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Actualités    Jean Winand. Déchiffrer le monde, des écritures hiéroglyphiques au paysage universitaire
20 mars 2018
Jean Winand. Déchiffrer le monde, des écritures hiéroglyphiques au paysage universitaire
« Je songe parfois que si nous savions tout, nous n'aurions plus d'autre désir que de disparaître. » Robert Louis Stevenson

Nos concitoyens liégeois ont un rapport singulier à la langue française, qu'ils maîtrisent avec subtilité dans des recoins souvent oubliés en d'autres parties du royaume, une langue vivante, bouillonnante, imagée, qu'ils font chanter. En lisant quelques articles de Jean Winand, j'avais tout de suite reconnu ce style, ce talent presque de conteur où se mêlent la rigueur, l'âpreté du discours scientifique et l'art de narrer, en mots simples, en formules du quotidien, comme un clin d'œil au lecteur pour l'encourager à poursuivre.

Ce plaisir de dire avec pédagogie et clarté, je l'ai retrouvé d'entrée de jeu lors de notre rencontre, dans sa maison patricienne, la seule encore debout dans une rue proche de la flamboyante et futuriste gare des Guillemins… déjà un avant-gôut de métissage intellectuel, de confrontation des disciplines et des mondes qui nourrissent sa pratique. Le professeur Jean Winand, spécialiste éminent et reconnu internationalement des langues et des textes de l'Égypte ancienne, sait y faire pour capter votre attention, recourir au concret pour faire passer une idée complexe, comparer pour saisir l'originalité… il apprendrait le néo-égyptien à une nichée de merles moqueurs tout en leur expliquant le pourquoi et le comment !

Deux heures d'entretien n'ont pas suffi pour faire le tour de ses travaux et de ses réflexions sur l'université, la recherche et les sciences humaines. J'en suis bien consciente, mais ses propos permettront de saisir la densité de ses intérêts scientifiques, leur pertinence pour approfondir notre lecture de l'histoire et du monde, le sens de l'engagement qui va bien au-delà de la sphère académique et s'arrime aux enjeux démocratiques contemporains.

Partons à la rencontre de Jean Winand, professeur ordinaire à l'Université de Liège, docteur en histoire et philologie orientale et agrégé de l’enseignement supérieur, lauréat du « Anneliese-Maier Forschungspreis » de la Fondation von Humboldt, directeur d'études invité à l’École Pratique des Hautes Études à Paris, et membre de l'Académie royale de Belgique depuis 2017.



Prof. Winand, l'égyptologie c'est un rêve de gosse ou une découverte de l'âge adulte ?

Le virus a été inoculé dans l'enfance et via un intérêt pour les écritures auxquelles je ne comprenais rien, des écritures complexes comme le maya, le cunéiforme ou les hiéroglyphes. Je collationnais des informations dans les encyclopédies et m'abreuvais d'articles sur l'histoire du déchiffrement pour percer le mystère de ces tracés qui me fascinaient.

Je n'évoluais pas dans un milieu de lettrés et rien ne me prédisposait à faire des études supérieures. Mais mes parents me faisaient confiance et ont toujours soutenu mes inclinations, un peu inquiets tout de même sur leur capacité à me donner un avenir. C'est pour les apaiser que j'ai mené de front, à l'Université de Liège, une licence en philologie classique – pour assurer mes arrières au cas où – et une licence en histoire et littératures orientales, sur laquelle j'avais jeté mon dévolu vers mes quinze ans.

En effet, on sort des sentiers tout tracés vers une carrière dans l'enseignement secondaire en optant pour ce type de filières. Elles obligent à une quête de l'excellence et de la mobilité.

Oui, il faut bouger, d'abord pour pouvoir se familiariser à de nouveaux aspects, à d'autres dimensions. Mon maître Michel Malaise m'a fait bénéficier de ses contacts à Paris et j'ai pu suivre des cours à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE). J'ai étudié le démotique (langue et écriture de l'Égypte ancienne à partir du 8e siècle av. J.-C.) à la Katholieke Universiteit Leuven auprès du professeur Jan Quaegebeur. Cologne aussi, avec le professeur Philippe Derchain, fut une escale dans ma formation lors de mon service militaire que j’effectuais non loin de là.

Vous avez écrit que la spécificité du corpus égyptien impose d'être à la fois linguiste et philologue. Pour quelles raisons ?

Les linguistes travaillant sur les langues modernes fonctionnent avec un corpus de textes informatisés contenant des centaines de millions de mots. Pour la langue égyptienne antique, il faut, avant de faire de la linguistique, passer par une approche philologique des textes, c’est-à-dire une connaissance intime d’un corpus qui pose des problèmes de lecture, de vocabulaire, et où se mêlent des strates linguistiques différentes. Il faut nécessairement retourner au texte, à la photo, à l'enquête archivistique, philologique, bref atteindre à cette connaissance encyclopédique de l'égyptien. Ce sont donc des approches différentes et complémentaires et se passer de l'une appauvrirait la compréhension du tout.

Face au renouvellement de la recherche en sciences du langage dans les dernières décennies, on peut se demander sur quoi reposent les avancées de la connaissance d'une langue morte comme l'égyptien de l'Antiquité ?

Petite remarque d'entrée de jeu : on fêtera en 2022 le bicentenaire du déchiffrement par Champollion. Cela posé, on ne s'adresse plus à une science unique. Aujourd'hui, on distingue parmi les égyptologues, les coptisants (le copte fut pratiqué entre le 4e et le 12e siècle de notre ère) et ceux qui traitent des états antérieurs. Les scientifiques qui peuvent encore embrasser le tout sont rares !

Venons-en aux avancées. Elles se marquent dans tous les domaines : phonologie, morphologie, syntaxe et lexicologie. Les progrès de la connaissance de la morphologie et de la syntaxe atteignent un niveau de finesse qui devient comparable avec celui auquel on arrive pour les langues classiques. La phonologie reste une matière délicate : les acquis sont nombreux, mais il reste beaucoup à faire. Il faut dire que l'écriture hiéroglyphique ne nous aide pas toujours: elle ne note pas les voyelles et elle est extrêmement conservatrice. Un mot peut s'écrire pareillement à 2000 ans d'intervalle, ce qui masque les changements phonétiques. Pour reconstituer la phonologie de l’égyptien ancien, on repart le plus souvent du copte… dont les premiers textes ne sont guère antérieurs au 4e siècle. C’est avec ce matériau de base qu’on va essayer de retrouver une réalité antérieure de plus de 25 siècles ! C’est un peu comme si on n’avait que le français du moyen âge pour reconstituer l’indo-européen. Les chercheurs progressent aussi par comparaison avec d'autres langues de la même famille, mais les liens sont beaucoup plus lâches et distants que pour d’autres grandes familles linguistiques.

Pour ce qui est du lexique, les avancées sont indéniables, mais on pourrait aussi aller plus loin ! Nous travaillons sur le sens des mots, mais surtout sur leur mise en réseaux. Nous étudions ainsi le vocabulaire par grands domaines : le mouvement, la vision, la cognition, par exemple.

Enfin, depuis les années 80, nous avançons à grands pas dans l'interprétation de la grammaire. Désormais, pleinement inscrite dans les questions qui agitent la linguistique générale, l’égyptologie a beaucoup bénéficié des avancées dans le domaine de la linguistique cognitive et de la linguistique fonctionnelle.

Oui, les Égyptologues se nourrissent de nouvelles interprétations, de nouveaux textes mais aussi de nouveaux outils comme votre ambitieux projet RAMSES.

Des progrès majeurs sont réalisés grâce à l'informatisation des données.

L'Université de Liège, avec son Laboratoire d'études des textes anciens informatisés fondé dans les années 60 (LASLA), a pris conscience très tôt de l'intérêt de l'informatique pour l'étude des textes et des langues antiques (en l'occurrence latins et grecs). Et à la fin de mon cursus, j'ai décidé de m'y intéresser moi-aussi en m'inscrivant à un Certificat en analyse informatique.

En 1986-87, j'ai participé à la mise sur pied d'un Groupe de rencontres internationales « Égyptologie et Informatique » dont une des premières missions fut de trouver un système pour encoder les hiéroglyphes. Le résultat en fut un programme qui existe toujours, bien sûr adapté et modifié au cours du temps !

Vers 2005, mes travaux sur la langue me donnent l'occasion de côtoyer un collègue parisien, informaticien et égyptologue, Serge Rosmorduc. Ensemble, avec l’aide de Stéphane Polis qui avait rejoint mon service avec un mandat de chercheur qualifié du FNRS, nous forgeons l'idée d'une base de données pour étudier le néo-égyptien ; le futur projet Ramsès était né et ce sera un outil extraordinaire.

Pour en saisir la richesse, je mentionnerai que l'Académie des Sciences de Berlin avait mis en chantier, avant notre projet, un thesaurus de la langue égyptienne. Beaucoup de textes y sont encodés, en translittération, mais l’analyse linguistique y est assez faible.

Notre projet, au contraire, visait d'emblée à englober l'analyse de la langue. Les textes font tout d’abord l’objet d’une description précise (métadonnées) : numéro d’inventaire, support, type d’écriture, datation, provenance, genre textuel, etc. Ensuite, chaque mot fait l’objet d’un encodage où l’on retrouve une lemmatisation, une analyse morphologique complète et une traduction standardisée. Les textes sont découpés en propositions, qui font l’objet d’une traduction. Le logiciel permet le traitement des ambiguïtés lexicales et grammaticales, ce qui est très précieux. En outre, les marques ecdotiques (lacunes, restitutions, suppressions, etc.) sont soigneusement indiquées. Le module de recherche permet ainsi des requêtes très sophistiquées, un peu comme si on demandait en français toutes les occurrences du plus-que-parfait, mais seulement pour un type de verbes donné, uniquement dans une proposition relative, à condition que la proposition précédente contienne une négation. C’est un exemple un peu farfelu, mais cela montre bien qu’il n’y a que très peu de limites. Bien sûr les métadonnées peuvent opérer comme autant de filtres sur les requêtes. La recherche imaginée ci-dessus pourrait ainsi être réduite à un type de texte provenant d’une région donnée à une époque déterminée.

La structure de la base de données permet l’ajout de nouvelles couches d’analyses. C’est ainsi que nous avons une collègue de Göttingen qui a souhaité ajouter des annotations particulières pour étudier les métaphores. Ce type de collaboration est ainsi bénéfique pour les deux parties, puisque cela enrichit la base de données.

Enfin, le Prix de la Fondation von Humbodt qui m'a été attribué est destiné précisément à jeter un pont entre les deux bases de données, celle des collègues berlinois, et le projet Ramsès, de manière à permettre un dialogue entre deux systèmes conçus de manière très différente.

Que peut-on dire à propos de l'écriture égyptienne ? Quelles sont ses particularités ?

Rappelons que l'écrit est une manière de retrouver un énoncé linguistique. L'écriture n’est pas pour autant un calque parfait de l'oralité, c'est une trace. On connaît trois grands types d'écriture : les alphabets, les syllabaires comme le japonais, et les systèmes complexes où l’on retrouve des représentations idéographiques comme l'égyptien.

Jusqu'au 18e siècle, à la suite des auteurs classiques, l'écriture égyptienne a été perçue comme uniquement symbolique, totalement déconnectée de la langue.

Le génie de Champollion est d'avoir reconnu qu’il y avait trois catégories de signes : les logogrammes ou idéogrammes où un seul signe correspond à un mot (pas à une idée), les phonogrammes, des signes servant à noter des suites de phonèmes (le signe de la chouette qui est utilisé pour écrire un m, par ex.), et des classificateurs sémantiques visant à catégoriser un mot (sans aucun contenu phonologique). Le fait qu’un même signe peut fonctionner de manière différente avait évidemment contribué à la confusion des esprits pendant des siècles. De plus, il n'est pas rare qu’un signe relève des trois catégories selon son utilisation. C'est ce que Champollion a compris !

L'écriture égyptienne a évolué au cours de son histoire. Le stock de signes varie en fonction des époques. À l’époque gréco-romaine, le nombre des signes a été multiplié par quatre ou par cinq, et les valeurs prises par un signe se sont également considérablement accrues. On a dès lors affaire à une écriture exclusivement monumentale, réservée à l’espace sacralisée, qui n’était plus maîtrisée que par un tout petit nombre de spécialistes.

L'Égypte antique a connu l'écriture hiéroglyphique, essentiellement gravée dans la pierre (c’est l’étymologie du mot), et des écritures cursives, le hiératique depuis l'Ancien Empire qui s'écrit avec encre et pinceau, et du 7e s. avant notre ère au ee s. de notre ère, une forme plus cursive encore, le démotique. À partir du 4e siècle, se développe un alphabet dérivé du grec, le copte.

Ces écritures peuvent avoir des conventions en commun mais pas les mêmes usages. À l'époque hellénistique, par ex., les trois types d'écritures se côtoient ; leur utilisation s'explique selon le contexte, sacré ou non, administratif ou littéraire.

Les premières représentations figurées remontent à la préhistoire, il y a environ 15000 ans. L'évolution passe par la constitution progressive de types iconographiques, d'un stade pré-formel à la formalisation dans les modes d'expression. Puis, avant d'arriver à l'écriture, un jalon est franchi quand l'image peut narrer mais dans un registre général. L'individualisation de la scène narrée constitue le stade suivant, celui de l'écriture proprement dite. Le passage à l'écriture requiert cette association entre une représentation graphique le signe et un mot spécifique du lexique.

Le lien organique entre iconicité et signes ne s'est jamais défait en écriture hiéroglyphique, c'est sa spécificité. L'image sans texte est une exception et les textes sans image sont rares, du moins hors contexte papyrologique. C’est ainsi que l'usage du hiératique et du démotique tend vers un simple rendu linguistique.

Les premiers frémissements d'écriture, les étiquettes d’ivoire retrouvées à Abydos et les premiers sceaux-cylindres datent de 3250 ans av. J.-C., mais il faudra encore 750 ans pour avoir le premier texte suivi !

Que vous a appris sur la société égyptienne votre patiente approche des écritures ?

Par souci de clarté, je dirai d'abord qu'il y a des langues qui fonctionnent avec une vision temporelle, tel le français avec une phrase prédicative où le verbe, porteur d'indication de temps, joue le rôle central, et d'autres langues où ce qui compte n'est pas le rapport au temps mais bien le point de vue aspectuel. Il s'agit de saisir un aspect particulier dans une situation donnée.

Dans une langue aspectuelle, on ne précise pas si l'action se passe dans le passé, le présent ou le futur. L’intérêt se porte plutôt sur les phases de l’action. Est-ce que celle-ci est vue dans son développement (progressif), dans son résultat final (parfait) ou dans sa phase initiale (inchoatif) ? La relation temporelle, si nécessaire, se « calcule » par d'autres moyens. C'est ce qui se passe en arabe classique et en égyptien ancien.

Le choix du temporel ou de l'aspectuel en dit long évidemment sur l'approche du monde et des choses dans une société. On peut par exemple s'interroger sur l’existence d’une corrélation entre le mode de fonctionnement d'une langue et la représentation du temps du point de vue historique.

On peut encore prendre l'exemple de la perspective en art pour mieux comprendre. Nous sommes habitués à la perspective, qui revient à organiser tout un tableau autour d'un objet, d'une personne, d'un point focal ; dans la vision aspective, chaque objet vaut pour lui-même, n'est pas modifié en fonction de son environnement.

En égyptien ancien, tout est représenté de la même manière, y compris des choses qui ne peuvent pas être perçues comme telles dans la réalité (un corps humain par ex. avec un visage et des jambes de profil, mais avec un torse et un regard de face).

Selon le modèle de l’idéologie, l'Égypte antique ne voit pas le temps comme un continuum linéaire orienté, mais comme un cycle qui se répète. Il n'y a donc pas d'ère continue et à chaque changement de roi, on repart à zéro dans le comput des années. Le modèle cyclique induit une conception statique du temps où le rôle et la place de chacun sont prédéfinis.

Qu'avez-vous appris sur l'idéologie du pouvoir royal ?

Il s'agit de comprendre comment le pouvoir s'organisait pour se représenter et comment il était reçu dans la société. L'idéologie s’exprime au travers des monuments, des textes, émanant essentiellement de la sphère royale et de l'élite. Il s'en dégage un modèle idéal, selon lequel le roi fait ce qui est attendu. Les rois qui ne collent pas au prototype seront gommés, oubliés. On ne trouvera pas de critique des devanciers, mais une disparition pure et simple des listes royales ! Les cas d’Hatchepsout, la reine-pharaon, et d’Akhénaton, le roi « hérétique », sont bien connus.

Dans les grands textes de l’Égypte ancienne, les fonctions du roi concernent essentiellement le culte des dieux et des morts, la protection des frontières et le maintien de l'équilibre cosmique. Dans la réalité, ils faisaient bien davantage mais les textes relevant de l’idéologie restent muets à cet égard, figure du roi oblige. Le roi est aussi le seul prêtre, le fils et le représentant des dieux. Dans les temples, seul le roi est représenté devant les dieux. Les prêtres ne sont que des substituts, dont il n’est pas fait mention dans les scènes de rituel.

Pour quelles raisons vous êtes-vous mobilisé pour défendre les sciences humaines ? Avez-vous le sentiment que le message a plus de chances d'être entendu aujourd'hui, dans une société en crise ?

Dans une fonction universitaire, j'estime que soit on reste au balcon, soit on s'engage !

Un événement majeur a eu un effet catalyseur sur ma « mobilisation » : la première Conférence mondiale des Humanités, qui s'est tenue à Liège en 2017, en partenariat avec l'UNESCO. Pendant deux ans, j'ai, en ma qualité de doyen, participé à toutes les réunions préparatoires. La place des sciences humaines dans la société s'est imposée comme un des principaux axes de réflexion.

J'ai rédigé, dans la foulée de cet événement, un essai sur l'Université à la croisée des chemins, pour l'Académie, au départ d'interrogations sur ma propre université pour arriver à la question plus générale « c'est quoi une université ? Quels en sont les ingrédients nécessaires ?  ».

Oui, le moment est favorable aujourd'hui pour remettre les sciences humaines à la Une, pour souligner l'importance de l'esprit critique dans la formation. Les développements récents de l'accusation d'ingérence russe dans la campagne électorale américaine de 2016 a révélé que le montage de fausses nouvelles, la création d'une véritable « troll factory » avait abusé tout le monde, laissant encore leurs auteurs pantois devant tant de naïveté !

Nos sociétés ont donc besoin de toute urgence de gens capables de déconstruire, de décoder l'information et de reconstruire du sens, d'esprits critiques capable de prendre du recul. Mais il n'y a pas unanimité sur les moyens à mettre en œuvre !

Les implications de cette mutation vont à contre-courant de l’air du temps : la recherche de l'information et son traitement prennent du temps, mais nous vivons dans une civilisation de l'immédiat ; la culture profonde passe par une connaissance des langues et des sociétés, or nous évoluons dans un schéma d'uniformisation et de domination d'une langue (sinon d’une pensée) unique.

Pour se défendre, les sciences humaines ont tendance à se laisser instrumentaliser ou à se subordonner aux sciences exactes, en arrimant, par ex., un tout petit volet recherche de nature sociologique ou philosophique, en réalité marginal et artificiellement intégré à un paquebot conçu, pensé et réalisé par des collègues de sciences dures ! Elles en arrivent quelquefois à singer les sciences exactes pour paraître plus scientifiques !

Et face aux impératifs d'employabilité, sous la pression des politiques mais aussi des parents, on croit bien faire en chargeant les cursus de manière à les rendre de plus en plus techniques. Ce faisant, on néglige les matières transversales, on fait aussi l’impasse sur des matières plus culturelles, qui restent pourtant au cœur du système des « liberal arts » de l’enseignement dans les grandes universités américaines. Les Allemands ont un terme assez cru pour désigner les universitaires formatés dans des cursus mono-produits : ils parlent de Fachidioten, ce qu’on peut traduire un peu librement par « crétins diplômés ».

Une des solutions serait de retrouver un équilibre entre la dimension disciplinaire pointue de l'enseignement universitaire et l'offre de compétences transversales pour développer l'esprit critique et citoyen. Ne négligeons pas non plus la dimension culturelle et artistique. Des patrons d'entreprise se rendent compte aujourd'hui de la plus-value en termes de créativité du recrutement, par exemple, d'un ingénieur qui fait en plus de la musique !

Bref la compréhension, l'intelligence du monde passe par la culture, pas un vernis futile, mais une culture abreuvée par l'apport irremplaçable des sciences humaines. Une éducation fondée sur le seul réalisme économique conduit à l'ignorance qui pourrait passer quelquefois comme l’expression d’une volonté sourde d'abrutissement des masses. Revitaliser le statut et le rôle des sciences humaines constitue donc un enjeu démocratique majeur.

L'université en crise : manque de moyens ou manque de courage ou les deux ?

Il faut oser dire les choses, ne pas se réfugier dans la langue de bois ou le politiquement correct.

Nos problèmes naissent entre autres choses que l’on fait croire que tout le monde devrait aller à l'université. C’est une attitude irresponsable, à la limite démagogique, qui empêche de voir où est l'intérêt de chacun. Garder la division entre universités et hautes écoles avec des objectifs, des finalités professionnelles et des publics différents m’apparaît comme une richesse, un atout. Si l’on marie de force les deux systèmes, on sème tout d’abord la confusion, et en bout de course, on aura un système qui cumulera les défauts des deux ; bref chacun sera perdant.

Je me rends bien compte que c'est un message politiquement difficile à faire passer, parce qu'il se heurte à des points de vue idéologiques très marqués.

Je plaide vigoureusement pour un recentrage sur les trois missions essentielles de l'université et sur leur forte intégration : former des diplômés de haut niveau, mener une recherche fondamentale de pointe et être des lieux où s'exerce pleinement la liberté de penser.

Il me paraît essentiel que l'université garde une articulation étroite entre enseignement et recherche. C'est cet arrière-plan épistémologique qui permet à l'étudiant, par cette mise à nu des mécanismes qui construisent les savoirs, de questionner, de prendre du recul, de contextualiser.

Voilà nos critères spécifiques d'excellence !

Et l'élection à l'Académie dans tout cela : une évidente continuité, un bâton de maréchal, un rebond ressourçant ?

C'est un ajout de sens.

Je voudrais que l'Académie suive la voie du modèle de ses consœurs allemandes en ouvrant l'éventail de ses activités, car les académies y sont aussi des instituts de recherche.

Nous pourrions, dans cette optique, mener des projets de recherche en commun, devenir un acteur de la recherche, disposer d'une compétence d'avis, nouer des partenariats avec l'étranger et même – pourquoi pas ? – , en pilotant des projets, engager des chercheurs.

Entrer à l'Académie s'inscrit dans une nouvelle perspective. Bref, rien d'une sinécure mais tout un programme !


Maud Sorède, février 2018