la vieillesse et l’histoire biologique du vivant, où s’imposent, dès les premières lignes, ses talents de pédagogue et de passeur. D’une clarté exemplaire, ces ouvrages révèlent des dons de conteur, une grande culture humaniste et une très belle plume. Cette passion de communiquer s’est confirmée tout au long de notre entretien. Il a enseigné la biologie, la neurobiologie, l’histologie et l’anthropologie biologique. Il est membre de la Société belge de Neurologie, de l’European Neuroscience Association, de la Société des Neurosciences, de la Société belge de Gérontologie et de Gériatrie, du Comité scientifique de la Fondation Roi Baudouin.

Philippe van den Bosch Sanchez de Aguilar, votre nom à tiroirs incite d’emblée votre interlocuteur à vous interroger sur vos origines !

J’en suis bien conscient et encore, vous n’en avez plus aujourd’hui qu’une version abrégée, après une décision administrative de faire plus court ! D’origine espagnole, venus dans les anciens Pays-Bas avec le duc D’albe et établis en Belgique depuis 1615, les Sanchez de Aguilar se sont vus accoler le patronyme « van den Bosch » suite à l’adoption de mon arrière grand-père par un notaire portant ce nom.

Si mon père était encore issu d’une famille patricienne vivant de ses revenus, la suite de son parcours et mon histoire personnelle ne s’inscrivent pas dans la continuité lignagère. Mon enfance n’a rien d’aristocratique et se passe à Liège, Bruxelles et Mons, selon les activités paternelles. C’est à l’athénée royal de Mons que s’ébauche mon intention de faire de la biologie, idéalement attisée dans la section nouvellement créée de « latin-sciences ». À 15 ans, je lis « L’Homme, cet inconnu » d’Alexis Carrel. Je sais dès ce moment que tout ce qu’il reste à découvrir sur le cerveau occupera ma vie !

Après une année de chimie à l’Université de Liège, imposée par mes parents pour ses débouchés prometteurs et que je ne réussis pas, je m’engage enfin en candidatures en médecine à Louvain, voie d’accès pour faire de la biologie ensuite. Le destin me joue alors un sale tour, qui vous marque pour la vie. Mon père meurt brusquement, à la fin de ma première année et je bifurque vers les Arts et Métiers pour apprendre un métier rapidement et subvenir aux besoins du petit noyau familial réduit à ma mère et moi. Heureusement, au bout d’un an, un ami de la famille a la bonne idée de demander à l’ancien employeur de mon père d’intervenir financièrement pour me permettre de poursuivre mes études universitaires. Je mènerai à terme mes candidatures en médecine et ma licence en zoologie à laquelle s’arrimait la biologie cellulaire, grâce à une bourse de l’entreprise.

L’envie de faire de la recherche fondamentale, orientée vers la médecine vous motive toujours et on vous propose, cela tombe bien, de rester à l’université et d’y faire un doctorat !

Un des professeurs de Louvain qui m’avaient marqué pendant mes études, Jean Demal, me trouve un sujet de thèse répondant à mon souhait de travailler sur le système nerveux. Je vais étudier des petits crustacés, hôtes de milieux marins et d’eaux douces, au système nerveux des plus simples et analyser comment les relations entre cellules nerveuses et endocriniennes se font et peuvent répondre à des stimulations.

Ces premiers pas me confortent dans le désir de m’atteler à des recherches sur le cerveau. Les populations cellulaires du cerveau de l’âge adulte sont déjà pratiquement mises en place à quatre ans ! Comment fait-il pour durer ? C’est ce qui me taraude dans le vieillissement : qu’est-ce qui se met en place pour qu’un système de cellules puisse résister toute une vie et être dépositaire de notre identité ?

Après une première démarche infructueuse auprès du FNRS, dont certains critères de sélection (un rapport au bout de deux ans notamment) ne sont pas encore adaptés aux nouveaux champs et méthodes d’investigation, je réussis à convaincre le président Levaux et obtiens un crédit de lancement pour démarrer ma recherche sur le vieillissement cérébral chez le rat dans une orientation de type médical. Je soumettrai mon premier rapport au bout de trois ans et demi.

Vos rats, vous allez leur faire voir du pays, contrainte de recherche oblige !

Cette recherche, je dois en effet à l’Armée française d’avoir pu la mener. En effet, dans un premier temps, pour bien cerner les manifestations propres au vieillissement, je dois travailler sur des animaux exempts de tout germe pathogène. Ce terrain stérile, je ne peux pas le trouver en Belgique, et ce sont des collègues français qui m’aident à trouver un point de chute pour mes rats et moi, au domaine militaire de Saclay. Premier assistant à l’UCL, je passerai un an de « post doc » à Paris, dans le laboratoire de Bernard Droz, à Saclay, et le laboratoire de neuropathologie de l’hôpital de la Salpêtrière.

Ces travaux constituent le premier axe de mes domaines de recherche : distinguer ce qui est attribuable au vieillissement biologique normal et ce qui l’est aux aspects pathologiques. Ils auront un résultat essentiel, un catalogue de ce qui relève du « normal » ou du pathologique, une table de compréhension encore utilisée par les firmes pharmaceutiques aujourd’hui dans la mise au point de molécules. D’emblée, je pouvais faire un premier constat : les rats ainsi placés en milieu stérile vivaient une durée de vie double de celle de leurs semblables lâchés dans la nature. Prenant comme modèle les voies sensorielles reliant le corps à la moelle épinière (située dans la colonne vertébrale), je me suis focalisé sur elles pendant des années et puis suis passé au cerveau, avec la même perspective. J’ai examiné les dégradations de structures liées à la mémoire (au niveau de l’hippocampe) et au mouvement (la voie nigro-striée), en m’interrogeant sur la possibilité de reproduire chez le rat un mode de vieillissement humain. J’ai collaboré avec le laboratoire de neuropathologie de l’ULB, notamment avec les professeurs Jacqueline Flament et Jean-Pierre Brion.

Vos autres axes de recherche concernent les mécanismes de compensation des altérations, la plasticité cérébrale et l’influence de l’environnement.

J’ai participé à la mise au point de repousses accélérées de fibres dans le cerveau, un guide plastique microporeux qui stimule la repousse nerveuse en cas de lésion. La technique est encore utilisée actuellement en cas de syndrome de canal carpien.

Plus généralement, je me suis intéressé aux effets destructeurs de certaines substances sur les neurones et aux moyens de récupération pour le système nerveux de son dynamisme. Mon successeur, au Laboratoire, travaille sur les radicaux libres qui détruisent les cellules. Personnellement, j’ai étudié le rôle de l’aluminium dans la dégénération et les substances produites par les muscles lors d’une impulsion nerveuse dans le mouvement.

On sait aujourd’hui, grâce aux progrès des connaissances scientifiques, qu’un système nerveux adulte peut se restaurer dans certaines conditions et si on place les neurones dans des conditions favorables. Il faut poursuivre nos efforts pour circonscrire celles-ci.

Parallèlement à mes travaux de neurobiologie, ce regard sur les causes exogènes des maladies dégénératives m’a permis de coopérer, depuis plus de vingt ans, avec l’Institut de Médecine environnementale de Paris qui se penche sur les conditions de travail des entreprises et dont je suis membre du comité scientifique. À mon accession à l’éméritat, le président de cet Institut m’a proposé de m’engager plus activement dans les projets et m’a introduit à l’ « Association pour le Progrès du Management » qui fait de la formation permanente pour les directeurs et hauts cadres d’entreprises. Je participe régulièrement aux sessions en expliquant comment notre cerveau fonctionne.

Ma trame de réflexion aujourd’hui s’arrime autour de cette conviction : on ne vieillit bien que si on a une intention. Une intention à partager avec d’autres, à ancrer dans l’espace individuel et collectif de l’altérité, pour bâtir un projet et rentrer dans le mouvement et l’acte. Le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun, dans ses livres, dénonce la culture de l’absence de règles et de limites et la domination du monde virtuel et de ses lois dont on attend une récompense qui sera elle aussi virtuelle ! On pousse les gens à se pervertir dans l’immédiateté.

Mes recherches de neurobiologiste m’ont ouvert à la dimension psychologique et sociétale qui nourrit mes questionnements actuels.

Vos propos font le lien avec les leçons que vous donnerez au Collège Belgique.

Une première conférence sera consacrée à une introduction au système nerveux et à la dégradation des fonctions cérébrales. La deuxième partie du cours évoquera ce qu’il faut faire pour maintenir un bon état du système, en refaisant l’historique des principales découvertes scientifiques, depuis l’expérience de Stein qui avait enlevé 90% du cortex d’un rat pour en mesurer l’impact, jusqu’aux acquis récents.

On peut les présenter succinctement : garder une activité mais couplée avec des contacts sociaux, avoir un médecin traitant capable d’apprécier une évolution et d’évaluer son impact (il y a moyen de faire de la prévention pour certaines pathologies), éviter la sur-médication, continuer à se gérer même si cela prend plus de temps. On fera écho à des initiatives dans certains pays : habitats mixtes au plan générationnel, recours à des seniors pour encadrer des enfants etc. … On n’éludera pas la question de la responsabilité du politique.

Le cours sera également l’occasion de tirer au clair ce qu’est la maladie d’Alzheimer, confondue très souvent avec d’autres démences, et de souligner la complexité des phénomènes dégénératifs, qui peuvent, pour la même pathologie, s’accompagner de traces visibles – des trous par exemple – dans le cerveau ou pas. La démence sénile est probablement liée à un facteur génétique mais des causes exogènes, des agents toxiques comme l’aluminium, peuvent intervenir.

Ce second cours consacré à la plasticité du cerveau fera aussi le point sur les limites de la restauration des fonctions. À ce jour, aucun traitement ne « marche » durablement pour aucune des maladies dégénératives. On peut retarder ou diminuer les effets de la dégradation, par exemple dans une pathologie d’Alzheimer, il est établi scientifiquement que la vie en groupe et le toucher donnent aux malades le sentiment d’être mieux.

Je mettrai en exergue deux thèmes qui me sont chers : l’autonomie dans la dépendance ou comment le soi identitaire de l’individu se construit, sa vie durant, en augmentant par l’histoire de ses rencontres, son individuation, la maîtrise qu’il possède de gérer des dépendances qui menacent son intégrité et sa survie. L’autre thème, je l’ai déjà évoqué : l’individuation se manifeste à deux niveaux cérébraux, le champ des émotions (le soi de l’espèce) et le domaine des intentions (le soi individuel). C’est en interagissant avec le milieu extérieur, en préservant l’intentionnalité, le désir de percevoir, de comprendre et d’agir que nous contribuons le mieux au maintien de notre qualité de vie.

Les objectifs citoyens du Collège Belgique rencontrent vos propres engagements.

Oui, j’ai toujours défendu une conception d’université ouverte vers la société et de dialogue entre les disciplines. C’était une évidence pour moi qu’il fallait sortir de son carcan de recherches et de pensées.

Ma participation, comme représentant belge, dans un vaste projet scientifique de l’UE - EURAGE « Aging Brain and Dementia » – qui a rassemblé de 1986 à 1992 tous les laboratoires européens travaillant sur le thème de la vieillesse – a été une merveilleuse opportunité de communiquer avec mes pairs de toutes les disciplines concernées.

Je me suis consacré aussi à la rédaction d’ouvrages, avec quelques collègues, destinés à éclairer le grand public sur les espoirs et les limites des découvertes neurobiologiques et à susciter une réflexion personnelle, intime pour chacun de nous, sur l’autonomie, l’entretien de nos facultés mémorielles et langagières, sur la préservation de notre individualité dans et malgré la dépendance.

Le Collège Belgique me permet donc de toucher un nouveau public, avec lequel je pourrai débattre. Une très belle perspective !

Maud Sorède, Février 2011.

Pour en savoir plus…

Cours au Collège Belgique, Palais provincial de Namur, « Le Vieillissement cérébral : entre dégradation et restauration, sous la responsabilité académique du prof. Guillaume Wunsch, les 29 et 30 mars à 17 h.

Gommers, A. et van den Bosch de Aguilar, P. (éds), Pour une vieillesse autonome : vieillissement, dynamismes et potentialités, Liège, Mardaga, 1992.
van den Bosch de Aguilar, P., « L’Histoire biologique du vivant : une trame de dépendances », dans Le paradoxe de la vieillesse. L’autonomie dans la dépendance, Éds. Meire, P., Neirynck, I., De Boeck et Larcier, 1997.
van den Bosch de Aguilar P., « La plasticité du cerveau : quels moyens de défense neuronale contre les agressions ? » Patient Care Neuropsychiatrie, 2003.
van den Bosch de Aguilar P., « Construction de l’identité du sujet et neurobiologie. », dans IV Conférences Internationales d’Épistémologie et de Philosophie : Le défi socratique : Comment devenir humain, un et multiple, Institut Piaget. Actes du colloque 2005.
Corman B. et van den Bosch de Aguilar P., « Bien dans sa tête », Ed. Successful Aging, 251 p., 2008.
Devos P. et van den Bosch de Aguilar P., « L’homme est-il un animal ? », dans Comprendre l’évolution, Éd. G. Cobut, De Boeck, 2009.
van den Bosch de Aguilar P., « Origine et évolution du vivant », dans Adam et l’évolution, Éds Maréchal B. et Dasseto F., Academia Bruylant, 2009.
van den Bosch de Aguilar P. « L’atlas de la création : la mise en question de l’évolution par les créationnistes.», dans Adam et l’évolution, Éds Maréchal B. et Dasseto F., Academia Bruylant, 2009.


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