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Actualités    Pour une diplomatie de l’empathie et du respect de l’autre. Professeur Raoul Delcorde
5 mars 2019
Pour une diplomatie de l’empathie et du respect de l’autre. Professeur Raoul Delcorde
« Le patriotisme c’est l’amour des siens. Le nationalisme c’est la haine des autres. » Romain Gary, Pour Sganarelle, 1965.

Depuis Talleyrand, qui posa les principes d’une carrière diplomatique et le Congrès de Vienne qui en jeta les bases en 1815, la diplomatie a beaucoup changé pour se professionnaliser et s’adapter aux évolutions du monde. Toutefois dans nos représentations sociales collectives, l’idéal-type du diplomate reste marqué, aujourd’hui encore, par la tradition. Il renvoie à une personnalité brillante, rayonnante par sa large culture, à un polyglotte, fin négociateur en temps sereins ou troublés, dans les salons feutrés d’une ambassade comme dans une enceinte internationale et dont la civilité parfaite constitue le fondement même de la fonction, quasi une condition sine qua non.

Cette image convient parfaitement à Raoul Delcorde pour peu qu’elle s’enrichisse de tout ce qui a fait évoluer la fonction depuis le XIXe siècle (et qui fera l’objet de ce présent article) et de sa patte personnelle, la volonté d’apprendre et de transmettre – un talent pour enseigner et communiquer – et une élégance (vestimentaire et comportementale, de style aussi quand il prend la plume mais bien au-delà) – née de la conviction profonde de la diversité du monde, de la primauté de la justice sur la force et le respect des autres, bref une approche morale et empathique du métier de diplomate.

Après des études de philosophie et d’histoire à l’université de Paris IV fin des années 70, Raoul Delcorde s’engage dans une licence en Relations internationales et en administration publique à l’Université de Louvain qu’il complète par un doctorat en Sciences politiques en 1993. Sa thèse constitue, au travers de l’exemple des grandes puissances dans l’Océan indien, une approche géostratégique de la projection de puissance.

Reçu premier au concours d’entrée diplomatique en 1984, il reçoit son premier poste de terrain, premier secrétaire de l’ambassade d’Islamabad, deux ans plus tard. Comme c’est de tradition, il alternera, tout au long de son parcours, missions en postes et au siège du Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur de Belgique en Suède, en Pologne et au Canada ; il est passé par l’ONU à New York de 1990 à 92, période où la Belgique siégeait au Conseil de sécurité et a exercé les fonctions de représentant permanent adjoint à l’OSCE à Vienne. Au Ministère, il a travaillé au sein de différentes directions : Intégration européenne, Europe, mondialisation et enfin Moyen-Orient et Afrique du Nord qu’il dirige aujourd’hui.

Depuis le début des années 2000, il est professeur invité à l’UCL où il enseigne les questions d’actualité européenne. Auteur de plusieurs ouvrages sur la sécurité et la géopolitique, il s’est investi depuis une quinzaine d’années dans des publications sur la diplomatie, avec un abécédaire (Les mots de la diplomatie, L’Harmattan 2006, rééd. 2015), une histoire des diplomates belges (Les diplomates belges, Mardaga, 2010) et Le métier de diplomate paru dans la collection « L’Académie en poche » en 2018.

Nous avons rendez-vous pour notre entretien au Ministère des Affaires étrangères. Le bâtiment est moderne et sobre mais, sans être glacial, il semble peu propice à la fluidité du dialogue ! Je sais gré à mon interlocuteur de m’avoir accueillie avec une infinie courtoisie et un souci de parler vrai, dans le respect de sa fonction, qui a rendu l’exercice intéressant intellectuellement et humainement. Il tient à préciser qu’il s’exprimera à titre personnel.



Professeur Delcorde, vous avez étudié, à Paris d’abord, l’histoire et la philosophie pour vous orienter, à l’Université catholique de Louvain, vers les Sciences politiques ensuite. Ces premières études étaient-elles des jalons évidents, obligés dans un projet de carrière déjà bien ciblé ? En d’autres mots, à quand remonte l’idée d’œuvrer dans l’international, et plus précisément dans la diplomatie ?


Dès ma fin d’études secondaires, mon inclination me pousse vers la voie diplomatique. Élève au Lycée français de Téhéran, je suis lauréat d’un concours qui me donne accès aux classes préparatoires, en l’occurrence au Lycée Louis Le Grand à Paris. J’y apprends beaucoup et notamment la faculté de bien écrire et l’esprit de synthèse, deux qualités indispensables pour la diplomatie. L’histoire, la philosophie et les sciences politiques constituent le bagage idéal, à mes yeux, pour appréhender le métier avec une certaine profondeur et atténuer les risques de faux pas faute d’une connaissance suffisante du passé et de la culture du pays où un ambassadeur est envoyé.

La cohérence de votre cursus saute aux yeux. Je commencerai par un clin d’œil : tout commence par un stage au département Moyen-Orient/Afrique du Nord dont vous assurez aujourd’hui la direction, un retour aux sources ! Votre carrière mêle avec un bel équilibre les missions en postes et au siège du Ministère des Affaires étrangères, les unes s’enrichissant de l’expérience des autres et vice-versa. Pourquoi est-ce si important, tout au long de son parcours, de connaître les deux ?

Je souligne toujours la nécessité d’une étroite symbiose entre les deux dimensions du métier. Il est indispensable, en amont, comme jeune diplomate de saisir comment s’élabore une politique étrangère. C’est comme un pilote d’avion qui apprend d’abord en cockpit et en simulation avant de décoller. L’immersion en postes permet ensuite de vivre au quotidien les multiples facettes du travail diplomatique. Et là encore il y a une gradation, une progression. Pour occuper des postes particulièrement exposés stratégiquement (l’ONU à New York par ex.), on ne choisira pas un débutant.

On comprend bien l’importance de se former, de se préparer à la fonction. Vous êtes un défenseur de l’accès à la carrière diplomatique par concours, qui doit rester la norme, écrivez-vous. Mais cette formation doit prendre quelle forme, quelle voie ? Peut-on vraiment enseigner la diplomatie ?

On enseigne le mode de fonctionnement et les arcanes du métier, le contexte des ressources à utiliser. On peut en fait enseigner un ensemble de connaissances mais il s’agit aussi d’un savoir-faire spécifique qui se fonde en partie sur des prédispositions. On peut certes les attiser par des techniques, des approches qui peuvent être apprises. Je pense à la capacité de persuasion, la capacité à apprendre (histoire, environnement, vie politique), à comprendre (c’est-à-dire une perméabilité aux autres cultures), la maîtrise de l’expression orale, la capacité à régler des différends ou le sens de la médiation, et enfin, mais non la moindre, celle d’apprendre à connaître l’autre, et à le respecter.

Dans certains grands pays, il existe une filière d’accès alternative, le Concours d’Orient en France par exemple qui permet à des orientalistes de devenir diplomates. La Belgique n’a pas opté pour la spécialisation, les diplomates sont des généralistes, des polyvalents !

Il y a savoir-faire et faire savoir ! Avec l’émergence de la diplomatie publique qui s’adresse à l’opinion publique s’opère un bouleversement radical. Deux logiques différentes se font face : le temps long de la diplomatie et l’urgence médiatique à la réactivité immédiate. Sommes-nous prêts à œuvrer dans un monde de plus en plus numérique et quels en sont les défis pour la diplomatie ? Allons-nous vers une e-diplomatie et quelles en sont les limites ?

La diplomatie publique est un outil de « soft power » pour informer mais aussi gagner l’adhésion ; elle fait de l’ambassadeur un communicant ! Nous nous y mettons mais il faut garder à l’esprit que les moyens nécessaires pour s’investir dans un numérique sophistiqué sont énormes.

Nous avons intégré l’usage des nouvelles technologies dans le travail quotidien (rapports numérisés, canaux de communication idem et réseau intranet) ; j’ai par exemple un compte Twitter, ce dont je ne me serais pas douté il y a quelques années. Les réseaux sociaux et la diplomatie électronique permettent d’accéder à une autre clientèle. C’est donc un plus en termes d’ouverture et de démocratisation.

On ne doit pas éluder les aspects menaçants, et les attaques de sites web font partie hélas de notre vie professionnelle. Nous pouvons être utiles sur le terrain pour débusquer les fake news et aider à la construction d’une information étayée, sans laquelle nous, gouvernement et gouvernés, ne pouvons nous faire une opinion objective et aller vers de bonnes décisions.

Le métier de diplomate, nous l’avons déjà illustré, a connu des mutations récentes mais la modernisation de la fonction s’est déclinée tout au long du XIXe siècle. À prédominance économique aux origines, la diplomatie s’est élargie à une dimension plus politique, à une approche plus holistique incluant également les aspects culturels. En Belgique, un petit pays entouré de grandes puissances, la diplomatie politique est présente très tôt dans notre histoire mais la diplomatie économique demeure influente : elle reste le fil conducteur de la lettre de mission du corps diplomatique belge.

Assurément notre pays s’est engagé dans un processus d’alliances et de consolidation des relations avec nos voisins notamment pour préserver son indépendance. Tout au long du XIXe siècle, il s’agissait de préserver notre neutralité. Celle-ci fut violée à deux reprises dans notre histoire. Aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, convaincue que la meilleure protection réside dans de grandes alliances y compris militaires, la Belgique adhérera notamment à l’ONU et à l’OTAN.

La diplomatie belge a été, dès le début, à l’écoute des intérêts économiques. Fin du XIXe siècle, notre pays est la cinquième puissance économique et la quatrième puissance exportatrice du monde. Il n’est donc pas étonnant donc que sa diplomatie contribue à la recherche de marchés pour écouler sa production. Aujourd’hui la palette des activités est vaste : soutien aux exportateurs et à l’attraction des investissements, organisation de missions économiques et de grandes conférences, négociation d’accords bilatéraux, la question des sanctions économiques et celle des restrictions aux importations. C’est aussi, au cœur de la politique commerciale, la surveillance de la mise en œuvre des accords économiques internationaux. On se souviendra d’un exemple récent, autour de l’accord de libre-échange Canada/Union européenne, le CETA. J’étais aux premières loges, en poste au Canada à ce moment, et j’ai pu expliquer la position de la Belgique et les différences de sensibilités entre régions.

Une autre évolution de la diplomatie est liée au contexte d’après-guerre, et à la prise de conscience au fil des années noires que la fragilité des petits pays sur l’échiquier mondial et la perte de souveraineté ne peuvent être transcendées que par une participation – active – aux grandes instances internationales et par l’établissement d’une souveraineté supranationale. Certes la diplomatie traditionnelle bilatérale subsiste et demeure indispensable mais elle coexiste avec une diplomatie multilatérale. La complexité de certains dossiers aux enjeux planétaires rend incontournable la présence au sein du corps diplomatique d’« experts » thématiques. La mondialisation, écrivez-vous, renforce la nécessité de la négociation, donc de la diplomatie. Mais avec la montée des nationalismes le multilatéralisme est en crise.

La négociation multilatérale convient bien à notre pays, reconnu pour sa capacité à ne pas agiter son drapeau sans arrêt, notre sens de l’intérêt supranational et notre art du compromis. Les représentations permanentes belges auprès des organisations internationales ont connu un développement spectaculaire : une en 1946 (ONU), 5 en 1958 et 10 dans les années 2000.

Les missions permanentes sont des incubateurs de négociations. On y traite d’une multitude de dossiers spécialisés dont la coordination est assurée par le Ministre des Affaires étrangères pour préparer les positions que défendra la mission permanente concernée. Cette diplomatie multiple induit une transformation structurelle des pratiques, la constitution d’équipes de négociation, la formulation d’instructions via le Ministère, la tactique d’écoute et d’analyses des réactions des partenaires, la construction d’une position, la quête d’alliés. Cet exercice où la diplomatie de couloir n’est pas anodine s’apparente à du « multibilatéralisme » !

Aujourd’hui des États, et pas des moindres, se montrent profondément hostiles au multilatéralisme et jouent la carte du nationalisme et de la multipolarité. Il faut donc convaincre de l’intérêt d’intensifier les échanges et d’aller de plus en plus vers des communautés d’États. Pour un petit pays comme le nôtre, la pratique des coalitions est une évidence.

La Belgique a su s’imposer comme un acteur international dès le XIXe siècle. Et on lui reconnaît, nous venons de le voir, un certain talent dans le multilatéral. Quel regard portez-vous sur notre position, aujourd’hui, à l’entame d’un nouveau mandat au sein du Conseil de sécurité de l’ONU ?

Je voudrais, avant tout, faire écho à votre dernière question et déplorer que nous n’y siégions pas en tant qu’Union européenne. Avancer ensemble, et non en ordre dispersé, donnerait plus de force.

J’étais membre délégué lors de notre mandat au Conseil de sécurité en 1991-92. Notre rôle tourne toujours autour des lignes de faîtes suivantes : privilégier une approche européenne de l’agenda du conseil, être un conciliateur et faire valoir notre expertise de l’Afrique centrale.

Pour le présent mandat, le Vice-Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders a exprimé la volonté de notre pays d’incarner la vision multilatéraliste sur laquelle repose notre politique extérieure depuis 1945. Les grandes questions globales seront appréhendées à l’aune de nos valeurs et expertise particulière (respect des Droits de l’homme, inclusivité, dénonciation des génocides, respect des genres et d’autrui…). La Belgique poursuivra son investissement sur des thèmes qui l’interpellent depuis longtemps, repris sous les maîtres mots de Prévention, Protection et Efficacité. En termes de prévention, il s’agit de promouvoir la médiation, la non-prolifération des armes de destruction massive et l’attention aux menaces induites par le changement climatique (le Conseil a consacré une séance de travail à cette question de la relation Climat/Paix, ce vendredi 26 janvier 19).

En matière de protection, la Belgique veillera à maintenir à l’agenda la question de la protection des enfants dans les conflits armés, de l’accès à l’aide humanitaire ou de la lutte contre l’impunité. L’efficacité concerne aussi bien les réformes à entreprendre en interne pour améliorer le fonctionnement de l’une ou l’autre institution onusienne que des mesures visant à accroître l’implication des femmes au niveau politique et socialement (par ex. en matière d’accès et de gestion de planning familial). Nous préparons ici une intervention au Conseil de sécurité sur le Yemen qui vit une des plus grandes catastrophes humanitaires touchant des millions d’enfants et nous commençons par le principe d’inclusivité qui nous tient à cœur.

Et quid de la coopération européenne ? Vous plaidez pour la coopération régionale comme clef de voûte de la sécurité européenne. Allons-nous vers une communauté d’actions alors que la communauté des vues n’est pas encore acquise ?

Je suis hésitant à parler de sécurité européenne parce que je ne vois pas beaucoup d’Europe sur le terrain ! Il n’y a pas vraiment d’intégration entre les différentes armées nationales. Le sujet d’une armée européenne est d’ailleurs délicat dans la mesure où notre sécurité en Belgique est d’abord assurée dans le cadre de l’OTAN. Nous sommes favorables au pilier européen mais au sein de l’OTAN.

Venons-en à votre fonction actuelle ? Les enjeux au Moyen-Orient sont-ils avant tout économiques, politiques ou politico-religieux ?

Les intérêts économiques belges sont tout de même importants dans cette région. La Princesse Astrid vient de conduire une mission au Maroc dans le souci d’y renforcer nos liens commerciaux.

Pour ma part, je travaille davantage sur la dimension politique, sur les contentieux collatéraux dans le cadre onusien ou européen, sur l’affinement de notre position dans le processus de paix, sur la question des sanctions contre l’Iran, sur la Syrie demain, sur les tensions centrifuges en Libye, sur le Yemen.

J’ai pris mes fonctions le 1er septembre mais ma feuille de route est claire : analyser les informations, dégager une position à défendre par le Ministre ou ses représentants sur les différents dossiers, venir avec des propositions originales, nuancées face à des différends complexes et qui ne datent pas d’hier.

Soyons lucides, il ne s’agit pas d’imaginer un plan de paix belge pour le Moyen-Orient mais d’offrir nos bons offices sur base d’une bonne connaissance de terrain et d’amitiés solides, celle par exemple qui lie notre souverain au roi de Jordanie. La Belgique fait montre aussi d’une sensibilité particulière à la situation des réfugiés. Nous traitons pour le moment la question du rapatriement des jeunes enfants de parents embarqués dans la radicalité de Daech. Ma Direction est interrogée sur la manière de procéder (faut-il rapatrier les enfants et les mères, que faire d’elles dans ce cas, comment les évacuer et par où et qui va nous y aider ?)

Le monde d’aujourd’hui vous paraît-il déstabilisant, menaçant, ouvert sur tous les possibles ? Êtes-vous serein, optimiste ou inquiet et pour quelles raisons ?

Je ne suis pas très serein même si j’ai toujours foi en la diplomatie. Je crains la montée des populismes qui s’expriment par la violence in fine et ceux qui prêchent la modération ont du mal à se faire entendre. Le multilatéralisme est sérieusement menacé. Je déplore les jeux purement stratégiques menés par des pays à dérive populiste, les objectifs nationalistes les plus radicaux). Beaucoup de situations sont préoccupantes, si pas explosives et on peut se demander si et comment arriver à les dépasser.

J’ai été très marqué par la lecture des travaux du politologue Bertrand Badie, notamment par sa réflexion sur la problématique de l’humiliation et sa banalisation dans les relations internationales (Le Temps des humiliés, 2014). Humilier des peuples s’avère un jeu très dangereux. Il conduit à la manifestation par des moyens asymétriques de la colère et à la révolte, à l’exclusion et à l’instabilité du système mondial.

Comment vivez-vous votre élection à l’Académie royale ?

C’est un rêve devenu réalité et que je croyais inaccessible car réservé aux seuls académiques (je suis membre de la communauté universitaire comme professeur à l’UCL mais ce n’est pas mon métier principal). On doit à Hervé Hasquin d’avoir ouvert l’Académie. Je trouve d’autant plus intéressant d’avoir été admis à la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques où les internationalistes ont vraiment un rôle à jouer.

Maud Sorède, janvier 2019.